Paris, 14 mars 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis parti de Cannes, il y a quelques jours, très souffrant et je
suis arrivé ici en pire état. Je compte y rester jusqu'à la fin de la
discussion de l'adresse, puis m'en retourner à Cannes. Ma santé me donne
du tintoin. Mes étouffements augmentent d'intensité et se renouvellent à
des intervalles plus rapprochés; bref, l'animal se détraque; qu'y faire?
Je suis allé voir l'impératrice hier. Je l'ai trouvée très bien
portante, mais fort triste. Elle comprenait toute la perte qu'elle
venait de faire par la mort de M. de Morny. Je dis _elle_
personnellement, et je n'ai pas besoin de vous dire le pourquoi.
L'empereur est profondément affligé. Il n'est pas facile, en effet, de
trouver un homme d'esprit et de tact comme Morny, plein de bon sens et
de décision. Il est question de le remplacer à la présidence du Corps
législatif par M. Baroche; mais la chose est difficile, je ne sais même
si elle est possible.
Vous recevrez presque en même temps que cette lettre la visite d'un de
mes amis, le comte de Circourt. C'était un grand ami du comte de Cavour.
C'est un homme très instruit, _trop_ instruit, car il a la mémoire la
plus extraordinaire que je connaisse et sait tout; d'ailleurs, fort
galant homme et anticlérical, bien que, par sa naissance, ses relations
et ses habitudes, il vive au milieu des cléricaux. Peut-être est-ce pour
cela qu'il ne peut les souffrir.
Nous aurons probablement demain au Sénat une séance curieuse. Les
cardinaux, à l'exception de M. de Bonnechose, sont des sots et ne savent
pas dire deux mots. Mais le Bonnechose est très habile, et, d'un autre
côté, nos vieux généraux ont peur du diable. Ils se disent: «S'il y
avait seulement cinq pour cent de vérité dans ce qu'on rapporte de ce
gentleman!...» Ajoutez à ces réflexions très sages, les femmes et les
filles qui sont dévotes; car toutes les femmes, même les pires catins,
sont dévotes à présent. Soyez persuadé qu'il ne sera pas aisé de se
débarrasser de l'hydre, après lui avoir laissé pousser bien plus de sept
têtes.
Bien que le discours de M. Rouland ne fût ni des meilleurs, ni des plus
habiles, il a produit son effet. On aurait pu lui dire: «Pourquoi,
puisque vous connaissiez le danger, avez-vous été si faible lorsque vous
étiez ministre des cultes?» Mais enfin, mieux vaut tard que jamais.
J'ai vu dans le journal que lady Palmerston était gravement malade; puis
plus de nouvelles. J'espère qu'elle est rétablie. Lorsque vous la
verrez, tâchez de trouver moyen de lui dire quelque chose de gentil de
ma part.
Est-ce la vieillesse qui règne dans le cabinet britannique, ou bien
est-ce calcul de gens qui ont fait un bon coup à la Bourse et qui ne
veulent plus se risquer? Quoi qu'il en soit, vos ministres affichent la
poltronnerie avec trop d'éclat. Rien n'est plus bête que d'être
fanfaron, mais il est dangereux, outre le ridicule, de se poser en
poltron. C'est le moyen d'avoir tous les faux braves à ses trousses.
Adieu, mon cher Panizzi; santé et prospérité. Je suis ici jusqu'à la fin
de la semaine.