--Ne t'alarme point trop pour ce qui vient de se passer, m'a-t-il dit,

au bout de quelques moments, avec tranquillité. Je l'attribue à la

fantaisie qui m'a pris de goûter un peu de ton fromage de chèvre. Je

devais prévoir, puisque le lait m'est contraire, que cela me

conviendrait encore moins. La crise est passée, et je sens à présent que

le sommeil approche. Cet assoupissement salutaire est aussi agréable que

les avant-coureurs de l'évanouissement étaient pénibles.

En effet mon grand-père n'a pas tardé à s'endormir; j'ai veillé quelque

temps auprès de lui, puis, quand je l'ai vu si bien, j'ai béni Dieu, et

me suis mis à mon tour sous sa garde.

Aujourd'hui j'ai été fort occupé des soins du ménage. Sur l'observation

de grand-papa, que notre linge, nos bas, avaient besoin d'être lavés, je

l'ai pressé de rester au lit, et j'ai fait la lessive, aussi bien du

moins qu'on peut la faire sans savon. Il m'a dirigé dans mon travail. Un

linge assez grand, qui nous sert de nappe, nous a permis de séparer la

cendre des nippes à laver. Un baquet a fait l'office de cuvier. J'ai

passé ensuite ces hardes à l'eau chaude: le soir tout s'est trouvé prêt

à sécher autour du feu. Je vais laisser les choses dans cet état

jusqu'à demain. Quelques braises qui restent, la chaleur du foyer et le

courant d'air achèveront cette opération essentielle.

J'oubliais de dire qu'ayant vu, ce soir, mon grand-père se frotter le

corps et les membres, je l'ai prié de recevoir encore pour cela mes

faibles secours. Pendant une heure je l'ai frictionné avec un morceau de

la couverture de laine, que nous avons consacré à cet usage. Il est

persuadé que rien n'est plus propre à ranimer chez lui la circulation du

sang, à lui tenir lieu de l'exercice qu'il ne peut prendre, et du grand

air, auquel il nous faut renoncer pour longtemps.

Hélas! j'ai trouvé son pauvre corps dans un état de maigreur

bien-affligeant! Pendant que je lui rendais ce léger service, il ne

cessait de me remercier.

--Il me semble, disait-il, que tu me rends la vie. Je sens une chaleur

douce renaître dans mes membres: je respire plus librement.

Toutes ces paroles me donnaient une nouvelle ardeur. Et, comme il

s'inquiétait de ma peine:--Ne voyez-vous pas, lui ai-je dit en souriant,

que je prends moi-même un très-bon exercice? Je vous assure qu'en vous

faisant du bien, je m'en fais aussi, et je vous prie d'user souvent d'un

remède si salutaire pour le médecin.

Le malade repose doucement auprès de moi, et, cependant, je me suis

amplement dédommagé de mon silence de la veille, en écrivant ce soir

l'histoire de deux jours.

Le 5 Janvier.

Mon grand-père m'a parlé ce matin de son état, sans me rien déguiser.

Toutes ses paroles retentissent encore à mon oreille. Quelle douceur et

quelle sagesse! Je serais impardonnable si je n'en profitais pas, tout

jeune que je suis.

"Mon enfant, m'a-t-il dit, après m'avoir fait asseoir à son chevet, je

ne peux plus me le dissimuler: le terme de ma vie n'est pas éloigné.

Pourrons-nous enchaîner assez longtemps mon âme à cette poussière, pour

que je voie le jour de ta délivrance? Je l'ignore, mais je n'ose guère

l'espérer; ma faiblesse augmente avec une rapidité qui m'étonne, et il

est à présumer que je te laisserai achever seul nos tristes quartiers

d'hiver.

