LXI

Paris, 24 octobre 1865.

Mon cher Panizzi,

La mort de lord Palmerston est une belle mort, telle que je la voudrais

pour moi et pour mes amis. Il a été l'homme le plus heureux de ce

siècle. Il a fait presque toujours tout ce qu'il a voulu, et il a voulu

de bonnes et belles choses. Il a eu beaucoup d'amis. Il laisse un grand

nom et un souvenir ineffaçable chez ceux qui l'ont connu. Si vous

trouvez moyen de me nommer à lady Palmerston, quand vous la verrez, vous

m'obligerez. Vous pouvez lui dire qu'ici la presse a été unanime dans

ses éloges. On a fait, bien entendu, force _blunders_ historiques et

autres à cette occasion, entre autres de dire que lady Palmerston était

morte, etc., etc.; mais il n'y a pas eu de méchancetés d'aucune part,

et, dans tous les partis, on a été respectueux; c'est un hommage bien

rare en France, comme vous savez. L'empereur et l'impératrice ont montré

beaucoup de regret en petit comité; je crois qu'ils ont écrit à milady.

Reste à savoir ce que dira la postérité. Pour moi, je crois qu'il aura

un terrible blâme pour sa conduite dans les affaires d'Amérique. S'il

eût fait avec la France le traité qu'on lui proposait, il aurait sauvé

la vie à quelques centaines de mille Yankees (ce qui n'est pas très à

regretter); mais il aurait encore détourné pour longtemps de l'Europe

une abominable influence, qui pourra bien un jour devenir une

intervention active.

Le choléra fait toujours des siennes. Il a pris à tic les ivrognes et en

fait grand carnage. Depuis quelques jours, il s'est attaqué aux enfants.

En somme, ce n'est pas grand'chose. Rien de semblable au choléra de

1832. La plupart des malades guérissent. Je vous ai fait part de ma

théorie du choléra. On n'en meurt que quand on le veut bien, ou quand on

est obligé de travailler pendant la première indisposition, soit par

devoir, soit par besoin de manger. Le choléra ira vous visiter très

probablement. Je vous _ordonne_ de la manière la plus instante de vous

mettre au lit et de relire tout l'Arioste, si vous avez le dévoiement.

Rien ne vous empêche de boire cependant du thé ou du punch léger. Quand

vous serez au douzième ou treizième chant, vous aurez des entrailles

consolidées et vous pourrez reprendre votre vie d'épicurien.

Je vois dans mon journal du soir qu'il y a de bonnes élections en

Italie. Vous êtes décidément un peuple raisonnable, quand vous n'êtes ni

pape ni abbé. Pourquoi m'a-t-on privé de mon Mérode? Savez-vous quelque

chose là-dessus? Les régiments qui doivent quitter Rome sont désignés.

M. de Montebello part pour les congédier. Sa femme est maintenant

presque entièrement remise de sa fracture, mademoiselle Bouvet aussi.

Il n'y a jamais eu que le vieil Ellice qui fût gâté par les femmes comme

vous l'êtes. Je ne puis pas concevoir l'audace de la comtesse ***.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de

nos amis. Faites mes compliments à M. Gladstone, qui sera premier avant

un an. Il est probable que lord Russell ne durera pas si longtemps.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 64 / 206 题