J'avais préparé deux rouleaux de bois: je les plaçai convenablement, et,

retirant avec précaution l'escabeau qui soutenait le bas du corps, je

fis toucher à terre doucement l'extrémité de la planche. Malgré tous mes

efforts, l'opération ne me réussit pas aussi bien de l'autre côté, et la

chute du corps fut assez brusque pour me donner un battement de cœur,

qui me força encore de m'arrêter.

Mon cher grand-père, quand vous m'appreniez, devant notre maison, à

voiturer sur des rouleaux un corps pesant, nous ne pensions pas que je

ferais usage de vos leçons dans une occasion si triste. Le souvenir de

ce que vous m'aviez dit alors se présenta vivement à mon imagination; je

croyais encore vous entendre; et, quand le mouvement que je donnai à ce

funèbre fardeau agita la tête, comme si elle eût fait des signes

d'approbation, je fus si saisi, que je détournai les yeux, ainsi que

font, de peur du vertige, les personnes qui marchent au bord d'un

précipice.

J'avais aplani le chemin: le corps fut bientôt près de la fosse. Il

m'aurait été facile de l'y laisser choir: je ne pus me résoudre à le

traiter avec si peu de ménagements. Deux petites planches, placées en

travers, le soutinrent au-dessus de la fosse. Celle qui portait les

pieds une fois enlevée, il se trouva placé dans une position oblique,

après avoir fait encore une chute que je ne sus pas modérer; une corde

que je passai sous les épaules, après avoir fixé solidement un des bouts

à un pieu, me permit ensuite de laisser couler doucement le corps

jusqu'au lieu de son repos.

Toutes les difficultés étaient surmontées; ce qui me restait à faire ne

me donnait, quant à l'exécution, aucune inquiétude: je pus m'abandonner

librement à ma douleur. Assis sur la terre amoncelée, je pleurai

longtemps auprès de cette fosse ouverte. Je ne pouvais me résoudre à

jeter les premières pelletées de terre.

--Avant d'accomplir ce triste devoir, me suis-je dit, remplissons de mon

mieux celui du prêtre.

Je me suis agenouillé aussitôt, et j'ai cherché dans ma mémoire tout ce

que je savais de prières et de passages propres à cette cérémonie. J'ai

pris l'_Imitation de Jésus-Christ_, je la connaissais assez bien pour

qu'il ne me fût pas difficile d'y trouver des endroits tels que le

moment me les faisait désirer, et que mon grand-père les eût lui-même

indiqués.

O mon bienheureux aïeul, c'était moi seul maintenant qui avais besoin de

consolation, et c'est avec une joie qui approchait du ravissement que je

lus, en présence de vos restes mortels, le chapitre de l'_homme juste et

pacifique_ et celui _de la pureté du cœur et de la simplicité

d'intention_. Tant de traits pouvaient s'appliquer à vous, que l'auteur

me paraissait avoir pris à tâche de vous peindre.

"Commencez, dit-il, par bien établir la paix en vous-même, et vous

pourrez ensuite la procurer aux autres."

--C'est ce que vous avez fait, homme juste et bon, et votre paix est

devenue la mienne.

"L'homme pacifique rend au prochain plus de services que l'homme

savant," dit l'_Imitation_.

--Je ne peux imaginer, ô mon ami, ce qui manquait à votre savoir,

quoique vous ayez cent fois parlé de votre ignorance; mais vous étiez si

bienveillant et si doux, que vous me donniez un désir ardent de vous

témoigner mon amour par ma docilité, et de faire paraître ma docilité

par mes progrès.

"Si vous étiez bon et pur au-dedans de vous, ainsi s'exprime le livre,

vous verriez sans nuage et vous comprendriez toutes choses. Un cœur pur

pénètre le ciel et l'enfer. Chacun juge des choses du dehors selon les

dispositions de son intérieur."