"Tu seras, je n'en doute point, plus affligé de notre séparation que

troublé de ton isolement, et tu ressentiras plus de douleur que de

crainte; mais je compte assez sur ton courage et ta piété, pour être

persuadé que tu ne tomberas point dans un coupable abattement; tu te

souviendras de ton père, que tu dois revoir sans doute, et cette pensée

te soutiendra. Tu reconnaîtras bientôt qu'après ma mort, les dangers que

tu peux courir dans ce chalet ne seront point aggravés. Au contraire,

j'étais plutôt un obstacle pour toi: tu n'auras plus à craindre la

disette, et peut-être, au moment de quitter la montagne, seras-tu moins

embarrassé. Je t'engage seulement à prendre patience. Ne t'expose pas

trop tôt. Quelques jours de plus ou de moins ne doivent pas être

comptés, dans une captivité si longue, et tu risques tout, en devançant

le moment favorable.

"Quelle raison aurais-tu de te presser si fort? Ta santé, jusqu'à ce

jour, n'a point souffert de notre captivité. Tu n'auras plus, il est

vrai, nos entretiens pour te distraire; mais combien de prisonniers sont

condamnés au silence pendant de longues années! Encore ont-ils souvent

la conscience troublée de remords; et toi, tu seras soutenu par le

consolant souvenir du devoir accompli. Une seule chose m'inquiète, mon

cher Louis: s'il faut te le dire, je crains l'effet de ma mort sur ton

imagination. Quand tu verras ce corps privé de vie, il te causera un

sentiment d'effroi, et peut-être d'horreur, bien peu raisonnable, mais

que beaucoup de gens ne savent pas surmonter.

"Et pourquoi craindrais-tu la dépouille de ton vieil ami? As-tu peur de

moi quand je sommeille? L'autre soir, quand j'étais évanoui, tu ne m'as

pas jugé capable de te nuire: tu n'as vu que la nécessité de me

secourir, et tu as fait ton devoir en homme courageux. Eh bien! si tu me

vois tomber dans ce dernier évanouissement que l'on nomme la mort,

conduis-toi avec la même sagesse. Mon corps n'attendra plus de toi qu'un

dernier service: ose le lui rendre, quand la nature t'avertira que le

moment en est venu. Tes forces y suffiront; tu l'as prouvé l'autre soir,

quand tu m'as porté sur ce lit.

"Tu vois cette porte; elle conduit à la laiterie, où nous n'entrons

jamais, parce qu'elle nous est inutile, c'est là que tu creuseras une

fosse aussi profonde que tu pourras, pour y déposer mon corps, en

attendant que vous veniez l'enlever, et lui donner, ce printemps, une

sépulture régulière dans le cimetière du village.

"Après ces tristes moments, tu te sentiras bien isolé dans cette

demeure; tu verseras beaucoup de larmes; tu m'appelleras peut-être, et

je ne répondrai pas: ne t'égare point en regrets inutiles; adresse-toi

seulement à Celui qui nous répond toujours, quand nous l'invoquons avec

confiance. Tu n'auras jamais mieux compris ce que peut son secours. Tout

te manquera, mais il te tiendra lieu de tout."

Telles sont les exhortations que mon grand-père m'a adressées ce matin;

et, comme s'il se trouvait soulagé de me les avoir faites, il s'est

montré depuis plus tranquille, plus serein et presque joyeux. Pour moi,

je ne peux me persuader qu'un esprit si libre et si ferme habite un

corps près de se dissoudre. Le danger a été mis sous mes yeux, et il me

semble encore éloigné. Dieu veuille confirmer mes heureux

pressentiments!

Le 6 Janvier.

Encore un jour accompli! C'est ce que nous répétons chaque soir. J'ai

toujours plus de sujets d'impatience, et il me semble que le printemps

ne viendra jamais. Serait-ce la crainte de l'isolement, dont mon

grand-père me présentait l'image, qui causerait mon inquiétude? Je

cherche à repousser ces lâches sentiments; je ne veux plus penser à moi,

afin que Dieu me trouve plus digne de sa faveur. Ah! si je lui demande

de guérir mon aïeul, ce n'est pas dans mon intérêt, ni pour m'épargner

l'horreur de la solitude!

