XXXI

Cannes, 5 décembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Veuillez considérer que je vous écris en ce moment ma fenêtre ouverte,

et que les Anglais n'osent sortir qu'avec une ombrelle bleue en dessous,

blanche en dessus. Ce soleil, auquel vous devez cette taille et cette

carrure si respectables, ce soleil tout à fait italien, vous le

trouveriez ici, avec une poste aux lettres qui vous permettrait d'écrire

deux fois par jour à M. Jones vos instructions. Je ne parle pas du

télégraphe en cas de besoin.

En ce qui regarde votre mauvaise humeur et votre crainte d'ennuyer vos

amis, permettez-moi de vous dire que vous vous _fichez_ du monde. Nous

aurons soin de vous, et nous vous choierons de notre mieux. Si vous êtes

trop méchant, on vous laissera dans votre coin. Nous ne vous obligerons

pas à abattre des pommes de pin à coups de flèche, ni à monter sur des

montagnes de trois mille mètres, vous serez libre de suivre vos goûts;

seulement nous vous offrons de mauvais dîners et des déjeuners _idem_

avec des causeries, du whist et du piquet, et deux dames pour vous

soigner, qui s'en font une fête. Il s'agit de savoir franchement si la

chose vous convient, et alors de le dire un peu à l'avance, afin que

nous pourvoyions à votre logis. Je crois vous avoir dit que nous avons

une chambre, mais elle est au nord, et peu digne de votre mérite. A côté

de nous est un hôtel très tranquille, dont le propriétaire m'a quelques

obligations. Vous pourriez y avoir une chambre et y loger votre valet de

chambre. En frappant au mur, on pourrait vous aviser que la soupe est

sur la table, mais il faudrait être prévenu un peu d'avance.

Jusqu'ici, nous sommes tous en assez bon état de conservation. M.

Mathieu (de la Drôme) nous avait annoncé des tempêtes abominables. Nous

avons eu le plus beau temps de juin qu'on puisse imaginer.

Adieu, mon cher Panizzi, ou plutôt au revoir. Miss Lagden et mistress

Ewer vous espèrent et vous _languissent_, comme on dit dans le dialecte

de ce pays.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 35 / 206 题