Cannes, 2 avril 1866.
Mon cher Panizzi,
Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé de vos Pâques, de peur
de vous troubler dans vos exercices religieux! Je pars pour Paris à la
fin de la semaine, fort ennuyé de quitter ce pays-ci, au moment où il
est le plus beau. Ajoutez à cela que je ne me porte pas trop bien et
que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif que jamais.
Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je me demande souvent en
lisant les journaux; et je parle ici des gens que je suis habitué à
considérer comme possesseurs de la plus haute dose de raison qui ait été
accordées à la nature humaine. Cette affaire du _Reform Bill_ chez vous
me semble de plus en plus incompréhensible et je suis désolé que M.
Gladstone y ait mis les mains. Que cela réussisse cette fois ou non, je
ne crois pas que le vieux prestige de l'Angleterre survive à cette
épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment encore très solide, mais qui
menace de s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites. Ce
qui me frappe surtout, c'est l'imprévoyance ou plutôt l'insouciance de
l'avenir de la part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la _furia
francese_, qui cherche en tout la satisfaction du moment. Vous paraissez
croire que le ministère se trouvera en minorité; mais on dit qu'il fera
une dissolution dans l'espoir que les élections faites sous la pression
démocratique lui seront favorables. A en juger par le ton du _Times_,
qui semble désespéré, je serais tenté de croire que, dans ce parlement
même, la majorité est fort incertaine et que les ministres actuels ont
d'assez grandes chances de succès. Vous me parlez de lord Stanley comme
_premier_ probable, et en même temps de M. Lowe comme devant occuper une
place importante dans un nouveau cabinet. Ce serait donc un ministère de
coalition, c'est-à-dire quelque chose de peu solide que vous prévoyez.
Il n'y a malheureusement rien de solide à prévoir par le temps qui
court. Écrivez-moi, je vous prie, des nouvelles, je dis de celles qu'on
ne lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu.
Supposé, ce dont je doute encore, que les Allemands s'entre-coupent la
gorge, l'Italie s'alliera-t-elle à la Prusse? Je crois que, dans l'état
de ses finances, elle aurait tort, du moins en ce moment, et que, avant
de secouer l'arbre, elle ferait bien de laisser le fruit mûrir encore.
Si la Prusse avait l'avantage au commencement de la guerre, il serait
possible que l'Autriche vendît la Vénétie pas trop cher, assurément
meilleur marché qu'en guerre, sans parler de ce que le radicalisme
gagnerait à l'affaire et des sottises qu'il imaginerait. Quant à nous,
j'espère que nous demeurerons juges du camp, applaudissant à qui
frappera le plus fort.
Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle avec ses ouvriers;
comment aurai-je mes habits maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi,
l'organisation de ces sociétés ouvrières, qui se donnent la main d'un
bout de l'Europe à l'autre? Et le moment est-il bien choisi pour leur
faire la courte échelle et leur livrer nos remparts?
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et rappelez-moi au souvenir de
tous nos amis.