Le 7 Janvier.

L'obscurité est plus triste pour les malades; on dit même qu'elle peut

nuire à la meilleure santé. La lumière est faite pour l'homme et l'homme

pour la lumière. Nous nous sommes avisés ce matin d'un moyen de ménager

l'huile, sans demeurer tout à fait dans les ténèbres. Nous avons

fabriqué un lumignon avec une tranche mince de bouchon de liége, à

laquelle nous avons fixé une mèche très menue. Cette faible clarté

suffit à mon travail; elle réjouit un peu mon grand-père. Nous en

userons ainsi à l'avenir, et nous n'allumerons guère la lampe, car je

reconnais, dans ce moment, qu'il m'est à la rigueur possible d'écrire

sans cela.

Sans doute, les personnes accoutumées à l'éclairage de la plus modeste

cabane, pendant les soirées d'hiver, trouveraient notre demeure bien

sombre; mais, après les ténèbres où nous avons vécu si longtemps, il

nous semble assez doux de nous entrevoir l'un l'autre, d'aller et de

venir sans marcher à tâtons, et de pouvoir enfin distinguer, par cette

lueur paisible, notre jour de notre nuit.

Une couche d'huile nage dans un verre d'eau, rempli aux trois quarts, et

sur cette huile flotte notre petit soleil. Nous l'avons placé sur la

table, et, à sa clarté, il n'est pas impossible d'entrevoir les objets

qui garnissent notre cuisine. Ce demi-jour, semblable aux premières

blancheurs de l'aube, porte au recueillement et dissipe la tristesse; il

rappelle ces églises où la lampe veille pour inviter à la prière. Aucune

des actions de mon grand-père ne m'échappe; je le vois souvent joindre

les mains, et lever les yeux ou les fixer sur moi. Ah! je devine alors

sa pensée, et, sans nous consulter, nous formons ensemble le même vœu.

Le 10 Janvier.

Mon Dieu, vous l'avez ordonné!.. Je suis seul avec vous, loin de tout le

monde! C'est avant-hier... Il m'est impossible de continuer, et de faire

le récit de cette mort. Mon papier est baigné de mes pleurs.

Le 12 Janvier.

Oui, c'est bien aujourd'hui le 12 janvier, deux jours se sont écoulés

depuis que j'ai écrit les lignes qui précèdent.... La raison revient;

elle sera la plus forte, s'il plaît à Dieu. Si je ne sentais pas que le

Seigneur habite en moi, auprès de moi, je mourrais aussi, et de ma seule

frayeur.

Le 13 et le 14 Janvier.

Je m'étais couché le 7 plein d'espérance, mon grand-père me paraissait

mieux que de coutume; mais, avant que je fusse endormi, je l'entendis

gémir et me levai en sursaut. Sans attendre qu'il me dît de venir à son

aide, je m'habillai, j'allumai le lumignon, qui était tout prêt, et je

demandai au malade ce qu'il éprouvait.

--Une défaillance, me dit-il; ce sera comme l'autre jour, ou

peut-être.....

Ici il s'arrêta.

--Voulez-vous prendre une cuillerée de vin, mon cher grand-papa?

--Non, mon enfant, humecte-moi seulement les tempes et frotte-moi les

mains avec du vinaigre.... et.... prends l'_Imitation de Jésus-Christ_.

Lis, mon enfant, cet endroit que tu sais.... où j'ai placé un signet par

précaution.

J'obéis, et, quand j'eus frotté ses mains et ses tempes avec le

vinaigre, j'allumai la lampe, pour y mieux voir; je me mis à genoux, et

je lus en tremblant la page indiquée.

C'était au livre IV, le commencement du chapitre IX: "Seigneur, tout ce

que le ciel et la terre renferment vous appartient. Je veux m'offrir à

vous en oblation volontaire et demeurer éternellement avec vous."

