CXVII

Paris, 16 avril 1867.

Mon cher Panizzi,

Le prince impérial est parfaitement bien. Il ne lui reste de son

accident que la nécessité de s'abstenir de monter à cheval pendant une

quinzaine de jours encore. Sa maladie aura eu cela de bon, qu'elle a

montré à Leurs Majestés qu'on l'élevait très mal, en le faisant dîner à

table, veiller, rester au salon dans une atmosphère échauffée comme

celle des Tuileries. Le général Frossard paraît avoir un caractère très

ferme, et on attend beaucoup de lui. Tout le monde s'accorde à trouver

que c'est un très bon choix. L'enfant a été très patient et très

courageux pendant tout le temps de sa maladie. Il n'a pas voulu être

chloroformé et a exigé que l'on ne dît pas à sa mère le jour où on

devait lui faire l'opération.

Nous sommes à présent dans un moment de tranquillité relative. Le ton

des journaux prussiens est beaucoup moins haut; celui des journaux

russes et des journaux anglais est aussi plus rassurant. Aujourd'hui, la

question paraît se réduire à la retraite des Prussiens de Luxembourg et

à la destruction de la forteresse, qui est une menace pour tous les

voisins, pour nous particulièrement, ou bien à son occupation par une

garnison hollandaise. Toutes les grandes puissances donnent tort,

dit-on, à M. de Bismark, et je crois qu'il cédera.

Il me paraît probable que, malgré cela, la paix n'est pas fort assurée.

Il y a plusieurs indices inquiétants. Je sais de très bonne source qu'un

engin de guerre nouveau et très mystérieusement fabriqué, passe pour

assurer une immense supériorité à son possesseur. On en a réuni déjà

plusieurs batteries avec des précautions extraordinaires, telles que les

ouvriers qui ont fabriqué certaines parties de la machine n'ont jamais

vu les autres. On pousse également avec une grande activité la

fabrication des fusils et des cartouches Chassepot; mais, ce que veut

l'empereur, personne au fond ne le sait. Les bourgeois voient la guerre

avec horreur; mais le peuple, et surtout dans les départements de l'Est,

veut manger du Prussien.

La loi sur la réorganisation de l'armée sera tellement modifiée, qu'elle

ne sera plus reconnaissable. Les militaires disent qu'elle sera bonne.

Lisez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15, un article sur ce sujet du

général Changarnier. Il se fait un peu vieux et n'a pas cessé d'être

trop vantard; mais il y a de bonnes choses pourtant.

On a vu de grands ministres être _cocus_. Vous paraissez croire que

cette qualité est la seule qui nuise à X... C'est là, je pense, son

moindre défaut. On publie dans les journaux un appel de Garibaldi aux

réfugiés romains, de son style ordinaire, c'est-à-dire très mauvais.

J'espère qu'on trouvera moyen de l'arrêter, avant qu'il en vienne au

fait.

J'ai renoncé à comprendre le bill de réforme; mais il semble que les

tories auront la gloire de mettre le feu aux poudres. Je me demande

comment il sera possible de refuser le suffrage universel dans un délai

assez court.

Adieu, mon cher ami; nous sommes destinés, je le crains, à voir encore

bien des choses extraordinaires.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 119 / 206 题