LXXI

Cannes, 13 février 1866.

Mon cher Panizzi,

Je vois par le _Times_, que je lis très assidûment, qu'il est fort

question d'une réorganisation du British Museum. Je crains qu'on ne s'y

prenne un peu à la française, je veux dire qu'on ne mette tout sens

dessus dessous, au lieu d'amender lentement et sagement. Et d'abord

est-il possible de supprimer les _trustees_? Pourrait-on remercier les

représentants des donateurs du British Museum et se passer de leur

surveillance, sans aller contre les dispositions testamentaires de leurs

auteurs? Puis, pour un établissement qui a de grandes dépenses à faire,

n'est-ce pas la plus heureuse combinaison pour obtenir de l'argent,

qu'une compagnie indépendante et qui réunit dans son sein les hommes

influents de tous les partis? Enfin, bien que souvent les _trustees_

puissent être paresseux, tracassiers et absurdes, ne seront-ils pas

toujours meilleurs qu'un ministre très occupé et pris, pour les besoins

de la politique, parmi les Béotiens, dont l'Angleterre abonde? J'ai

essayé, mais en vain, d'introduire des _trustees_ dans la réorganisation

de la Bibliothèque impériale, et j'ai vu, à cette occasion, la jalousie

et la susceptibilité du gouvernement, qui ne veut jamais céder la

moindre de ses attributions, lorsqu'un protectorat quelconque y est

attaché. Du moment que les sous-balayeurs sont au choix d'un ministre,

attendez-vous qu'on les choisira, moins pour leur talent à manier le

balai que pour l'effet qui résultera de leur nomination sur le vote de

monsieur tel ou tel.

Je suis frappé de la façon dont les journaux parlent depuis quelque

temps de Sa gracieuse Majesté la reine Victoria. Est-ce que la vieille

loyauté anglaise s'en va, comme l'aristocratie? On lui reproche, je

crois, des sentiments allemands; mais qu'importe chez une reine

constitutionnelle aussi bien gardée que la vôtre?

Il y a quelque temps que je n'ai eu de nouvelles directes de la comtesse

de Montijo; mais je sais qu'elle se porte assez bien et que ses yeux ne

vont pas plus mal. Je lui ai écrit dernièrement et lui ai envoyé de vos

nouvelles et vos compliments. Dans la dernière lettre, elle me demandait

d'aller la voir en Espagne avec vous. Dur voyage pour un gastronome!

Je ne pense pas encore à retourner à Paris. D'abord j'ai trouvé le moyen

de m'enrhumer malgré le beau temps, et je ne me soucie pas d'aller

affronter les brouillards et les vents de Paris en cette saison. En

second lieu, la discussion de l'adresse est si peu de chose chez nous,

et toute cette affaire dure si longtemps, et est au fond si peu

importante, que je n'ai aucune envie d'y prendre part. Je compte ne

revenir que pour l'affaire des serinettes[11], dont je suis rapporteur,

et pour faire de l'opposition. Selon toute apparence, ce ne sera pas

avant la fin de ce mois que je songerai à déplacer les piquets de ma

tente.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne travaillez pas trop.

Veuillez me rappeler au souvenir de tous nos amis.

[11] Voir la lettre du 26 avril 1866.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 74 / 206 题