XCIX

Biarritz, 3 octobre 1866.

Mon cher Panizzi,

Nous sommes toujours ici et on ne parle pas encore de retour. L'empereur

est bien, et son indisposition, ou plutôt la série de ses

indispositions, n'a jamais eu un caractère grave. Il est fort préoccupé

de bien des choses qui apportent chacune leur contingent d'embarras: le

Mexique, la Vénétie, l'Allemagne, le pape, les inondations, la mauvaise

récolte et les fusils à aiguille. Tout cela est à solder à la fois, et

je crains que la prochaine session ne soit difficile. M. Fould est ici

et paraît content de l'état des finances. Il prétend même qu'en faisant

des économies, sur bien des inutilités, il se fait fort de trouver de

l'argent pour les choses sérieuses et utiles.

J'ai lu dans le _Times_ une lettre très curieuse sur l'insurrection de

Palerme. Le respect pour la propriété et la continence des insurgés est

inexplicable. Cela m'a rappelé les barricadeurs de Paris en 1848, qui

n'ont ni pillé ni violé, bien que ces deux manières de se divertir

dussent être bien agréables à des gens qui avaient à peine des chemises.

Avez-vous quelque donnée sur les affaires de Palerme et sur les auteurs

du mouvement, qui paraissent avoir échappé? Je vois aussi que Mazzini a

été élu député à Messine, ce qui ne me plaît guère.

Je suis fâché de ce que vous me dites de lady ***. Elle a tort sans

doute et la peur du diable l'a rendue plus bête qu'il n'est permis; mais

il faut passer beaucoup à de vieux amis et ne pas s'apercevoir de toutes

les sottises qu'ils font, surtout quand on ne peut ni les empêcher ni

les réparer. Je vous en parle avec d'autant plus de connaissance de

cause, que je pratique souvent l'avis que je vous donne. Il faut

plaindre lady *** d'être tombée en mauvaises mains, mais ne pas

l'abandonner tout à fait. Un jour donné, vous pourriez lui être utile,

et, si vous cessiez tout à fait de la voir, vous le regretteriez

peut-être, s'il lui arrivait malheur.

Les journaux me remplissent d'inquiétude au sujet de ma cave, qui doit

avoir été envahie par la Seine. Comment mon vin se sera-t-il comporté au

milieu de ce désastre? Je n'en reçois aucune nouvelle. Heureux mortel,

qui possédez des caves aussi vastes que les souterrains de Persépolis,

et remplies!

Le temps se remet lentement, mais il se remet. Avant-hier, notre auguste

hôtesse, madame de Lourmel et une autre dame, étant à batifoler sur les

rochers auprès du phare, ont été surprises par deux furieuses lames.

Elles prétendent n'en avoir eu qu'au-dessus des jarretières. J'étais à

quelques pas d'elles et j'ai eu grand'peur qu'elles ne fussent

emportées. Si elles avaient essayé de courir sur les rochers couverts

d'herbes humides, elles seraient tombées, et alors il y aurait eu une

drôle d'oraison funèbre à faire. Toutes me chargent de leurs souvenirs

et de leurs compliments pour vous. Je ne pense pas que nous soyons de

retour à Paris avant le 10 de ce mois.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien.

C

Biarritz, 17 octobre 1866.

Mon cher Panizzi,

Nous employons très activement le temps qui nous reste et nous faisons

tous les jours d'assez longues excursions. L'empereur a repris son

activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté.

Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture et à pied, une

promenade de six heures dans le voisinage de la Rune. A ce propos, je

vous dirai que, sous peu, votre grand exploit équestre perdra beaucoup

de son mérite aux yeux de ceux qui n'auront pas connu cette montagne.

Elle est traversée par une route et on pourra bientôt arriver en voiture

jusqu'à son sommet; c'est-à-dire qu'on a fait une route, de Saint-Jean

de Luz à Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus douces pour

les bêtes et les gens.

Je pense que le retour à Paris sera marqué par de grands remue-ménage

ministériels. Il me semble impossible que le maréchal Randon, le

ministre actuel de la guerre, demeure en place. De grandes dépenses

seront nécessaires pour réorganiser l'armée et surtout pour renouveler

son armement en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite de cela, je

crains fort pour notre ami M. Fould, dont le système économique

s'arrange mal avec la nécessité de payer cher et vite une grande

quantité de fusils. Il trouverait, je pense, le moyen de faire les

changements indispensables avec un peu de temps et sans emprunt, ni

taxes nouvelles; mais on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre les

travaux publics. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui

l'attaquent en secret et ouvertement auprès du _maître_. Il y a quelque

temps que je vois l'orage se former et grossir, et je l'ai averti. Je ne

sais quelle résolution il prendra. S'il quitte le ministère, ce sera une

chose très fâcheuse pour le gouvernement; car il n'est pas facile à

remplacer et les successeurs qu'on lui donne déjà sont des plus

effrayants. Tout cela est fort triste. La session prochaine s'annonce

assez mal et l'opposition aura beau jeu, à coup sûr.

Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent en douceur. Je sais

que le gouvernement italien et même Ricasoli ont les meilleures

intentions du monde; mais le pape fera tant de bêtises, il est si à

court d'argent, et ses fidèles sujets sont tellement travaillés par

Mazzini et consorts, que je ne vois pas moyen d'empêcher une

catastrophe. Elle aurait chez nous un retentissement du diable et

augmenterait encore nos embarras.

Nous partons d'ici dimanche prochain, après le saint sacrifice de la

messe, et nous serons le 22 dans la nuit à Paris. Je pense y rester au

moins une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour Cannes. Il me

paraît difficile qu'on aille à Compiègne cette année, car on a tant de

choses à faire! D'ailleurs, je suis bien déterminé à quitter pour cette

année le métier de courtisan. Vous ne vous doutez pas combien il est

fatigant.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles

à Paris.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 102 / 206 题