Paris, 15 avril 1866.
Mon cher Panizzi,
J'ai lu dans le _Times_ les discours des principaux orateurs dans la
discussion sur le bill de réforme et je vous avouerai que celui de M.
Gladstone ne m'a pas trop plu, à part mon peu de goût pour la réforme
elle-même. Il est aigre et souvent à côté de la question. Le discours de
lord Stanley me semble au contraire, très habile et tout à fait
_Statesmanlike_. Voilà mes impressions impartiales. Après cela, je pense
qu'en Angleterre comme en France, ce n'est pas l'éloquence et l'habileté
oratoire, qui décident les questions. Chaque membre arrive avec sa
résolution prise, et vraisemblablement par suite de considérations
toutes personnelles.
Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais quelque velléité
d'acheter à Cannes. L'affaire n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon
marché, pour le pays, quoique assez cher pour ma bourse; mais le grand
inconvénient, c'est qu'elle était trop grande pour moi. Il aurait fallu
en louer un étage et me constituer maître d'hôtel, métier qui ne me
plaît guère. Il y a trois étages dans deux desquels j'aurais pu _nous_
loger, ces dames et vous compris, fort à l'aise; mais que faire du
reste? Et pourquoi se donner l'embarras de la propriété dans un temps
comme celui-ci?
Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper extrêmement les gens
d'affaires, qui ont des peurs abominables. Personne ne sait ce que pense
_le maître_, ni de quel côté il incline. L'opinion ici est plutôt pour
une alliance avec l'Autriche, mais surtout pour la neutralité la plus
complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à exécuter, s'il y a
guerre; car le résultat infaillible sera une révolution en Allemagne et
un remaniement de la carte. Il y a tant à craindre, et pour tout le
monde, que je doute encore qu'on en vienne aux coups de canon.
J'ai dîné l'autre jour aux Tuileries en tout petit comité. L'empereur
m'a demandé de vos nouvelles et quand vous redeviendriez un homme libre.
J'ai trouvé le prince grandi et un peu maigri, devenu peut-être trop
raisonnable et trop prince pour son âge. L'impératrice est en grande
beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle Bouvet se marie à un homme
fort riche. Ses clavicules sont parfaitement rarrangées et fort belles
toutes les deux.
Avez-vous jamais lu un livre intitulé _Baber's Memoirs_, traduit du turc
par Erskine, in-quarto? On dit que cela est devenu rare. Je voudrais
bien l'avoir. C'est un admirable tableau de l'Orient aux XVe et XVIe
siècles, et la biographie d'un homme très extraordinaire.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien, et soignez-vous.