Cannes, 26 mars 1865.
Mon cher Panizzi,
Je ne crois pas un mot du voyage à Rome de madame de Montijo, encore
moins de son voyage en Angleterre. Dans la dernière lettre qu'elle m'a
écrite, il y a sept ou huit jours, elle m'annonçait le dessein d'aller à
Paris au mois de mai; ce qui semble fort peu d'accord avec la visite au
saint-père et à madame ***. Il me paraît peu vraisemblable qu'elle aille
ailleurs qu'à Paris. A Rome et à Londres, elle se trouverait dans une
position embarrassante, à certains égards, et privée de sa liberté, qui
est la chose à laquelle elle tient le plus.
Lord Glenelg est toujours ici, occupant ses loisirs comme à l'ordinaire,
entre la lecture de romans et la prière.
Cousin s'apprête à retourner à Paris pour y faire un immortel. Je lui
laisse ce soin, et je compte passer ici le mois d'avril à tâcher de
remettre un peu mes poumons maléficiés, qui ont grand besoin de repos et
de ménagements.
Lorsque j'ai quitté Paris, on ne croyait pas que la discussion de
l'adresse au Corps législatif dût être beaucoup plus animée qu'elle ne
l'a été au Sénat. L'opposition est fort divisée, et il y a grande
apparence qu'elle portera ses principaux efforts sur les questions
intérieures. On doutait que M. Thiers parlât sur la convention du 15
septembre, afin de ménager ses amis politiques, moins papalins que lui.
Le moins qu'on parlera de ce traité sera le mieux. Je pense que, si nous
paraissons bien résolus de l'observer à la lettre, la cour de Rome
reviendra à des idées plus saines. Non point le pape, peut-être, qui est
un peu fou, et auquel on prête des aspirations singulières au martyre.
Mais il y a autour de lui une grande quantité de canailles en rouge, en
violet et en noir, fort peu disposées au martyre, et prêtes à accepter
toutes les conditions qui leur laisseront quelque chose de leurs revenus
actuels. Probablement ces gens-là exerceront quelque influence sur les
résolutions de leur souverain. Reste à savoir si son obstination ne
l'emportera pas sur l'intérêt bien entendu de son petit établissement.
Je vous fais mes compliments sur l'acquisition de l'Apollon Justiniani.
Newton, que j'ai vu la veille de mon départ, m'en avait dit du mal, ce
qui m'avait persuadé qu'il en avait fort envie. Je ne trouve pas que
vous l'ayez payé trop cher, et c'est certainement un morceau de musée
qu'il faut acquérir dès qu'on en trouve l'occasion.
Adieu, mon cher Panizzi; la poste me presse, je n'ai que le temps de
fermer ma lettre.