XCVIII

Biarritz, 21 septembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus m'était suggéré par le goût

que je déplore chez une personne que j'aime, pour des amusements peu

intellectuels. La raison est que l'éducation n'a pas été assez

littéraire. L'avantage de la littérature est de donner des goûts nobles,

qui deviennent de plus en plus rares dans ce monde sublunaire.

L'empereur est tout à fait bien; il arrive aujourd'hui. Je ne pense pas

qu'il ait été jamais sérieusement souffrant; mais la nature de son

indisposition est de rendre triste et morose. Il n'est jamais très gai,

et vous savez qu'un dérangement du tube digestif produit sur l'économie

un grand effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.

Nous sommes partis pour la Rune, lundi dernier, par une pluie battante.

Nous avions pris une grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel, le

temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments au milieu des

nuages. Cependant Michel nous a dit que l'ascension était impossible, et

il nous a menés voir des grottes très curieuses à deux lieues de Sare.

Nous étions vingt-cinq à cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu

qu'il y a eu des cacolets cassés et des culbutes. Une des grottes est le

lit d'un grand fleuve souterrain, orné de chauves-souris, de

stalactites, etc. L'autre, qui porte le nom harmonieux de

_Sagarramurdo_, est un magnifique tunnel naturel, avec une rivière au

milieu, de proportions gigantesques. Michel avait amené là une douzaine

d'orphéonistes qui ont chanté en chœur, accompagnés par une espèce de

flageolet très aigu, des airs basques d'un caractère très original,

qu'ils ont terminés en criant: _Viva Imperatrisa!_ Un orage nous

attendait à la sortie. Nous avons été trempés jusqu'aux os; mais il y

avait bon feu chez Michel et d'excellent sherry, dont probablement il

avait oublié de payer les droits. A minuit, nous rentrions à la villa et

nous nous mettions à table.

Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une dame se plaignait d'avoir un

noir au genou, une autre d'avoir été endommagée par la chute d'un

cacolet, dans une autre partie du corps. Je n'ai rien pu vérifier. Il

est probable que je resterai encore ici une semaine.

Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine, votre patron, vous

préserver de toute maladie, et des tentations du malin!

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 101 / 206 题