--Vous étiez bon et pur, mon grand-père, aussi lisiez-vous dans mon

cœur plus facilement et plus nettement que moi-même. Vous avez dû me

trouver souvent bien répréhensible, et pourtant votre indulgence

surpassait encore votre pénétration; vous aviez beau me connaître, vous

ne cessiez pas de m'aimer.

Voilà une partie des choses que je lui disais avec tendresse. Il me

semblait qu'en parlant à haute voix je sortais de ma solitude. Le livre

me répondait et entretenait mon émotion. Enfin l'épuisement m'arrêta; je

rentrai en moi-même, et je ne différai plus ce qui me restait à faire.

En un moment la fosse fut comblée. Je passai le reste du jour à graver

avec la pointe de mon couteau l'inscription suivante sur une petite

planche d'érable:

ICI REPOSE LE CORPS DE PIERRE-LOUIS LOPRAZ,

MORT DANS LA NUIT DU 7 AU 8 JANVIER 18..,

DANS LES BRAS DE SON PETIT-FILS LOUIS LOPRAZ,

QUI L'A ENSEVELI LUI-MEME.

Je clouai la planche à un pieu, que je plantai sur la tombe; après quoi

je fermai la porte, et je rentrai dans cette cuisine, où je n'avais plus

d'autre compagnie que Blanchette.

Cependant, bien que je me sentisse plus à mon aise depuis que le cadavre

ne gisait plus sur le lit, je vis bien que je n'avais pas surmonté toute

ma faiblesse. Je résolus de la combattre. Je m'étais empressé de fermer

à clé la porte de la laiterie: j'allai l'ouvrir aussitôt, et ne la

fermai qu'au loquet. Je pris aussi avec moi-même l'engagement de faire à

la tombe des visites fréquentes, et toujours sans lumière. J'ai commencé

depuis deux jours; c'est là que je vais prier soir et matin.

La journée d'avant-hier m'a semblé vide et fatigante. Les soins

pressants qui m'avaient occupé jusque-là ne me demandaient plus les

mêmes efforts, et c'est contre moi-même que j'ai dû combattre. Je

cherchais dans le travail une distraction, que je ne pouvais trouver; je

me suivais par la pensée dans tout ce que je voulais faire, et je ne

pouvais sortir de moi. Le soir j'ai essayé d'écrire, et, cette fois

encore, la chose m'a été impossible.

Hier, qui était le 13, l'idée m'est venue de relire ce journal, depuis

la première page. On croira sans peine que cette lecture m'a vivement

ému, mais je dois dire qu'elle m'a fait aussi du bien, en me rappelant,

avec une force nouvelle, les leçons et les vertus de mon grand-père.

Aussitôt que j'eus achevé, je sentis le besoin d'épancher ma douleur

dans ce mémorial, entrepris par ses conseils. Enfin j'ai consacré la

journée d'hier et celle d'aujourd'hui à rapporter le douloureux

événement qui a changé si tristement mon sort.

15 Janvier.

Oui, mon sort est bien changé; je m'en aperçois chaque jour davantage.

Quoi donc? Je possédais un ami, et j'osais me plaindre! Je comparais ma

position à celle que j'avais perdue! Combien je regrette maintenant

l'état que j'ai déploré! Dieu me punit d'avoir été mécontent. Je suis

seul! je suis seul! cette pensée m'a poursuivi tout le jour.

Le 16 Janvier.

J'ai passé la journée dans le même état. Dès le matin je me suis senti

languissant et découragé; et je me serais couché aussi désolé qu'hier au

soir, sans une circonstance, où je ne dois pas voir un miracle,

puisqu'elle n'a rien que de naturel, mais qui m'a frappé comme un

avertissement de la Providence.

J'avais achevé ma veille silencieuse, je venais d'éteindre le feu, et

j'allais éteindre le lumignon, lorsque j'ai entendu un léger bruit dans

la cheminée. C'était un débris qui tombait, enveloppé de suie. La suie

s'est allumée; elle a répandu quelque odeur, et je me suis avancé sous

le canal, pour en observer l'état et veiller à ma sûreté. Tandis que, la

tête penchée en arrière, je cherchais inutilement, contre les parois,

des traces de feu, une étoile brillante s'est montrée au bord du tuyau

de fer, et je l'ai vue le traverser lentement.