Jusqu'à ces mots: "Je vous offre aussi tout le bien qui est en moi,

quoiqu'il soit bien faible et bien imparfait, afin qu'il vous plaise de

le réformer et de le sanctifier, de l'avoir pour agréable et de le

perfectionner de plus en plus, et de me conduire à une bonne et

heureuse fin, quoique je sois paresseux, inutile et le moindre des

hommes."

Quand je fus arrivé à cet endroit, il m'interrompit, me fit approcher,

prit mes mains dans les siennes, et fit une prière dont je vais

recueillir fidèlement tout ce que j'ai pu retenir.

"Seigneur, au moment où je vais comparaître devant vous, je ne devrais

être occupé que de mon salut, et trembler dans l'attente de vos

jugements: pardonnez-moi de ne pouvoir écarter de ma pensée un autre

sujet d'inquiétude! Vous me rappelez à vous, et je vais laisser dans la

solitude ce cher enfant! Après l'avoir séparé de son père, je vais

moi-même l'abandonner!

"Je tremble à l'idée de ce qu'il va souffrir; je crains surtout que sa

foi ne faiblisse, et qu'il ne manque de confiance en vous. Vous

m'entendez, Seigneur: exaucez-moi! Qu'en ce point mon exemple lui

profite, et que, me voyant mourir en paix, il apprenne à vivre comme je

vais mourir!

"Hélas! j'avais souhaité de redescendre avec lui de la montagne, et de

revoir nos forêts et nos vergers; vous ne l'avez pas permis; mais vous

permettrez que mon petit-fils les revoie. Inspirez-lui pour cela la

fermeté et la prudence nécessaires! Qu'il soit après ma mort ce qu'il

fut pendant ma vie, attentif, persévérant, courageux! Que son père, que

nos amis, n'aient pas à me reprocher de l'avoir perdu, en l'amenant ici!

"S'il doit leur être rendu, je bénis mon sort; car, je le sens,

l'épreuve à laquelle vous l'avez exposé par mon entremise lui sera

salutaire; il n'oubliera jamais les impressions qu'il a reçues dans

cette demeure.

"Pardonnez-moi, Seigneur, de m'occuper si longtemps de lui; c'est votre

gloire encore que je cherche au milieu de ces tribulations, et je suis

plus inquiet du salut éternel de mon cher Louis que des dangers qui

pourront menacer sa vie."

Telles furent à peu près ses paroles. Il les prononça lentement, d'une

voix faible, et à des intervalles assez longs; puis il me fit réciter

les prières que je savais par cœur; il retrouvait lui-même par moments,

dans sa mémoire, des passages de la Bible et des paroles du Sauveur, et

les répétait avec une ferveur et une résignation qui me faisaient fondre

en larmes.

J'ajouterai une circonstance bien peu importante, mais qui augmenta

encore mon attendrissement: Blanchette, surprise peut-être de voir

briller la lumière à une heure inaccoutumée, se mit à bêler

opiniâtrément.

--Pauvre Blanchette! dit le mourant; il faut que je la caresse encore

une fois. Va la délier, mon enfant, et amène-la auprès du lit.

Je fis ce qu'il désirait, et Blanchette, suivant ses habitudes

familières, posa sur le bord ses deux pieds de devant, cherchant s'il

n'y avait rien à gruger. C'est que nous l'avions accoutumée à recevoir

ainsi de notre main quelques grains de sel. Je crus faire une chose

agréable au malade d'en mettre un peu dans sa main: Blanchette ne manqua

pas d'y courir et de la lécher longtemps.

--Sois toujours bonne nourrice! dit-il, en lui passant avec effort la

main sur le cou; puis il détourna la tête: je ramenai Blanchette à sa

crèche et à son lien.

