Cannes, 24 janvier 1866.
Mon cher Panizzi,
Je me demande si, devant un nouveau Parlement, où M. Gladstone sera plus
libre, et probablement plus écouté que jamais, la réorganisation logique
des établissements scientifiques et artistiques n'a pas de grandes
chances de succès. Votre retraite, annoncée elle-même, fournirait un
argument; car on ne pourrait pas dire que le nouveau système (dont vous
ne pouvez manquer d'avoir la responsabilité avec l'honneur de
l'invention) a été inventé pour un but personnel. C'est là ce qui, chez
nous, et chez vous aussi, je pense, met les députés en soupçon, et les
indispose contre les meilleures mesures. Votre finale serait admirable
et je serais le premier à vous exhorter à patienter le temps qu'il
faudrait pour assurer le succès. Je serais d'un tout autre avis s'il ne
s'agissait que de conduire la vieille machine selon les vieux errements.
Par malheur, tout cela est subordonné au succès du nouveau cabinet,
succès problématique, disent bien des gens. Quoi qu'il arrive, je vous
conseille de bien considérer, _quid valeant humeri, quid ferre
recusent_, et de ne pas vous échiner par dévouement.
Je suis bien fâché de la mort de mistress Newton. C'est une vraie perte
pour l'archéologie. Lorsque vous en trouverez l'occasion, dites un mot
de ma part à Newton. Je ne lui ai pas écrit parce que je n'ai pas pensé
qu'il se souciât beaucoup de mes compliments de condoléance, et que je
suis fort maladroit à tourner de pareilles banalités.
Voilà notre session commencée. Je suis assez content du discours du
trône, qui, sur les points les plus importants, fait des promesses
excellentes. L'empereur paraît s'appliquer à donner satisfaction aux
besoins réels et à concéder les libertés pratiques, tout en se défendant
des grandes concessions théoriques que réclame l'opposition et pour
lesquelles, suivant moi, le pays n'est encore que fort mal préparé. Je
ne crois pas qu'en France la liberté de la presse, telle qu'elle existe
en Angleterre, puisse être établie sans qu'elle mène forcément à une
révolution. Il n'y a pas en France, et il n'y aura pas de longtemps, des
jurys assez courageux pour condamner nos _fénians_. D'un autre côté,
quand on lit nos journaux, on peut se demander si, en fait, la liberté
de la presse n'existe pas! Tout homme sachant écrire, et ayant fait un
cours de rhétorique, trouvera toujours le moyen de dire tout ce qui lui
semblera bon; les restrictions de la presse ne s'appliquent, en effet,
qu'aux gens grossiers ou aux bêtes, dont il me paraît fort inutile
d'encourager les velléités littéraires.
J'ai vu lord Brougham ces jours passés. Il est très changé et ressemble
à une momie ambulante. Je doute qu'il sorte de ce pays-ci. Hier, j'ai
lunché chez lord Glenelg, mon voisin, qui m'a beaucoup demandé de vos
nouvelles. Il me paraît encore fort entier, et, à la façon dont il
mange, je crois qu'il vivra encore longtemps.
Je vois que lady Palmerston a refusé la pairie. Cela ne m'a pas surpris
et m'a plu. Lorsque vous la verrez, trouvez quelque moyen pour me
rappeler à son souvenir.
Adieu, mon cher Panizzi. Ces dames me chargent pour vous de tous leurs
compliments.