CXVI

Paris, 4 avril 1867.

Mon cher Panizzi,

Me voici enfin à Paris, toujours bien souffrant. J'ai failli crever en

route, mais enfin je suis arrivé. L'impératrice s'est enrhumée dans sa

visite à l'Exposition. Le prince va beaucoup mieux, et c'est par pure

précaution qu'on l'empêche encore de sortir.

Je suis bien de votre avis sur la politique. Les choses vont au plus

mal. Cette affaire du Luxembourg me semble une grande folie et un grand

danger. Le pays ne vaut pas les quatre fers d'un chien; mais c'est une

position stratégique, à ce qu'on dit, menaçante autrefois pour la

France, menaçante, si elle était en nos mains, pour la Belgique et la

Prusse. Est-il de notre intérêt, est-il de bon sens de menacer, dans

l'état de division où nous sommes?

Tout le monde dit que la loi sur la réorganisation de l'armée sera

rejetée par la Chambre, qui repousse avec énergie toute idée de guerre.

Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté, les affaires italiennes

vont mieux qu'on ne s'y attendait. Cependant l'adresse de la Chambre

nouvelle n'est pas encore votée, et ce sera une épreuve. Les Sénats sont

toujours raisonnables, excepté le mien.

Vous avez vu les élans de catholicisme de nos généraux, qui frémissent à

la seule idée qu'on ait pu nommer un arien professeur de langue

hébraïque. Tout cela est bête à faire pleurer. Croyez qu'en dernière

analyse, mon cher ami, la bêtise est le grand malheur de ce temps-ci.

Nous ne sommes pas la _progenies vitiosior_, mais _stultior_. Voilà le

grave danger. On peut faire entendre raison aux vicieux, mais aux bêtes

jamais. Il me semble qu'en Angleterre on vogue à pleines voiles vers le

suffrage universel; c'est un nouvel argument pour la sottise de notre

génération.

L'empereur a été très bien reçu à l'Exposition. Il a encore un prestige

extraordinaire parmi le peuple; mais les salons et la bourgeoisie sont

aussi mal que possible. Quant aux orléanistes, il n'y a sots projets

qu'ils ne fassent.

Adieu, portez-vous bien, si vous pouvez. Mon rhumatisme est passé, mais

les étouffements subsistent.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 118 / 206 题