Paris, 6 mai 1867.
Mon cher Panizzi,
Toutes les apparences sont en faveur de la paix, et lord Stanley y aura
une bonne part. Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord Russell
eût été ministre des affaires étrangères.
On annonce comme à peu près certaine l'arrivée du roi de Prusse à la fin
de ce mois, et, bientôt après, celle de l'empereur de Russie. Avec le
roi de Grèce, le frère du taïcoun du Japon et le pacha d'Égypte, cela
fera une table d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide à
Venise.
A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il en entre une autre. La
question d'Orient mûrit rapidement et bientôt nous en aurons des
nouvelles. Ici, on a décommandé les réserves, mais on fabrique des
fusils avec beaucoup d'activité; on dit que le mois prochain on en fera
cinq à six mille par jour. On en a commandé partout, et ce qu'il y a de
curieux, c'est que les meilleurs se font en Espagne.
Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours que le printemps s'est
déclaré pour tout de bon. Il fait même trop chaud. Cependant je mène
toujours la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le soir, je ne dîne
jamais en ville et j'ai absolument renoncé au monde. J'ai en ce moment
mon domestique malade, ce qui me contrarie beaucoup. On me promet que ce
n'est qu'une grippe qui n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites
misères humaines d'ennui plus grand que de changer d'habitudes et de
serviteurs.
Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois me tenir compagnie, avait
vu Nigra chez le prince de Metternich, où son entrée avait fait
sensation. Il paraissait être dans la maison sur un très bon pied. Je
vois que M. d'Azeglio assistera au congrès de Londres et je m'en réjouis
en le supposant un avocat de plus pour la paix.
Nous attendons des dépêches télégraphiques de Londres, au sujet de la
grande manifestation réformiste de M. Beales. Il me semble que cela
passe la permission, et il serait bien temps qu'on mît à la raison toute
cette canaille qui se mêle de ce qui ne la regarde pas.
Il est probable que vous ne serez ici que vers les premiers jours de
juin; car vous avez encore bien du chemin à faire et des occasions de
vous arrêter. Vous arriverez au moment le plus brillant de l'Exposition,
avec toutes les têtes couronnées. Je vous ai dit que j'avais déjeuné il
y a huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont demandé de vos nouvelles.
Si vous êtes à Paris en juin, il est probable que vous serez engagé à
Fontainebleau. Le prince impérial est allé à Saint-Cloud. Il est tout à
fait bien à présent.
Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous pour deux; car, moi, je ne m'amuse
guère.