Paris, 6 juin 1866.
Mon cher Panizzi,
Au sujet des légions romaines, vous trouverez dans Forcellini, au mot
_Legio_, un passage de Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marius
avait porté les légions de quatre mille hommes à six mille. Il est
certain que l'organisation de l'armée de César n'avait rien de commun
avec celle du temps de Polybe; Marius, probablement, avait tout changé.
La légion n'avait plus de troupes légères (vélites, rorarii, etc.), et
un certain nombre de passages tendent à prouver que la cohorte se
composait de six cents hommes. Il y a même des inscriptions, mais de
l'époque impériale, où il est question de _cohors millenaria_. Je ne
doute pas que les légions de César, en entrant dans la Gaule, ne fussent
de six mille hommes au moins, et je crois même qu'il y avait des
surnuméraires pour remplacer les hommes manquants. Cela n'empêche pas
que, dans le cours des campagnes de César, on aurait tort de compter les
légions à six mille hommes. Les bataillons modernes sont de huit cents
hommes au moment du départ, et de cinq cents seulement vers le milieu
d'une campagne.
Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple le plus belliqueux, à
en croire la renommée et son histoire. Cela, j'espère, ne l'empêchera
pas de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince Humbert a dit
au prince Napoléon: «Grâce à Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer
de vous.» Sur quoi notre cousin aurait répondu: «Ne dites pas de
bêtises. Je voudrais, et pour l'Italie, et pour la France, que vous
puissiez vous passer de nous; mais je crains que les Prussiens ne se
battent pas, ou ne soient fort battus, et que vous n'ayiez sur le dos
plus d'Autrichiens qu'il n'en faut.»
Au reste, il est singulier de voir le même cabinet suivre toujours les
mêmes errements. L'Autriche, qui avait d'abord montré plus de sagesse
que la Prusse, vient de casser les vitres tout d'un coup; et ce qui est
plus singulier, après avoir refusé de prendre part à la conférence, elle
ne se jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. Elle fait
exactement ce qu'elle a fait en 1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et
que, l'ayant déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle se borna à
parader sur la rive droite du Tessin pendant quelques jours.
La figure que font les gens d'affaires est des plus longues et des plus
tristes. Le bourgeois est aussi très mélancolique et accuse l'empereur
de souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au contraire, et
l'empereur, étant allé l'autre jour, tout seul, voir je ne sais quel
chantier d'ouvriers, a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment
Jules Favre et Thiers sont en ce moment de très grands bonapartistes. Il
est certain que l'empereur connaît et manie la fibre populaire mieux que
personne.
Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune prêtre, sous-maître dans
un séminaire, confesse un de ses élèves, qui avoue qu'il a péché cinq
fois d'une certaine manière. Le cas paraissant grave, il en réfère au
supérieur pour savoir quelle pénitence imposer. Le supérieur lui dit
qu'il n'y a rien de plus simple, que le coupable dira dix _Pater_, huit
_Credo_, quinze _Ave_. Le lendemain un autre élève se confesse de trois
péchés du même genre. Le confesseur ne pouvant faire une règle de
proportion, lui dit de pécher encore deux fois, et de dire ensuite dix
_Pater_, etc., etc.
Adieu, mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri a été envoyée dix minutes
après son arrivée chez moi.