Cette apparition n'a duré qu'un moment, cependant elle a suffi pour me

causer une vive émotion.

Un des soleils que le Créateur a semés dans l'espace fait donc briller

jusqu'à moi ses rayons, et me visite au fond de mon sépulcre! Il me

parle de la puissance de mon Dieu! Il m'invite à l'adoration et à

l'espérance! Je n'ai pas manqué à cet appel; je suis tombé à genoux; et,

pour la première fois, depuis bien des jours, j'ai retrouvé dans mon

âme cette ardeur que les leçons de mon grand-père avaient allumée.

Le 17 Janvier.

Qu'il est difficile de conserver et d'entretenir les salutaires

impressions qu'un bon mouvement produit en nous! Je m'étais couché plein

de joie, et je me suis levé aussi languissant que jamais. Je me

rappelais à peu près l'heure à laquelle j'avais vu l'étoile, et

j'espérais la revoir aujourd'hui; mais, soit qu'elle eût changé de

position, ce que je ne sais pas trop, soit que le temps fût couvert, je

ne l'ai pas aperçue.

Le 18 Janvier.

Tandis que mon âme cherche inutilement la nourriture qu'elle a perdue,

je suis, pour le corps, dans une abondance de biens, qui ne peut me

réjouir, mais qui doit me rassurer. La portion de lait de Blanchette que

je ne bois pas me sert à faire chaque jour un petit fromage: je prends

ce soin bien moins par précaution que pour me distraire. Je ne

m'accoutume pas à la solitude; j'ai beau faire tous mes efforts pour

rappeler et retenir le sommeil, les journées me semblent n'avoir point

de fin.

Le 19 Janvier.

J'écris pour écrire. De quoi remplirai-je ce journal? S'il doit rester

fidèle, il sera de la plus affreuse tristesse. J'essaie de prendre la

plume, comme auparavant, et de donner un peu de mouvement à mon esprit:

peine inutile! je ne peux sortir de mon engourdissement.

Le 20 Janvier.

Le malaise que j'éprouve est le plus grand que je connaisse. Mon premier

trouble, quand nous fûmes prisonniers, ma frayeur, lorsque les loups

parurent nous assaillir, les scènes lugubres de la mort et de la

sépulture de mon grand-père ne m'ont pas fait souffrir autant que

l'accablement où me voilà. C'est l'ennui que je sens! Je ne connaissais

pas ce supplice, auquel la prière même ne peut m'arracher.

Le 21 Janvier.

Tant que la chèvre aura une main pour la nourrir, elle ne s'inquiètera

pas des vides qui se font autour d'elle; je lui suffis comme aurait

fait mon grand-père, comme ferait un étranger. Elle a besoin de moi sans

le savoir; elle profite de mes soins sans les reconnaître: je suis tenté

quelquefois de le lui reprocher. Quelle folie! on ne peut pas être

ingrat, quand on est sans intelligence.

Mais moi, qui suis éclairé de cette divine lumière, sais-je en faire

l'usage pour lequel Dieu me l'a donnée? Suis-je plus reconnaissant que

cette brute ignorante? Ah! malheureux, saurai-je me préserver seulement

du murmure et du désespoir?

Le 22 Janvier.

Marquons cette date dans mon cahier. Elle ne me laissera pas d'autre

souvenir. Que suis-je devenu?

Le 23 Janvier.

J'ai manqué de périr.... d'une mort soudaine, affreuse, et j'aurais été

surpris au milieu de mon coupable abattement. Dois-je encore appeler

ceci un miracle?--Eh! que m'importe de savoir comment Dieu agit, pourvu

que je ressente l'heureux effet des événements dont il est le maître!

