Cannes, 5 décembre 1864.
Mon cher Panizzi,
Veuillez considérer que je vous écris en ce moment ma fenêtre ouverte,
et que les Anglais n'osent sortir qu'avec une ombrelle bleue en dessous,
blanche en dessus. Ce soleil, auquel vous devez cette taille et cette
carrure si respectables, ce soleil tout à fait italien, vous le
trouveriez ici, avec une poste aux lettres qui vous permettrait d'écrire
deux fois par jour à M. Jones vos instructions. Je ne parle pas du
télégraphe en cas de besoin.
En ce qui regarde votre mauvaise humeur et votre crainte d'ennuyer vos
amis, permettez-moi de vous dire que vous vous _fichez_ du monde. Nous
aurons soin de vous, et nous vous choierons de notre mieux. Si vous êtes
trop méchant, on vous laissera dans votre coin. Nous ne vous obligerons
pas à abattre des pommes de pin à coups de flèche, ni à monter sur des
montagnes de trois mille mètres, vous serez libre de suivre vos goûts;
seulement nous vous offrons de mauvais dîners et des déjeuners _idem_
avec des causeries, du whist et du piquet, et deux dames pour vous
soigner, qui s'en font une fête. Il s'agit de savoir franchement si la
chose vous convient, et alors de le dire un peu à l'avance, afin que
nous pourvoyions à votre logis. Je crois vous avoir dit que nous avons
une chambre, mais elle est au nord, et peu digne de votre mérite. A côté
de nous est un hôtel très tranquille, dont le propriétaire m'a quelques
obligations. Vous pourriez y avoir une chambre et y loger votre valet de
chambre. En frappant au mur, on pourrait vous aviser que la soupe est
sur la table, mais il faudrait être prévenu un peu d'avance.
Jusqu'ici, nous sommes tous en assez bon état de conservation. M.
Mathieu (de la Drôme) nous avait annoncé des tempêtes abominables. Nous
avons eu le plus beau temps de juin qu'on puisse imaginer.
Adieu, mon cher Panizzi, ou plutôt au revoir. Miss Lagden et mistress
Ewer vous espèrent et vous _languissent_, comme on dit dans le dialecte
de ce pays.