Paris, 23 mai 1866.
Mon cher Panizzi,
Vous avez tort de m'accuser d'être Autrichien. Si les Autrichiens ne
sont pas aussi voleurs que les Prussiens, ils ont été leurs complices.
J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, mais je n'aime pas
leur alliance avec M. de Bismark; encore moins les volontaires et
Garibaldi; encore moins encore une Chambre qui taxe les rentes au mépris
d'un traité. Tout cela sent la révolution, et c'est ce que je déteste
particulièrement. Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes et
les dévots, une très mauvaise disposition contre le gouvernement
italien; les cuisinières et les petits bourgeois de Paris ont tous de
l'emprunt italien et crient comme des brûlés. Je pense que le Sénat
empêchera cette lourde faute, mais le signe est mauvais.
Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres qui semblaient plus
rassurés. Ce que je crois, c'est que nous ne nous mêlerons pas à la
bataille, _exceptis excipiendis_, par exemple dans le cas où les
Autrichiens envahiraient le Milanais.
Je viens de voir un militaire qui a vu ces jours derniers l'armée
italienne et l'armée autrichienne. Il dit qu'il y a grand enthousiasme
d'un côté, tristesse mais résolution de l'autre. Le commissariat italien
est mauvais, dit-il, l'autrichien très bon. Il faut encore six semaines
à l'armée italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique, et
les marins excellents. Mon homme pense qu'il serait possible de prendre
Venise, et de porter un grand nombre de troupes sur la rive gauche de
l'Adige, de manière à gêner beaucoup les communications du Tyrol et de
la Carniole. La personne de qui je tiens ces détails est un homme
sérieux, très impartial et ayant de bons yeux.
Avant-hier, je suis allé au bal de l'impératrice, où j'ai trouvé M.
Layard à ma grande surprise. Il m'a paru content de sa visite. On
faisait cercle à distance autour de l'empereur, qui causait avec M. de
Metternich. Ce dernier était fort pâle et gesticulait beaucoup; mais que
se disaient-ils? M. de Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra
était sombre comme son nom.
Je viens de perdre une vieille amie, madame de X..., laquelle s'est
éteinte, conservant jusqu'au dernier moment sa tête, son intelligence et
son esprit, qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une fortune
assez considérable. Ses autres parents vont, dit-on, attaquer son
testament, pour avoir l'argent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux
domestiques, pas même leur payer leur voyage pour accompagner le corps
de leur maîtresse en Normandie. Voilà les façons de faire de notre
aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand les classes élevées
vivent et se conduisent comme les nôtres, quand les bourgeois sont assez
niais pour trouver sublime la politique de M. Thiers, et quand le pays
est couvert de sociétés secrètes très actives et très intelligentes,
croyez-vous que le contact d'une révolution ne soit pas diablement
dangereux? Voilà pourquoi je suis pour la paix. Je n'y crois guère
cependant, mais je voudrais que nous puissions garder le plus longtemps
possible le rôle de spectateur.
Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vite et prenez bien garde aux
soirées froides.