J'avais remarqué, depuis quelques jours, que le temps était beaucoup

plus doux, et que la fumée montait moins facilement: aujourd'hui, vers

deux heures après midi, j'ai entendu un bruit sourd, comme le roulement

du tonnerre; il s'est approché rapidement; il est devenu terrible, et

tout à coup j'ai ressenti une violente secousse.

J'ai poussé un cri. Quelques ustensiles étaient tombés; une épaisse

poussière remplissait la cuisine: le craquement des poutres m'avait

d'ailleurs averti que le chalet avait reçu un choc violent; cependant je

voyais tout en bon état autour de moi.

Je suis allé faire une ronde dans les autres parties de la maison. A

peine entré à l'étable, j'ai vu des traces effrayantes de l'accident;

beaucoup de plâtras couvraient la terre; la muraille avait cédé; elle

était visiblement sortie de l'aplomb, mais elle restait debout; une

partie de la toiture avait été brisée du côté de la montagne. C'était

tout, et j'ai dû en conclure que la masse qui avait causé le dommage

s'était arrêtée contre le chalet. Était-ce une roche détachée de

l'escarpement qui le domine? N'était-ce pas plutôt une avalanche qui

s'était formée un peu au-dessus, à la suite de l'adoucissement de la

température, et qui, n'ayant pas encore assez de force et de volume,

n'avait pu franchir l'obstacle opposé à sa chute?

Mon émotion a été grande; elle dure encore; je remercie avec ferveur le

Tout-Puissant de l'avis qu'il a daigné me donner; puisse mon cœur se

réveiller pour ne plus s'endormir! Oui, je le reconnais, cette nouvelle

épreuve m'était nécessaire. Je tombais dans un lâche abattement; j'en

suis heureusement délivré, et je vais en bénir mon Dieu sur la tombe de

mon aïeul.

Le 24 Janvier.

Le Seigneur m'envoie de nouveaux sujets d'inquiétude; la chèvre me donne

moins de lait. J'avais cru le remarquer depuis quelques jours; à présent

je ne peux plus en douter.

Le 25 Janvier.

Mon grand-père a certainement prévu le cas où je resterais seul ici, et

m'a donné plusieurs avis, pour m'aider à sortir d'embarras. Il me disait

un jour: "Que ferions-nous si Blanchette cessait de nous donner du

lait? Il faudrait absolument nous résoudre à la tuer, et nous en

nourrir."

Puis il me donna des explications sur la manière dont nous devions nous

y prendre pour conserver la chair.

En serai-je réduit à cette cruelle extrémité?

Le 26 Janvier.

Si les choses n'empiraient pas, je pourrais être sans inquiétude.

Blanchette me donne encore assez de lait pour ma nourriture. Je ne peux

plus faire de fromage, il est vrai, mais j'en ai quelques-uns de

provision. J'ai examiné ce qui me restait d'autres denrées, et j'ai

passé le jour à calculer pour combien de temps elles suffiraient si je

n'avais pas autre chose. Cela ne va pas à quinze jours.

Le 27 Janvier.

Le lait diminue et la chèvre engraisse à mesure.

Ainsi, dans le cas où son lait me manquerait, la pauvre bête se prépare

à me nourrir de sa chair.

Le 30 Janvier.

Une seule idée m'occupe maintenant: serai-je réduit à la nécessité de me

faire boucher? Faudra-t-il, pour soutenir ma triste vie, égorger celle

qui m'a nourri jusqu'à présent? Je n'ai plus qu'une demi-ration de lait.

Le 1er Février.

Hier le lait n'a pas diminué, mais cela m'a coûté trop cher; j'avais

donné à la chèvre triple mesure de sel; elle avait bu davantage: je l'ai

connu à la traire. Malheureusement il me serait impossible de continuer

ainsi, car, si je dois tuer ma pauvre Blanchette, le sel me sera

nécessaire. Tuer Blanchette!...

Aujourd'hui j'ai été plus économe de sel, aussi la quantité de lait

s'est-elle trouvée bien moins considérable.

Le 2 Février.

