XXXIII

Cannes, 12 janvier 1865.

Mon cher Panizzi,

La divine providence nous a envoyé un pâté de foie gras de Strasbourg

qui nous a particulièrement fait regretter votre absence. J'en ai

rarement mangé d'aussi bon, et les truffes qui l'ornaient étaient

excellentes.

Le pape est parfaitement drôle, et les évêques qui reprennent la balle

ne le sont pas moins. Mais voici un détail que vous ignorez, et qui a

quelque valeur historique. Aux yeux de vous autres messieurs les

politiques, l'encyclique du Vicaire de Jésus-Christ passe pour une

réponse au traité du 15 septembre. Il n'en est rien.

Il y a ici un philosophe de nos amis[6], un peu trop clérical pour vous

et pour moi, qui, deux mois avant le traité, a reçu la visite d'un

auditeur de rote, Français et prêtre assez débonnaire, qui est venu le

conjurer d'abjurer certaines erreurs contenues dans un de ses derniers

livres, l'_Histoire de la philosophie_, ajoutant que, s'il ne le faisait

pas, il s'exposait à être compris dans une censure que préparait le

Sacré-Collège. Notre ami lui a dit qu'il ne rétractait rien, et qu'il ne

conseillait pas au pape de s'en prendre à la philosophie, ni aux

matières qui ne le regardaient pas. Vous voyez que l'encyclique est un

vieux péché.

[6] Victor Cousin.

Je suis sans nouvelles de Paris depuis quelques jours, et un peu inquiet

d'un bruit qui s'est répandu ici, que l'empereur avait eu une attaque.

Bien que j'attache peu de foi à cette nouvelle, j'en suis un peu ému,

car la vie qu'il mène n'est pas trop bonne pour un homme de

cinquante-six ans, si j'en crois des rapports malheureusement trop

certains. C'est ce qui pourrait arriver de plus triste pour ce pays-ci,

en ce moment surtout où l'encyclique et la prochaine réunion des

Chambres excitent un peu d'agitation.

Il me semble que les affaires de nos amis les confédérés vont assez mal.

Le bon Dieu étant toujours pour les gros bataillons, il n'est que trop

probable qu'ils succomberont à la fin. Il y avait dans le _Times_ le

récit d'une petite machine infernale destinée à détruire un fort et

probablement à tuer tous ses défenseurs au moyen de sept cent mille

livres de poudre. On se demande si nous sommes au XIXe siècle, pour voir

employer des machines de cette espèce.

Je suppose que Newton est venu à Paris pour la vente Pourtalès.

Avez-vous acheté la tête de l'_Apollon_ de Délos? c'était la plus belle

chose qu'il y eût, et j'aurais bien désiré que cela restât à Paris;

mais, si elle s'en va, mieux vaut qu'elle soit chez vous qu'ailleurs. Il

y avait aussi un beau buste de Crispine, femme d'Éliogabale, et quantité

de bijoux et de menus objets des plus intéressants.

Adieu, mon cher Panizzi; bonne santé et prospérité.--Ces nouvelles de la

santé de l'empereur me tourmentent malgré moi, et j'attends nos journaux

avec grande impatience.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 37 / 206 题