Ainsi parlait mon grand-père, à la lueur de notre foyer, et il me

paraissait à moi-même un de ces saints hommes, objet de la vénération

publique dans les siècles passés. Sa barbe commence à couvrir le bas de

son visage; il porte un bonnet garni d'une fourrure grise; son habit

brun est du drap le plus grossier: son costume forme une opposition

singulière avec la douceur de son regard et de son sourire. Quelquefois

je reste longtemps à le considérer, et, si je pense à tout ce qu'il doit

souffrir, soit à cause de moi, soit par l'infirmité de son âge, mes yeux

se remplissent de larmes.

Mais nous avons soin de nous arracher l'un l'autre à nos tristes

réflexions. Mon grand-père ne demande pas mieux que de lier la

conversation, et je tâche de la lui rendre agréable par mon attention

docile, ne pouvant guère conter à mon vénérable ami de choses qui

l'intéressent. Aujourd'hui il m'a entretenu des travaux auxquels se

livrent pendant l'hiver les montagnards des Alpes et du Jura.

Oh! que je porte envie à ceux qui peuvent abréger cette saison par des

occupations régulières! Si j'avais, comme plusieurs, les matériaux, les

outils et l'adresse nécessaires pour faire de ces jolis ouvrages en

bois, qui se fabriquent surtout dans l'Oberland bernois, et qui se

vendent jusqu'à Paris; ou, si j'étais assis devant un établi, comme les

horlogers de la Chaux-de-Fonds et de la vallée du lac de Joux, qui font

des montres si renommées par leur exactitude; si seulement j'avais le

bois nécessaire pour faire des échalas, de grossiers baquets et des

tonneaux, comme d'autres habitants de nos montagnes, je ne me plaindrais

pas de mon sort; il n'y a guère de situations dans la vie qu'un travail

assidu ne rende agréables ou du moins supportables.

Lorsque la lampe ou le feu du foyer nous éclaire, j'essaie de construire

des ruches de paille; mais, si grossier que soit ce travail, je ne peux

y vaquer sans lumière; il faut l'interrompre la plus grande partie de la

journée, et je suis heureux de trouver alors dans la conversation de

grand-papa un sujet de délassement toujours nouveau. Si le silence et la

solitude se joignaient à l'obscurité, notre position serait affreuse.

Le 23 Décembre.

Grand-papa s'est plaint de douleurs et d'engourdissement dans les

membres. Nous avons soin de marcher tous les jours quelques moments en

long et en large dans notre prison, autant que l'étroit espace nous le

permet. Cet exercice nous est nécessaire; grand-papa le fait en

s'appuyant sur mon bras. Aujourd'hui il a présenté devant le feu ses

pieds nus, et j'ai remarqué avec douleur des traces d'enflure. Il

m'assure que ce n'est pas une chose nouvelle, et que cela ne doit pas

m'alarmer.

Je l'engage, chaque soir, à prendre un doigt de vin pour soutenir ses

forces, et il est très-disposé à soigner sa santé, bien plus afin de

m'épargner des inquiétudes que par attachement à la vie. Mon Dieu,

conservez-moi l'unique ami qui me reste peut-être sur la terre!

Le 24 Décembre.

Nous imaginons chaque jour quelque nouveau moyen de remplir nos heures

pour combattre l'ennui, et certainement nous avons gagné aujourd'hui

quelque chose, grâce à notre persévérance.

--Nous sommes aveugles pendant une partie du jour, a dit mon grand-père;

mais les aveugles savent bien souvent occuper leurs mains, et faire des

ouvrages dont la perfection nous étonne: essayons de les imiter! Ne

saurions-nous tresser de la paille sans y voir? Nous devons y parvenir,

avec de l'attention et la facilité que donne l'habitude.

Nous avons fait une première tentative, et, quand nous en avons examiné

le résultat, à la clarté de la lampe, nous n'avons pas été trop

mécontents. Je suis sûr qu'en peu de jours nous parviendrons à faire des

tresses assez régulières.

Je veux essayer de fabriquer un chapeau de paille, comme je l'ai vu

faire à quelques petits bergers. Si je peux réussir, j'en serai plus

surpris, car ce travail est moins simple. Il faut engager les brins de

paille les uns dans les autres, les attacher par des fils nombreux, ce

qui exige des nœuds fréquents, et monter le tout sur une forme, comme

celles dont se servent les fabricants de feutres. Mon premier essai sera

sans doute quelque chose de merveilleux!