J'avais ouï dire que les poules trop grasses et trop bien nourries

faisaient moins d'œufs, et j'ai imaginé ce matin réduire la quantité de

foin que je donne à Blanchette, jugeant que peut-être j'obtiendrais un

effet semblable. J'ai bien mal réussi. Moins bien nourrie, elle m'a

donné encore moins de lait que la veille. J'ai eu de plus le chagrin de

l'entendre bêler tristement la moitié du jour.

Le 3 Février.

J'ai fait une nouvelle expérience, aussi inutile que celle d'hier: j'ai

voulu forcer Blanchette à manger de la paille en place de foin,

imaginant que peut-être ce changement de régime amènerait un changement

dans les effets de la nourriture. La chèvre ne s'est décidée que

très-difficilement à ce que je voulais, et, soit dépit, soit souffrance,

elle m'a donné à peine quelques gouttes de lait.

Le 4 Février.

Je ne la tourmenterai plus; si je dois la tuer, je lui rendrai

l'existence agréable jusqu'au dernier moment. Aujourd'hui elle a été

abondamment repue: aussi a-t-elle été meilleure nourrice. Mais je

n'espère pas que cela continue; je laisserai agir la nature. Après avoir

fait tout mon possible pour éviter ce malheur, je tâcherai de m'y

soumettre.

Le 7 Février.

J'ai ajouté inutilement les prières au travail. Dieu ne m'exauce pas; il

sait mieux que moi ce qui m'est avantageux, et je me résigne à son

adorable volonté. Me siérait-il de murmurer, quand je vois la joie

tranquille de cette pauvre bête, dont je vais faire ma victime?

L'intelligence serait-elle pour moi un secours moins efficace que

l'imprévoyance pour la brute?

Ce n'est plus la peine de traire Blanchette deux fois par jour; j'ai

attendu jusqu'au soir, afin d'obtenir un peu plus de lait à la fois;

mais elle se laisse approcher difficilement. Je la fais souffrir en

pressant trop la mamelle; l'instinct l'avertit que je la traite mal;

elle regimbe, et me refuse le peu qui lui reste à me donner. Hélas! si

je la fatigue de mes efforts, c'est que je voudrais lui épargner le coup

auquel elle ne s'attend pas.

Le 8 Février.

J'avouerai ma faiblesse; j'ai versé des larmes aujourd'hui, en essayant

inutilement une dernière fois de traire Blanchette, et de lui demander

le tribut qu'elle m'a payé si longtemps. Quand elle a vu que je

m'arrêtais, elle m'a regardé avec défiance, comme se tenant sur ses

gardes contre une nouvelle tentative. Alors j'ai jeté mon baquet; je me

suis assis auprès de la pauvre bête; je l'ai embrassée et j'ai pleuré

amèrement.

Elle n'en continuait pas moins son repas, qu'elle mêlait de bêlements

entrecoupés et de regards caressants. On dit bien qu'une chèvre ne

distingue personne, et qu'elle n'a pas l'amitié jalouse et dévouée d'un

chien; mais enfin Blanchette est aimable pour son compagnon; elle se fie

à lui; elle attend de moi la nourriture et les soins auxquels je l'ai

accoutumée; et il faudra que je lui plante le couteau dans la gorge! Je

la ferai souffrir sans doute, étant sans expérience; je la verrai se

débattre sous mes coups!

Dieu a donné à l'homme les bêtes pour sa nourriture, je le sais; mais ce

n'est pas l'offenser de nous attacher à celles qui furent nos

bienfaitrices, et qu'il a douées d'une attrayante douceur: je reculerai

donc le plus possible le moment de ce cruel sacrifice. Il me reste

encore des aliments pour quelques jours, et je les ménagerai de mon

mieux.

Le 12 Février.

