CXVIII

Paris, 27 avril 1867.

Mon cher Panizzi,

J'ai fait une action héroïque hier en menant la comtesse Téléki à

l'Exposition universelle malgré un temps de chien. Je lui ai fait faire

un très mauvais déjeuner en assez piètre compagnie, mais elle a pris

tout cela avec beaucoup de philosophie. On voit qu'elle a voyagé et

qu'elle n'exige pas, comme un certain gentleman de votre connaissance,

que tout le monde soit comme à Bloomsbury square.

Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu d'agitation. Si cela

dure, je crois, _that our monkey will be up_, et cela me fait plaisir.

Si nous baissions la tête, je nous tiendrais pour perdus à jamais.

A présent, voici la situation. L'empereur a fait venir lord Cowley et

lui a donné l'assurance qu'il n'avait aucune idée d'hostilité, aucune

envie d'accroître le territoire français du côté de l'Allemagne, qu'il

ne tenait pas du tout aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il ne

voulait pas qu'une puissance étrangère tînt garnison hors de ses États,

et sur la frontière de France. En résumé, il a prié l'Angleterre

d'intervenir auprès de la Prusse, avec la proposition soit de raser la

citadelle et de laisser le duché à la Hollande, soit d'y mettre une

garnison hollandaise, soit d'annexer le duché à la Belgique, mais, en

tout état de cause, de retirer la garnison prussienne. Il semble que

lord Stanley trouve la proposition convenable et on dit aujourd'hui même

que la reine avait écrit _propria manu_ au roi de Prusse. C'est en effet

du côté dudit roi qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark est,

dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il _rows one way and looks

another_.

La Russie assez froide, d'abord, paraît s'être réunie ensuite à la

manière de voir de l'Angleterre. D'ailleurs, des deux côtés, anglais et

russe, il y a, comme il paraît, une certaine coquetterie à notre égard

en vue de l'éclosion assez prochaine vraisemblablement de la question

d'Orient. Des gens bien informés me disent que l'empereur, selon son

habitude, est tout à fait d'accord avec l'Angleterre sur cette

diabolique question orientale, et cela me fait plaisir.

J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins du prince impérial qui

nous a dit qu'il allait parfaitement bien. Il paraît qu'on ne veut pas

encore panser la plaie de peur d'un retour de l'accident qui est déjà

arrivé. D'après le médecin, c'était un luxe de précaution.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné plusieurs prix avec les

chevaux que vous avez vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout à

fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 120 / 206 题