Cannes, 2 février 1866.
Mon cher Panizzi,
Je suis un peu comme le poisson sur la branche. Je vis au jour le jour
et m'abstiens de faire des projets. Je vois que vous n'êtes pas encore
arrivé à ce point sublime de philosophie pratique et que vous faites des
plans de voyage en Italie. Je n'y vois pas grand mal, mais vous devriez
les faire plus clairement. Tous me dites que vous voulez aller à
Kissingen et vous ajoutez: _I mean to go to Italy from the beginning to
the end of that month._ Cette phrase manque de netteté. De quel mois
s'agit-il? Si c'est le mois que vous passerez à Kissingen, la chose
devient grave et frise l'hérésie, en ce que vous donnez à entendre, par
là, que vous pourrez être à la fois en Allemagne et en Italie, phénomène
qui n'appartient qu'à _M. de l'Être_. Prenez garde de vous faire une
mauvaise affaire avec son vicaire, auprès de qui vous n'êtes déjà pas
trop bien noté. Au reste, si le mois mystérieux de votre voyage
coïncidait avec mes vacances à moi, je serais charmé de l'employer à
flâner avec vous et à manger des macaroni. Mais où iriez-vous? l'Italie
est grande et, en un mois, on ne peut voir toute la botte.
Il me semble que notre Corps législatif, avec ses vérifications de
pouvoirs qui n'en finissent pas, donne à l'Europe un spectacle
passablement ridicule. A juger par ce début, il est probable que la
discussion de l'adresse durera au moins un mois. C'est toujours le même
esprit taquin et petit, qui taxe l'assemblée législative et la
république, c'est toujours cette ignorance et cette incapacité des
affaires sérieuses et pratiques, et ce goût immodéré pour les paroles,
_verba prætereaque nihil_.
On dit que le gouvernement se refusera à toute discussion sur les
affaires du Mexique par la très bonne raison que les négociations avec
les États-Unis sont pendantes et que les débats pourraient y nuire. S'il
en est ainsi, l'opposition n'aura d'autre cheval de bataille que la
réduction de l'armée.
Je vois ici des gens fort en peine de votre session à vous. Tous
déplorent que M. Gladstone se soit attaché au cou cette pierre d'un
_Reform Bill_, et prétendent qu'il ne s'en tirera jamais. Je pense que,
si le cabinet était changé, vous recouvreriez votre liberté complète, et
cette considération me rend assez indifférent sur le sort du bill qu'on
va présenter.
Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vais pas trop mal, quoique enrhumé.
Portez-vous bien et pensez à moi quelquefois.