LXXXII

Paris, 31 mai 1866.

Mon cher Panizzi,

Vous me demandez quand je viendrai vous voir? Ce n'est pas l'envie qui

me manque, je vous prie de le croire, mais il faut d'abord que je fasse

du zèle pour la fin de la session; ensuite, je me demande souvent, si je

suis en état de voyager et si je ne ferais pas mieux d'imiter les

animaux malades et de crever tout doucement dans mon trou, au lieu de

risquer d'embarrasser mes amis du soin de ma carcasse. Ce serait une

grande indiscrétion de vous charger du soin de m'administrer les

derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. Il me semble très

souvent que le moment approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.

On est ici de plus en plus pacifique, et bien des gens croient qu'une

fois le congrès réuni, les chances de guerre diminueront encore, à cause

de la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait à obéir au

vœu exprimé par la majorité. Je ne conçois pas trop, cependant, comment

on pourra faire entendre raison à des gens tels que M. de Bismark et M.

de Mensdorf. Le plus difficile peut-être sera de faire tenir Garibaldi

tranquille. Je regrette bien pour l'Italie qu'elle ait eu recours à de

pareils instruments. Il paraît que les moins belliqueux, parmi les

Allemands, sont les Prussiens. Dans quelques provinces, notamment sur le

Rhin, la landwehr a été scandaleuse, au point de donner de grandes

inquiétudes. Ils sont furieux de quitter toutes leurs affaires pour

celles de M. de Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres hommes,

la révolution serait déjà faite. Mais, avant qu'un Allemand se détermine

à faire quelque chose, il lui faut boire tant de verres de bière!

M. Fould, avec qui j'ai dîné samedi, me charge de ses amitiés pour vous.

Des Varannes, que vous avez vu à Biarritz, est nommé officier

d'ordonnance de l'empereur, en remplacement de Duperrey, qui commande un

bâtiment sur la côte d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de la

duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington a fait des commandes.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles,

quand le poignet ne vous fait pas trop de mal.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 85 / 206 题