Le 25 Décembre, jour de Noël.

Nous avons consacré à la prière et à la méditation cette sainte journée.

Il faut être malheureux pour sentir tout le prix de ce que le Sauveur a

fait en faveur des hommes. Avant lui, combien l'infortune devait être

amère! Qu'elle devait conduire aisément au murmure et au désespoir!

Il est venu sur la terre, et la consolation avec lui. Il nous a donné

non-seulement les plus sages leçons, mais encore l'exemple le plus

salutaire. Nous voici relégués comme dans un désert: et notre Sauveur ne

fut-il pas aussi transporté sur la montagne pour être tenté par le

diable? Nous avons du moins un abri, une couche: et lui, il n'avait pas

un lieu où reposer sa tête. Nous sommes peut-être oubliés des hommes:

Jésus en fut maudit et persécuté.

Ces réflexions ne sont pas de moi, mais de mon grand-père. Il m'en a

présenté beaucoup d'autres, que je voudrais bien n'oublier jamais. Il

m'a touché vivement en me rappelant, d'après les Évangiles, l'histoire

de la naissance, de la vie, et de la mort de Jésus. Il m'a cité un grand

nombre de ses paraboles et plusieurs de ses discours, pleins d'une

charité divine. Notre chalet me paraissait comme un temple, pendant

qu'il me faisait ces récits, où se mêlaient des applications utiles, et

propres aux circonstances où nous sommes.

Cependant les cloches ont retenti dans nos vallées; les campagnards se

sont pressés autour des autels; les chants religieux se répondaient de

village en village, et ce bruit de fête n'est pas monté jusqu'à nous.

O mes voisins, vous ne savez pas combien vous êtes heureux de vous

réunir pour la prière, après avoir été dispersés pour le travail!

Autrefois l'habitude et l'enfance me laissaient insensible à cet

avantage: aujourd'hui il me touche, au point de me faire verser des

larmes d'impatience et de regret. _Comme le cerf soupire après les eaux,

de même mon cœur soupire après vous, ô mon Dieu!_ Mais j'espère comme

David: _Je passerai dans le lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la

maison de Dieu, au milieu des chants d'allégresse et de louange_.

Quand je descendrai de ma montagne, comme Moïse, il me semble que je

porterai à mes frères les conseils de la sagesse. Je leur dirai: "Si

vous aviez appris comme moi combien la société de tous est nécessaire à

chacun, vous n'auriez les uns pour les autres que des sentiments d'amour

et de charité. Reléguons quelque temps dans la solitude ceux qui ne

veulent pas comprendre ces choses, et qui répandent parmi nous le

trouble et la guerre: ils ne tarderont pas à sentir leur folie; ils

sauront par expérience qu'_il n'est pas bon que l'homme soit seul; ils

aimeront, comme ils s'aiment eux-mêmes, ce prochain_, sans lequel la vie

ne serait plus un bienfait mais un châtiment de la Providence."

Le 26 Décembre.

Ce matin mon grand-père s'est trouvé incommodé pour avoir bu son lait

pur: heureusement il a été plus promptement remis que je n'osais

l'espérer. Sans doute sa grande patience contribue à lui rendre les maux

plus légers. Il m'a dit avec sérénité:

--Je suis sans inquiétude, mon cher enfant. Il me paraît tout à fait

probable que ma vie se prolongera pour le moins jusqu'au moment de notre

délivrance. C'est tout ce que je désire. Si j'avais le bonheur, avant de

mourir, de te voir dans les bras de ton père, ce départ me semblerait

plus doux que je ne peux te le dire. Mais je suppose que Dieu voulût me

retirer à lui pendant que nous sommes seuls dans ce chalet, j'ai assez

bonne opinion de toi pour être assuré que cela ne te causerait ni

frayeur ni désespoir. Que suis-je pour toi maintenant? Une charge, un

embarras, que la piété filiale t'empêche seule de sentir. C'est toi qui

fais tout ici. Depuis que je t'ai communiqué l'expérience dont tu

manquais encore, il me semble que ma tâche est remplie. Ose donc, comme

moi, envisager sans trouble l'idée d'une séparation un peu plus prompte

que nous ne l'eussions souhaitée; soyons prêts à tout événement. Mais,

je le répète, nous pouvons avoir bonne espérance: les soins que tu

prends de moi, un peu plus de prudence dans la mesure de mes aliments,

soutiendront ma vie jusqu'au printemps, et je verrai encore un

feuillage.

