LIX

Paris, 13 octobre 1865.

Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé ici hier soir avec Leurs Majestés qui m'ont quitté à la

gare d'Ivry, où nous nous embarquâmes avec elles, il y a trois ans.

Elles sont en parfaite santé. J'ai passé une nuit abominable à étouffer,

ce qui ne m'était pas arrivé depuis plusieurs mois. C'est le _welcome_

de ma terre natale.

Il y a eu entre l'empereur et M. de Bismark une grande conversation,

mais dont ni l'un ni l'autre ne m'ont rien dit. Mon impression a été

qu'il avait été poliment mais assez froidement reçu. Il m'a paru homme

comme il faut, plus spirituel qu'il n'appartient à un Allemand, quelque

chose comme un Humboldt diplomatique.

Madame de ***, en sa qualité d'Allemande, admirait fort M. de Bismark,

et nous la tourmentions en la menaçant des hardiesses de ce grand homme,

qu'elle semblait encourager. Il y a quelques jours, j'ai peint et

découpé la tête de M. de Bismark très ressemblante, et, le soir, Leurs

Majestés et moi, nous sommes entrés dans la chambre de madame de ***.

Nous avons mis la tête sur le lit, un traversin sous les draps pour

représenter la bosse formée par un corps humain, puis l'impératrice a

mis sur le front un mouchoir arrangé comme bonnet de nuit. Dans le

demi-jour de la chambre, l'illusion était complète. Quand Leurs Majestés

se sont retirées, nous avons retenu quelque temps madame de ***, pour

que l'empereur et l'impératrice allassent se poster au bout du corridor;

puis chacun a fait mine d'entrer dans sa chambre. Madame de *** est

entrée dans la sienne, y est restée, puis en est sortie précipitamment

et est venue frapper à la porte de madame de Lourmel, en lui disant

d'une voix lamentable: «Il y a un homme dans mon lit!» Malheureusement

madame de Lourmel n'a pas gardé son sérieux, et, à l'autre bout du

corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâté.

Le bon est ce que nous avons appris plus tard. Un des valets de pied de

l'empereur était entré dans la chambre de madame de ***, et, apercevant

la tête, s'était retiré avec de grandes excuses. Puis il était allé dire

qu'il y avait un homme dans le lit. Quelques-uns avaient émis l'opinion

que c'était M. de ***, qui venait pour coucher avec sa femme; mais cette

hypothèse, avait été rejetée comme improbable. Eugène, qui m'avait vu

fabriquer le portrait, a empêché qu'on n'allât vérifier l'affaire.

Adieu, mon cher Panizzi. Écrivez-moi le jour de votre arrivée.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 62 / 206 题