Depuis, le mourant ne prononça guère de paroles suivies; seulement il me

fit entendre qu'il désirait que je restasse auprès de lui, ma main dans

la sienne; je sentais par intervalles une légère étreinte, et comme ses

regards me parlaient en même temps, je compris qu'il recueillait ses

dernières forces pour m'exprimer sa tendresse, et qu'il ne cesserait de

penser à moi qu'en cessant de vivre.

Je lui adressai quelques mots affectueux; alors ses regards se

ranimèrent, et je vis que je lui ferais plaisir de continuer. Je me

penchai donc vers lui, et je lui dis avec toute la fermeté dont je fus

capable:

--Adieu, adieu! au revoir, dans le ciel! Je vais m'efforcer d'être

fidèle à vos leçons, pour obtenir une si belle récompense. Je crois en

Dieu notre père; je crois aux compassions et aux mérites du Sauveur; ne

vous alarmez pas à mon sujet: vous m'avez si bien préparé, que Dieu seul

m'est nécessaire aujourd'hui.

Ici mon pauvre grand-papa me pressa la main plus vivement; et, faisant

un effort inutile pour me répondre, il ne put exprimer sa joie que par

un soupir.

--Je me souviendrai, lui dis-je encore, de tous vos conseils pour ma

conservation. Pour l'amour de vous, je ne négligerai rien de ce qui

pourra prolonger ma vie et me tirer de ce chalet. Adieu, mon cher

grand-père! Hélas! vous trouverez dans le ciel ma mère et peut-être mon

père: dites-leur que je m'efforcerai de suivre toujours leur exemple et

le vôtre. Adieu! adieu!

Je sentis encore une étreinte, bien faible: ce fut la dernière. Sa main,

qui s'était refroidie peu à peu, laissa échapper la mienne; il

s'éteignit sans effort, sans convulsion, sans faire entendre un soupir.

Mes plus affreux moments, depuis lors, n'ont pas été les premiers. C'est

quand j'ai fait lentement un retour sur moi-même, et que je me suis vu

seul dans cette triste demeure auprès.... d'un cadavre; c'est alors que

j'ai senti un frémissement involontaire, surtout quand la nuit fut

revenue.

Le matin, j'avais eu assez de présence d'esprit pour monter l'horloge et

pour traire Blanchette; le froid me contraignit d'allumer du feu: cela

m'occupa; mais ensuite je tombai dans un morne engourdissement.

Malheureusement, il s'éleva le soir un vent assez violent pour me faire

entendre ces gémissements lugubres auxquels je n'étais plus accoutumé.

J'étais au coin du feu; je veillais à la triste clarté du lumignon,

tournant le dos au lit: peu à peu je sentis un frisson me gagner; je

n'étais plus le maître de mes idées; mon trouble serait allé en

augmentant, et il aurait pu me devenir funeste, si je ne m'étais pas

avisé, pour le faire cesser, d'un moyen que l'on aurait jugé propre à

l'augmenter. Je m'approchai du corps, d'abord avec contrainte, puis avec

plus de résolution: je le regardai; j'osai le toucher. Ce fut un moment

pénible; cependant je persistai, je répétai mon action plusieurs fois,

et je m'aperçus que mon saisissement diminuait par degrés.

Dès lors je ne cessai pas, à de courts intervalles, de revenir auprès de

cette cendre; j'en pris les soins que les personnes accoutumées à ces

offices prennent avec tant de sang-froid. L'expression de la figure

était si calme et si douce qu'elle m'arrachait des larmes.

--Non, disais-je en sanglotant, la dépouille de mon vieil ami ne me fait

point de peur.

Cependant mes angoisses recommencèrent, quand je sentis l'approche du

sommeil: à mon âge, on n'y résiste pas. Irais-je me coucher à côté du

cadavre? Ma résolution ne me porta pas jusque-là, et je cherchai, il

faut l'avouer, un bien misérable secours contre la frayeur

superstitieuse que je sentais renaître: c'est auprès de Blanchette que

j'allai me réfugier. La chaleur et le mouvement de la vie, que je

trouvai auprès de ce pauvre animal; le petit bruit qu'elle faisait en

ruminant, me rendirent quelque assurance.

