XXX

Cannes, 27 novembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Une occasion se présente d'avoir un vin assez extraordinaire. C'est du

vin de Champagne léger qui ne mousse pas, rouge et qu'on peut boire avec

de l'eau ou sans eau. Il rend gai et ne grise pas. Cela est

incompréhensible pour des Anglais; mais, quand vous dînerez seul, je

pense que vous en laisserez tomber dans votre œsophage une bouteille,

avec quelque satisfaction. L'occasion étant chauve par derrière, _calvus

comosa fronte_, j'ai écrit à Du Sommerard de vous faire envoyer une

feuillette de ce vin, en double fût, et avec toutes les précautions

possibles; il y en a environ cent dix ou cent quinze bouteilles. Quand

vous en aurez goûté, vous m'en direz des nouvelles. Ne croyez pas qu'il

s'agisse d'un nectar. C'est seulement du vin très agréable, d'excellent

ordinaire et particulièrement propre aux rhumatisants.

Les nouvelles qu'on vous a données sont de deux grands mois arriérées.

La concorde règne dans le ménage de nos amis; après des nuages qui

pouvaient amener un orage, le beau temps a reparu.

Je crois également que les renseignements qu'on vous fournit sur la

santé de _monsieur_ ne sont pas exacts. Il est assez actif et,

d'ailleurs, écoute ses médecins. Il a seulement le défaut d'aimer le

cotillon plus qu'il n'appartient à un jeune homme de son âge, et de

prendre les femmes pour des anges descendus du ciel. Les plus grands

philosophes enseignent, au contraire, qu'il faut ne pas trop se

préoccuper des femmes pour rester plus libre et vaquer plus

tranquillement à l'étude des sciences. Il se monte la tête pour un chat

coiffé et pendant une quinzaine de jours pense au bonheur rêvé. Puis,

quand il y est parvenu, ce qui serait facile à vous et à moi (_occasione

et tempore prælibatis_), il se refroidit et n'y pense plus. Ce métier,

qui est celui d'un amoureux de roman, n'est pas si fatigant que celui

que j'ai fait dans ma jeunesse, sans que je l'aie payé trop cher.

Je suis charmé du succès que le traité du 15 septembre a eu en Italie;

encore plus de la vigueur de la Marmora, qui n'a pas craint de

recommencer l'affaire d'Aspromonte. C'est le vrai moyen d'_escarmentar_

les fous qui voudraient mettre le feu aux poudres. Toutes les

discussions de la presse et de la tribune sur le traité étaient bien

absurdes. Les gens qui aiment leur pays en France et en Italie devaient

garder le silence.

Il y a un grand fait acquis, c'est que les troupes françaises quittent

Rome. A quoi bon des explications et des précautions à prendre pour des

cas à venir, qui peut-être n'arriveront pas? Je pense et j'ai lieu de le

croire, d'après ce que j'entends dire à des gens en qui j'ai confiance,

que l'Italie laissera le pape faire des bêtises et jouer sa partie. Elle

n'a pas besoin de s'en mêler. Plus elle sera sage, plus il sera fou.

Vous connaissez l'engeance cléricale et vous savez ce qu'on peut

attendre d'elle.

Adieu, mon cher Panizzi; mademoiselle Lagden et mistress Ewer me

chargent de vous faire mille compliments et amitiés, elles se font une

fête de vous recevoir.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 34 / 206 题