Il m'est impossible de tenir exactement mon journal, au milieu des

angoisses où je vis. Les vivres s'épuisent; je ne peux me réduire à des

rations plus chétives sans exposer ma santé; Blanchette, toujours plus

grasse, semble s'offrir à moi comme une meilleure pâture: il s'en faut

bien que cela me réjouisse; je ne l'ai jamais tant caressée, et je me

rends toujours plus pénible la nécessité à laquelle je serai bientôt

réduit.

Le 13 Février.

J'ai fait de nouvelles recherches dans toute la maison, j'ai fouillé la

terre dans plusieurs endroits, pour découvrir, s'il était possible,

quelques provisions cachées: je n'ai réussi, par ce violent exercice,

qu'à exciter chez moi la faim. L'idée que je ne pourrai bientôt plus la

satisfaire, la rend, je crois, de jour en jour plus exigeante.

Je me suis dit: "Après quelque temps de repos, peut-être le lait de

Blanchette sera-t-il revenu." L'apparence n'était guère favorable à

cette supposition: la mamelle, si gonflée et si pleine, il y a quelque

temps, s'est peu à peu réduite; cependant j'ai fait une tentative pour

en tirer quelques gouttes de lait: peine inutile!

Le 17 Février.

Le froid est devenu tellement vif depuis hier au soir, que j'ai besoin

d'un feu continuel. Certes, avec cette température, je ne craindrais pas

de serrer, sans autre précaution, la chair de ma pauvre victime à

l'écurie, où il gèle très-fort; mais le temps peut se radoucir. Il faut

donc que je me décide sans retard; il ne me reste plus que la provision

de sel nécessaire à mon office de boucher!

Le 18 Février.

Le froid est violent; il m'a rappelé le souvenir des loups. Rien ne les

empêche maintenant de parcourir la montagne. Mon Dieu, dans la triste

position où je suis, c'est la seule fin que je redoute. Si vous

permettiez aujourd'hui qu'une avalanche vînt m'engloutir, je recevrais

la mort comme une délivrance.

Le 20 Février.

J'ai pris une grande résolution! Je quitterai demain le chalet. Avant de

risquer ma vie, je veux écrire dans mon journal, que je laisserai sur

cette table, comment je me suis décidé à prendre ce parti.

Hier matin les bêlements de Blanchette m'ont tiré d'un rêve affreux. Je

me voyais, les mains ensanglantées, dépeçant les membres palpitants de

ce pauvre animal; la tête gisait devant moi, et j'entendais cependant

sortir de son gosier des bêlements douloureux. C'étaient ceux qui

frappaient réellement mes oreilles. Je me suis réveillé, les joues

toutes mouillées de pleurs. Quel plaisir de revoir Blanchette encore

vivante! J'ai couru auprès d'elle: elle était plus caressante que

jamais.... Ma joie n'a pas été de longue durée; j'ai réfléchi que mes

vivres seraient épuisés dans deux jours: il fallait me résoudre. J'ai

pris un couteau, et je me suis occupé à l'affiler sur le foyer. J'étais

au désespoir; il me semblait que j'allais commettre un assassinat, et,

après m'être avancé en chancelant pour frapper Blanchette, je me suis

arrêté, saisi de remords.

Le froid me glaçait les mains: ce me fut une raison de différer encore

cet acte, pour lequel j'avais tant de répugnance; j'allumai un bon feu;

et me mis à rêver en me chauffant.

Si les loups peuvent marcher sur la neige, me suis-je dit tout à coup,

pourquoi n'y marcherions-nous pas aussi?

Cette idée m'a fait tressaillir de joie; puis la crainte m'a saisi.

J'irais me livrer à ces bêtes affamées, et, pour ne pas faire de

Blanchette ma pâture, je m'exposerais à devenir celle des loups!

Et, si je tue la chèvre, me suis-je dit après, sais-je bien si la chair

me suffira jusqu'au moment de ma délivrance? J'ai vu quelquefois le Jura

tout blanc jusqu'à l'été: ne perdons pas l'occasion qui s'offre à moi,

pendant que la neige est glacée!... Une attaque des loups pendant notre

course n'est rien moins que certaine; car, si je pars, notre marche sera

prompte; nous descendrons en traîneau!...

