Cannes, 15 février 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis très enrhumé et horriblement ennuyé par la perspective de
l'adresse et l'obligation d'aller assister à la bataille que les
cléricaux vont nous livrer. J'attends avec impatience l'adresse qui a dû
être prononcée ce matin, mais ce ne sera que dans quelques jours que je
pourrai savoir le jour de l'ouverture de la discussion et celui de mon
départ. Ce qu'on me dit du temps qu'il fait à Paris ne m'engage pas du
tout à me presser.
Cousin est ici assez souffrant d'une névralgie qui lui cause des
insomnies continuelles, vous le plaindrez pour cela; il maigrit
beaucoup, il s'abat et commence à m'inquiéter. L'autre jour, il se
promenait dans un bois près de Cannes avec son secrétaire qui lui lisait
le journal. Une paysanne qui passait dit à sa compagne: «Vois donc, ce
vieux monsieur qui, à son âge, ne sait pas lire.»
On me conte des choses fabuleuses de la vente Pourtalès. Si elle finit
comme elle a commencé, vous aurez à fouiller à l'escarcelle.
J'ai fait vos compliments à lord Glenelg. Mistress Norton est ici,
toujours belle et très gracieuse, et nous est venue voir avant-hier.
Elle a fait la conquête de ces dames. Sa petite-fille menace d'être
aussi belle qu'elle, et a déjà des yeux pour la perdition du genre
humain.
Je n'ai rien lu de plus plat que le discours de la reine, et on dit
qu'il n'est pas écrit en anglais. Si notre ami de Piccadilly continue à
tenir quelques années encore le timon, Dieu sait quelles couleuvres il
fera avaler au respectable public. Il semble qu'il veuille mourir en
repos, et tout bruit l'importune, même lorsque c'est le bruit d'un grand
péril qu'il serait à temps de conjurer.
Si, comme cela semble très probable, le Sud est accablé, vous verrez de
quelle façon le Nord témoignera sa reconnaissance à l'Angleterre pour la
remise des _raiders_ de Saint-Albans. Cela me semble, au fond, une
grande lâcheté du gouvernement du Canada et de celui de l'Angleterre.
Ces gens sont des voleurs sans doute, mais qu'a fait Sherman en Géorgie,
et Butler et tant d'autres? Au reste, l'Europe sera assez vite punie, je
pense. Il y a dans les Américains un si beau mépris de toute morale, que
je ne vois que les Romains d'autrefois à leur comparer. Ils en ont
l'avidité, l'audace, et cinq ans de guerre terrible en ont fait des
soldats redoutables. Ils payeront leur dette en faisant banqueroute, et
trouveront de l'argent sur les terres de leurs voisins.
Je suis sans nouvelles et un peu inquiet de la santé de madame de
Montijo, qui avait été tourmentée par un retour de fièvre. On me dit que
l'impératrice va mieux, mais qu'elle vit très retirée et presque
toujours seule. L'empereur se porte parfaitement bien.
On raconte que monseigneur Chigi est fort penaud et irrité de la
publication de ses deux lettres aux deux traducteurs si peu d'accord sur
le sens de l'encyclique.
Adieu, mon cher Panizzi; écrivez-moi ici jusqu'à ce que je vous donne
avis de la translation de mes pénates.