Biarritz, 21 septembre 1866.
Mon cher Panizzi,
Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus m'était suggéré par le goût
que je déplore chez une personne que j'aime, pour des amusements peu
intellectuels. La raison est que l'éducation n'a pas été assez
littéraire. L'avantage de la littérature est de donner des goûts nobles,
qui deviennent de plus en plus rares dans ce monde sublunaire.
L'empereur est tout à fait bien; il arrive aujourd'hui. Je ne pense pas
qu'il ait été jamais sérieusement souffrant; mais la nature de son
indisposition est de rendre triste et morose. Il n'est jamais très gai,
et vous savez qu'un dérangement du tube digestif produit sur l'économie
un grand effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.
Nous sommes partis pour la Rune, lundi dernier, par une pluie battante.
Nous avions pris une grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel, le
temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments au milieu des
nuages. Cependant Michel nous a dit que l'ascension était impossible, et
il nous a menés voir des grottes très curieuses à deux lieues de Sare.
Nous étions vingt-cinq à cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu
qu'il y a eu des cacolets cassés et des culbutes. Une des grottes est le
lit d'un grand fleuve souterrain, orné de chauves-souris, de
stalactites, etc. L'autre, qui porte le nom harmonieux de
_Sagarramurdo_, est un magnifique tunnel naturel, avec une rivière au
milieu, de proportions gigantesques. Michel avait amené là une douzaine
d'orphéonistes qui ont chanté en chœur, accompagnés par une espèce de
flageolet très aigu, des airs basques d'un caractère très original,
qu'ils ont terminés en criant: _Viva Imperatrisa!_ Un orage nous
attendait à la sortie. Nous avons été trempés jusqu'aux os; mais il y
avait bon feu chez Michel et d'excellent sherry, dont probablement il
avait oublié de payer les droits. A minuit, nous rentrions à la villa et
nous nous mettions à table.
Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une dame se plaignait d'avoir un
noir au genou, une autre d'avoir été endommagée par la chute d'un
cacolet, dans une autre partie du corps. Je n'ai rien pu vérifier. Il
est probable que je resterai encore ici une semaine.
Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine, votre patron, vous
préserver de toute maladie, et des tentations du malin!