LXXVII

Paris, 26 avril 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au musée de Cluny et ailleurs.

Elle vous aura décrit le diable, que Du Sommerard lui a montré et qui

vient d'Italie, où probablement il avait été fabriqué pour quelque

dessein édifiant.

Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie, où il a eu l'honneur

d'être présenté à Sa Sainteté. Il m'a rapporté ce petit fait assez

curieux. Le cardinal Antonelli a un cabinet minéralogique dont il est

très fier et qu'il a montré à Robin, qui est un grand savant. Les

pierres ne sont pas classées et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte

pour avoir une petite tablette, où il y a pour environ trois millions en

diamants, rubis, etc. Rien de plus aisé que d'en mettre le contenu dans

sa poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome, si jamais les

mauvais principes triomphaient.

Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes autrichiennes et toutes les

maisons de campagne aux environs, occupées militairement; tout,

d'ailleurs, est fort tranquille. On lui a dit partout qu'on laisserait

le pape et Rome pourrir en paix. Voilà aussi la paix en Allemagne, comme

on devait s'y attendre de gens qui se sont engueulés si bruyamment. Ce

tapage est toujours signe qu'on n'a pas d'intentions trop belliqueuses.

Pour moi, je persiste à croire que, même dans l'hypothèse d'une guerre

entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait mieux pour l'Italie qu'elle

se tînt tranquille.

Je ne sais si je vous ai dit que j'allais avoir une grande bataille à

livrer au Sénat contre M. Rouher et M. de Vuitry, à l'occasion d'une loi

sur les instruments de musique mécaniques. Cette loi, tout en ayant

l'air de ne traiter que des orgues de Barbarie, touche cependant à la

propriété littéraire artistique, et, si elle passait, ce serait

consacrer le principe, que les jurisconsultes veulent établir: à savoir,

que la propriété littéraire n'est pas une propriété, mais bien une

concession. Vous ne doutez pas que je prenne la défense des lettres et

des arts; mais j'ai bien peur d'être battu, car j'aurai tous les

procureurs du Sénat après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi.

Je passe mon temps à faire des discours. J'en suis à mon quatrième. Tout

cela dans ma chambre, bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser

par les procédés connus de M. Thiers et de M. Guizot. Vous me lirez dans

_le Moniteur_ et me direz si je n'ai pas été trop bête.

Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité de très belles

personnes, entre autres madame de Mercy d'Argenteau, qui est une beauté

d'un genre olympique.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et recommandez-vous à votre

saint patron.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 80 / 206 题