Je me suis levé en sursaut à cette pensée. Ma résolution était prise,

et, dès ce moment, j'ai travaillé à l'exécution.

Deux jours m'ont suffi pour fabriquer grossièrement la voiture

nécessaire à notre voyage. J'ai consacré à cet usage le meilleur bois

qui me restait. J'ai donné aux bases du traîneau une grande largeur,

pour éviter qu'il enfonce. Je me placerai sur le devant: j'attacherai la

chèvre derrière moi, et je lui lierai les pieds, de manière à ne lui

permettre aucun mouvement. Je me placerai sur le devant. Accoutumé, dans

les jeux de mon enfance, à guider un traîneau sur des pentes rapides,

j'espère, s'il ne survient pas d'accident, arriver bientôt dans la

plaine.

Cependant je vais me coucher avec une grande émotion. Je regarde avec

attendrissement cette prison où j'ai tant souffert, où je laisserai les

cendres de mon grand-père! Je pense avec effroi à la distance du

village; mais je ne reculerai pas. L'idée d'être bientôt certain du sort

de mon père me donne une impatience incroyable. La voiture est prête.

Voici la corde dont je lierai les pieds de Blanchette; voici la gerbe

qui lui servira de lit et d'abri; la couverture dont je m'envelopperai;

enfin, voici l'_Imitation de Jésus-Christ_. Je ne m'en séparerai plus:

je veux qu'elle me suive à la vie et à la mort. C'est avec elle que je

dis dans ces derniers moments:

SEIGNEUR, JE SUIS ARRIVÉ A CETTE HEURE AFIN QUE VOTRE GLOIRE

ÉCLATE, LORSQUE, AYANT ÉTÉ DANS UNE GRANDE TRIBULATION, VOUS M'EN

AUREZ DÉLIVRÉ! QU'IL VOUS PLAISE, SEIGNEUR, DE M'EN TIRER, CAR

QUE PUIS-JE FAIRE, PAUVRE COMME JE SUIS, ET OÙ IRAI-JE, SANS

VOUS?... AIDEZ-MOI, MON DIEU, ET JE NE CRAINDRAI RIEN.

Le 2 Mars.

Dans la maison de mon père.

Je suis auprès de lui. Il vient de relire mon journal, que je n'ai pas

eu besoin de laisser dans le chalet, et il me presse d'écrire la

conclusion. Le trouble où je suis encore, après une semaine de bonheur,

ne me laissera pas les moyens de raconter avec beaucoup d'ordre la

dernière scène de ma captivité. Les choses se sont passées bien

autrement que je ne m'y attendais.

Le 21 février, le froid me parut encore plus rigoureux: je résolus donc

de ne pas perdre un instant. Il fallait ouvrir un passage suffisant

pour le traîneau; mais je pouvais rejeter la neige dans le chalet, et

cela me rendait le travail plus facile; je l'entrepris sur-le-champ, et

m'y livrai avec tant d'ardeur, qu'enfin je me fatiguai. Je fus obligé de

m'arrêter un instant. J'allumai du feu.

A peine la fumée venait-elle de s'élever, que j'entendis un grand bruit

au dehors; ma première pensée fut, que les loups m'avaient aperçu, et

qu'ils allaient me dévorer: je fermai vivement la porte. Ma frayeur ne

dura pas longtemps; je m'entendis bientôt appeler distinctement par mon

nom, et je crus même reconnaître la voix. Je répondis de toutes mes

forces.

Des cris de joie me prouvèrent que j'avais été entendu.

Aussitôt il se fit, du côté de la porte, un bruit confus de voix, comme

de gens qui s'animaient au travail. Au bout de quelques minutes, une

ouverture assez large achevait l'ouvrage que j'avais commencé.

Mon père attendit à peine que le passage fût praticable; il s'élança

dans le chalet, en poussant un cri. J'étais dans ses bras.

Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura · 第 6 / 7 段