XXXII

Cannes, 24 décembre 1864.

Mon cher Panizzi,

M. Cousin me prie de vous demander le sens exact de cette phrase qu'il

trouve dans une lettre du cardinal Mazarin: _Senza far lunarii_. Il

semble, d'après le contexte, que cela voudrait dire: «Sans faire

l'astrologue; sans me mêler de prédire.» Est-ce une locution usitée? et

que signifie précisément _lunarii_? Nous n'avons pas ici un seul Italien

en état de nous donner la solution de l'énigme. Soyez notre Œdipe.

Malgré la douceur de notre climat, j'ai attrapé un gros rhume en allant

voir nos doctrinaires de Cannes, le duc de Broglie et sa fille. Il a de

plus un fils, officier de marine, élève de l'École polytechnique, qui

entend trois messes par jour et en sert deux. J'ai été trois ou quatre

jours sans sortir, toussant horriblement, mais sans être tourmenté de

mon asthme pendant ce temps-là.

Notre philosophe[3], au lieu de m'offrir ses consolations, essayait de

me démontrer que je serais infailliblement prié de succéder à

Mocquart[4], ce qui était loin de me réjouir, comme vous pouvez le

penser. Voici la nomination faite et un choix qui me semble assez bon.

Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'on ait pensé à moi un instant. Je suis

trop bien avec _madame_ pour que _monsieur_ m'accorde sa confiance.

Pourtant, à tout hasard, j'avais fait mon thème, pour le cas où je

recevrais quelque proposition contraire à mon repos. J'aurais accepté la

charge, refusé le titre et les émoluments, de façon à me donner le

droit, au bout de quelque temps, de dire que je n'en pouvais plus et que

je priais qu'on me permît de retourner à mes moutons. Heureusement il

n'a pas été besoin de recourir à cette extrémité.

[3] Victor Cousin.

[4] Secrétaire particulier de l'empereur.

Il y avait dans le _Times_ de la semaine passée un article excessivement

violent contre l'empereur, à propos des dépenses militaires de toute

l'Europe. Outre un certain nombre d'allégations absolument fausses, pour

la forme et pour le fond, il était impossible de voir rien de plus

méchant. Vous devriez bien prêcher M. Delvane[5] à ce sujet, et lui dire

qu'en aiguisant ainsi les vieilles haines, il fait le plus grand mal aux

deux pays. Il m'a semblé, au reste, que cet article était de fabrique

française, et je ne serais pas surpris que ce fût du Rémusat ou du

Prévost-Paradol traduit.

[5] M. Delvane était alors le directeur politique du _Times_.

J'ai reçu des nouvelles de madame de Montijo, qui a gagné un fort gros

rhume à vendre des brimborions à une vente de charité. Elle est mieux à

présent, et je vois qu'elle a donné une fête au nouvel ambassadeur de

France.

Le pape me semble avoir perdu tout à fait la tête. Avez-vous vu la

dernière bulle qu'il vient de publier pour condamner une foule de

propositions téméraires qui sont celles de tout le monde, et une autre

bulle qui ajoute un demi-cent de saints au calendrier? Je suis sûr que

les gens du XVIe siècle auraient bien ri de tant de bêtises; au XIXe

nous avalons tout.

Avez-vous reçu le seizième volume de la _Correspondance de Napoléon

Ier_? Je ne sais si le nouveau président de la Commission, qui n'a

jamais été bien renommé pour sa politesse, continuera d'envoyer son

œuvre à ceux qui ont déjà reçu les premiers volumes.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une bonne fin d'année. Ne

mangez pas trop de _christmas dinner_, et rappelez-moi au souvenir de

nos amis.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 36 / 206 题