Paris, 17 octobre 1865.
Mon cher Panizzi,
J'avais deviné juste, et jusqu'à l'objection que vous vous êtes faite.
Elle ne me semble pas grave. Lord Wellington était pensionné de
l'Espagne et probablement d'autres pays, et jamais on ne le lui a
reproché. Il est fort peu probable qu'une question s'élève de notre
vivant dans le Sénat italien qui vous place dans une situation
embarrassante. L'Angleterre se retire de plus en plus de toutes les
affaires du continent. En admettant que cette question se présentât, et
qu'on vous fît un reproche de votre pension, vous auriez une belle
réponse à faire en style cicéronien: «_Verumenimvero_, vous m'avez
proscrit, vous m'avez pendu; l'Angleterre m'a accueilli, m'a récompensé
de longs services, et, pendant mon exil, j'ai été bien souvent à même de
partager, avec beaucoup d'entre vous, les guinées britanniques, etc.
etc.» Vous termineriez par cette péroraison qui, pour n'être pas dans
Cicéron, n'est pas moins belle:
J'ai raison et tu as tort!
...........................
A mon point de vue, le grand avantage que je trouvais _pour vous_ au
Sénat, c'est une occupation. Vous savez que je crains pour vous
l'oisiveté après de si longues occupations. Vous trouveriez là un
travail sérieux et l'occasion d'être utile. Vous avez appris beaucoup de
choses avec les Anglais, dont on a besoin sur le continent. Vous les
importerez dans votre pays, vous tâcherez de les naturaliser. Enfin, et
c'est là peut-être le point capital, vous pourrez soutenir les mesures
sages et combattre les folies dont le gouvernement italien aura pendant
longtemps encore à se défendre. Tout cela, ce me semble, vous convient
et vous pouvez le faire sans vous exterminer.
Reste un point à examiner. Vous avez fait votre installation à Londres
un peu vite. Vous auriez dû peut-être vous attendre à cette chaise
curule que bien des gens prévoyaient. Tout cela, c'est de l'argent perdu
si vous allez en Italie. Il vous sera à peu près impossible d'avoir à
Londres votre principal établissement et de vivre sénatoriquement à
Florence. Je ne vous y engagerais pas. Cela serait plus difficile à
défendre que la pension peut-être, si la force des choses ne vous
obligeait pas de vivre en Italie. Mais ne regretterez-vous pas votre
logement, votre club, vos amis anglais? Pour moi, la seule difficulté
que j'aurais, si j'étais dans votre position, serait précisément ce
changement d'habitudes.
Si vous étiez un peu plus intrigant, je vous ferais remarquer que M.
d'Azeglio[10] parle de sa retraite et que vous seriez l'homme que le roi
d'Italie devrait avoir à Londres, s'il voulait bien réellement être
servi, et utilement. Je crains que vous n'ayez pas d'ambition politique
et que vous ne manquiez de goût pour les cours et l'étiquette. Quant à
la réponse que vous ne recevez pas, j'en suis moins étonné que vous,
parce que j'ai vécu avec des ministres et que je sais leur inexactitude.
Si l'Excellence qui vous a écrit a quelque journal après ses chausses,
s'il a quelque tracas politique, ou si la danseuse qu'il entretient sans
doute, réclame un trimestre, en voilà assez pour lui troubler la
mémoire. Peut-être seulement ce silence tient-il à ce qu'il faut
consulter le roi, qui court çà et là, et qu'on n'attrape pas facilement.
[10] M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre.
L'empereur me demandait, il y a quelque temps, si vous n'entreriez pas
dans le parlement italien? Savait-il quelque chose de l'affaire, ou me
parlait-il ainsi, parce qu'il jugeait la chose convenable? _Nescio._
Adieu, mon cher Panizzi; vous n'avez qu'à dormir sur les deux oreilles
et réfléchir aux _commoda et incommoda_, en attendant cette réponse qui
ne peut tarder.