Je n'ai pu répondre que par mes larmes à ces touchantes paroles. Nous

avons gardé un long silence, et il m'a fallu bien du temps pour me

remettre à l'ouvrage au milieu des ténèbres.

Ce soir grand-papa n'a pas voulu prendre de lait, et, voyant qu'une

partie resterait sans emploi, il m'a donné l'idée d'en faire un

fromage; il m'a dirigé dans ce petit travail.

--Il paraît, m'a-t-il dit en souriant, que je te suis encore bon à

quelque chose.

A défaut de présure, nous avons fait cailler le lait avec un peu de

vinaigre. J'ai passé ensuite le laitage dans un moule de terre cuite.

Jusqu'à présent les choses sont allées à souhait: nous verrons demain le

résultat.

De mon côté, j'ai fourni à grand-papa une idée qu'il a jugée heureuse,

c'est de se faire une rôtie au pain et au vin, comme j'avais vu faire

quelquefois pour lui à mes tantes, lorsqu'il se sentait faible ou

incommodé. L'exécution a suivi de près; mais que n'aurais-je pas donné

pour avoir un peu de sucre à répandre sur les tranches de pain chaudes

et fumantes! Heureusement le vin que nous avons retrouvé s'est beaucoup

adouci en vieillissant; c'est un vin blanc récolté dans une bonne année,

"un vin que l'on servirait, dit mon grand-père, sur la table d'un

prince."

--Je ne lui demande, a-t-il ajouté, que de prolonger ma vie jusqu'aux

premiers bourgeons de la vigne.

Le 27 Décembre.

Le fromage a parfaitement réussi. Je l'ai placé sur une tablette et

saupoudré de sel. Il m'a été impossible de le regarder sans que l'eau

m'en vînt à la bouche, et pourtant combien je serais heureux de n'avoir

pas dû employer ainsi notre lait! Aujourd'hui nous en avons encore de

quoi faire un second fromage. Mon grand-père a goûté seulement de mes

pommes de terre cuites sous la cendre. Avec cela, un peu de pain et de

vin a fait toute sa nourriture. Hélas! il souffre peut-être, et, quoi

qu'il fasse, je vois trop que ses forces s'en vont.

Le 28 Décembre.

Mon grand-père aime à présent à se lever plus tard et à se coucher plus

tôt. Il estime qu'après avoir fait un peu d'exercice, la bonne chaleur

qu'il trouve, dit-il, sous la laine et la paille lui convient mieux. Il

est impossible de se ménager avec plus d'attention et d'une manière plus

désintéressée. Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, m'instruit et me

touche. Que de progrès j'ai fait avec lui en quelques semaines! Je ne me

reconnais plus; j'ai quitté la plaine avec les sentiments et les idées

d'un enfant: je me suis formé ici avec une rapidité qui m'étonne.

La journée qui vient de s'écouler n'a été marquée par aucun événement.

J'ai travaillé, comme à l'ordinaire, et presque toujours au milieu de

l'obscurité. J'acquiers tant de facilité à cet exercice, qu'il me semble

que ma vue a passé au bout de mes doigts. Le toucher m'avertit des

moindres erreurs, et ses avis excitent chez moi la réflexion d'une

manière tout nouvelle. Je trouve quelque chose de si intéressant dans

cette façon d'être, que je conseillerais d'en essayer à ceux mêmes qui

n'en ont pas besoin. La vue est un serviteur trop empressé et trop

complaisant, qui ne nous laisse pas le temps d'exiger de nous-mêmes tout

ce que nous en pourrions obtenir. Le toucher est aussi un aide fidèle,

mais il attend que la volonté commence, pour se mettre à sa disposition;

il laisse à l'intelligence le soin de le diriger et de la reprendre.

Ainsi chacun reste à sa place: l'esprit gouverne, le corps obéit.

Voilà mes réflexions sur ce qui se passe en moi. Je ne m'attendais pas,

il y a quelque temps, à porter mon attention sur de pareils sujets: je

me suis mieux étudié en trente jours de prison qu'en toute une vie de

liberté.

Le 29 Décembre.