Mais pourquoi, le lumignon une fois éteint, ai-je commencé à trembler de

tous mes membres? Pauvre enfant que je suis! Quelle sûreté est-ce que je

trouvais dans cette faible lumière? Mon souffle l'éteint, ma main la

rallume, sa vie dépend de ma volonté, et j'attachais ma tranquillité à

cette flamme!

Enfin le Tout-Puissant, que j'invoquai avec ferveur, eut pitié de moi;

il me rendit plus calme, et je m'endormis profondément.

Le lendemain, dès mon réveil, je recommençai mes combats de la veille;

je m'occupai le plus possible de la chèvre et de mon ménage, et surtout

je m'approchai fréquemment du corps; je tins même assez longtemps dans

mes mains cette tête vénérable et chère. Plus mon effroi passait, plus

je sentais ma tristesse augmenter, et je me sus bon gré d'un changement

si raisonnable et si naturel.

Mes pensées se portèrent alors vers les soins de la sépulture, et je me

rappelai ce que mon grand-père m'avait dit. Il se présentait à moi des

difficultés, qui me donnaient une inconcevable appréhension. Au reste,

je repoussai pour le moment toutes ces idées. Mon grand-père m'avait

parlé, et, je le crois, avec une intention secrète, du danger des

inhumations précipitées; je résolus donc d'attendre que la nature me

forçât d'accomplir ce dernier devoir. La vive affection que j'avais pour

mon aïeul m'empêcha de céder au lâche désir d'éloigner de moi le plus

tôt possible un spectacle repoussant.

Le moment de retourner au sommeil fut presque aussi pénible que la

veille. Je m'avisai, pour me rendre un peu de fermeté, de boire quelques

gouttes de ce vin trop ménagé par le défunt.

Quand j'eus versé dans son verre la quantité qui me parut suffisante, je

fus pris, avant de le porter à mes lèvres, d'un pénible serrement de

cœur:--Secours inutile! me suis-je dit; et je me rappelais avec quel

plaisir j'avais vu mon cher grand-père l'essayer pour la première fois.

Le manque d'habitude, et l'extrême besoin que j'avais de me fortifier

après tant d'épreuves, firent agir le vin efficacement, et j'eus encore

une bonne nuit.

Le 10 janvier, j'ai essayé d'écrire mon journal: il m'a été impossible

de poursuivre; cependant, ce jour-là, dès le matin, j'étais dans une

situation d'esprit bien plus satisfaisante. La prière me rendait du

courage; mon imagination se calmait peu à peu, et, comme mon grand-père

me l'avait prédit, la frayeur faisait place aux regrets.

Que j'ai versé de larmes sur votre corps, mon vénérable ami! Je voyais

pourtant la mort y laisser des traces livides. Mes sens se seraient

révoltés, si mon cœur avait été moins occupé. Vainement j'étais averti

qu'il devenait pressant de vaquer à la sépulture: je ne pensais qu'aux

moyens de conserver plus longtemps ces restes chéris. Enfin, je me

rappelai la volonté divine si vivement exprimée dans l'Écriture, et

toujours d'accord avec la raison et la nature: _Le corps retourne à la

terre, d'où il a été tiré_.

Je pris mes outils, et j'ouvris la porte de la laiterie.

--Ainsi, me disais-je, tu passes par tous les emplois! Après avoir été

garde-malade et médecin, te voilà fossoyeur! Tu vas faire toi-même les

choses que les parents évitent de voir!

Les premiers coups me rebutèrent; je fus obligé de m'interrompre. Ce

n'étaient pas les bras qui refusaient d'agir; c'était mon esprit qui se

troublait, et qui m'ôtait l'énergie nécessaire. Chaque fois que je

frappais le terrain, un écho retentissant répondait de la voûte,

construite en pierres. Il fallut m'accoutumer à ce bruit, et je

consacrai la journée tout entière à un travail qui n'aurait pas dû me

prendre plus de deux heures.

En effet le sol se trouva sablonneux et léger, et, à la fin, je pouvais

l'enlever avec la pelle, sans qu'il fût nécessaire de la bêcher

auparavant. Je profitai de cette facilité pour creuser une fosse

profonde; car, me disais-je, si le chalet doit être abandonné quelque

temps, soit que j'en sorte, soit que je meure à mon tour, je dois faire

mon possible pour que le corps soit à l'abri des animaux carnassiers.

D'ailleurs le soin de la salubrité exigeait que la sépulture fût assez

profonde, pour qu'il ne s'exhalât aucune odeur du lieu où elle était

faite. Je poursuivis donc mon lugubre travail, jusqu'à ce que je fusse

caché dans la fosse de toute ma hauteur.

L'horloge sonnait dix heures. La nuit était venue et ses noires pensées

avec elle. Car, sans rien voir au-dehors, l'idée que les ténèbres y

régnaient me faisait éprouver, jusque dans le chalet, les tristes

impressions de la nuit. Je n'eus pas le courage d'achever

l'ensevelissement, quoique la chose fût devenue pressante. Je m'avisai,

pour déguiser l'odeur qui se répandait, de brûler du foin, et de faire

des fumigations de vinaigre. Mais la chèvre en fut incommodée. Ses

éternuments m'avertirent qu'en prenant des précautions pour moi, je la

faisais souffrir, et je m'arrêtai.

L'exercice violent que j'avais fait m'aida bientôt à retrouver le

sommeil. Il ne fut suspendu quelques moments que par les caresses de

Blanchette, qui semble s'arranger très-bien de m'avoir si près d'elle,

et qui ne refuse point de me servir d'oreiller.

Le 11 janvier, ma première pensée, à mon réveil, fut de terminer ma

pénible tâche, et, quand j'eus allumé la lampe, je sentis encore mon

courage diminuer. Il fallut avoir de nouveau recours à des moyens dont

j'aurais dû savoir me passer: au lieu de déjeuner, comme toujours, de

lait chaud et de pommes de terre, je pris un peu de pain et de vin.

Cette nourriture me rendit quelque fermeté, dont je ne pouvais faire

honneur à mon caractère, mais dont je profitai sans retard. J'avais

réfléchi d'avance aux moyens d'exécution, et j'avais tout préparé la

veille. Je plaçai sur deux escabeaux, à côté du lit, une planche assez

large et assez longue, celle-là même dont la chute m'avait fait

retrouver l'_Imitation de Jésus-Christ_. Ensuite je montai sur le lit,

et, passant une corde sous la partie supérieure du corps, je réussis par

mes efforts à faire glisser cette extrémité sur la planche. Je n'eus

aucune peine à placer ensuite de la même manière la partie inférieure.

Je liai le corps sur la planche, et, quand je le vis ainsi, les mains

croisées sur la poitrine, se laissant traiter à ma volonté, et penchant

tristement la tête de côté, je me mis à fondre en larmes et à pousser

des cris.

--Mon grand-père!.... Vous m'abandonnez! Vous ne m'entendez plus! Vous

ne voulez plus me répondre!

Sais-je toutes les paroles insensées que j'adressai à cette matière

morte, dans les transports de mon égarement? Il aurait duré plus

longtemps peut-être, si j'avais eu un consolateur auprès de moi; ce

qu'on m'aurait dit eût irrité et entretenu ma douleur; mais, quand je

vis cette froide cendre aussi insensible à mes plaintes qu'à mes

actions, son immobilité me rendit bientôt le calme dont j'avais besoin.

Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura · 第 5 / 7 段