Les jours où nul événement ne jette quelque variété sur notre paisible

existence, je porte plus vivement ma pensée au dehors, et, dès qu'elle

s'est échappée de notre demeure, c'est sur vous, mon excellent père,

qu'elle aime à s'arrêter. Et pourtant je ne sais où vous prendre. Mon

premier mouvement est de vous chercher dans notre maison et dans nos

campagnes. Je vous vois seul et triste, les yeux tournés souvent vers

les hauteurs où nous endurons votre absence. Vous, du moins, vous savez

où nous sommes, et vous ne devez pas avoir perdu l'espérance de nous

revoir. Car enfin nous ne sommes pas demeurés sans ressources. Mais

vous, qui nous dira ce qui vous a empêché de venir à notre secours? J'ai

beau me flatter que ces obstacles n'ont rien de funeste, un triste

pressentiment me dit que le jour de notre délivrance sera notre premier

jour de deuil.

Pourquoi n'êtes-vous pas demeuré avec nous? Vous vous serez perdu en

voulant sauver notre bétail. Au milieu de l'obscurité qui m'entoure si

souvent, j'écoute avec une crainte superstitieuse: il me semble entendre

les anges qui m'avertissent de mon malheur; je crois deviner le secret

de Dieu, et j'ai de la peine à revenir de mon égarement. Quelques

paroles de mon grand-père me ramènent enfin à la raison et à la

patience: je respecte le voile qui me cache le passé et l'avenir. Ai-je

perdu mon père? perdrai-je mon aïeul? Hélas! je l'ignore, et sans doute

je dois l'ignorer. Mon Dieu, je ne vous offenserai plus par mon

inquiétude et ma défiance! J'embrasserai la croix du Sauveur, et

j'attendrai avec résignation ce que vous résoudrez!

Le 30 Décembre.

La fin de l'année approche. Ce jour est un de ceux où mes condisciples

jouissent d'une liberté trop vivement souhaitée: ils ne vont pas à

l'école, et ils s'en font un sujet de bonheur. Telles furent aussi mes

pensées, quand j'étais au village: elles ont bien changé maintenant. Que

ne donnerais-je pas pour passer quelques heures chaque jour dans cette

salle, que j'appelais une prison? J'entends la cloche matinale qui nous

rassemble; nous entrons pêle-mêle, nos livres sous le bras; chacun se

place, le maître se lève, et nous nous levons avec lui: la prière

sanctifie et prépare le travail.

Alors commence le murmure confus des voix qui répètent tout bas ce

qu'elles seront appelées à redire tout haut. Les cahiers s'ouvrent de

tous côtés, et le bruit des pages feuilletées se mêle à mille petites

rumeurs, que le maître interrompt, en frappant sur son pupitre avec sa

grosse règle de hêtre. On échange à la dérobée quelques sourires.

On va écrire la dictée: toutes les plumes se préparent; elles courent

ensemble sur le papier; puis viennent les exercices de calcul, de

lecture et de chant.

Ainsi, passant d'un travail à un autre, dans une société faite pour les

intéresser et leur plaire, les élèves n'en consultent pas moins avec

impatience l'horloge de bois. Le balancier paisible poursuit sa marche

d'un pas toujours égal; les poids moteurs descendent insensiblement, et

l'écolier distrait observe, de moment en moment, les progrès de leur

chute le long de la muraille. Enfin trois heures se sont écoulées

lentement: celle de la délivrance arrive.

A peine la classe est-elle licenciée, que les cris joyeux, les

mouvements impétueux remplacent le silence et la contrainte. On

s'élance, on court, on se presse; les jeux se forment devant la maison

d'école, et trop souvent les querelles naissent en même temps.

J'ai pris ma part de ces travaux et de ces plaisirs: il me semble que je

les goûte encore, en les retraçant ici. Je rêve tout éveillé, je me

souviens et j'oublie...

--Pauvre Louis! m'a dit mon grand-père, quel nouveau sujet as-tu de

soupirer? faudra-t-il que je te défende le délassement que je t'ai

conseillé moi-même? Sois le maître de tes pensées et de ta plume;

occupe-les de sujets propres à te fortifier; considère que ta condition

présente exige de toi de la fermeté, et que bientôt peut-être il t'en

faudra davantage.

--Etes-vous moins bien, ce soir, mon cher grand-papa?

--Non, mon enfant, et, si je viens de me coucher, c'est seulement par

prudence; je veux faire si bien que, dans deux ou trois mois, nous

descendrons gaillardement la montagne, Blanchette courant devant nous.

Comme on sera joyeux de nous revoir!

--On n'attendra pas que nous nous mettions en route, je vous assure, et

l'on viendra frapper à notre porte, plus tôt que vous ne croyez.

--On viendra frapper à notre porte?

En répétant mes paroles, mon grand-père a pris un air grave, et il m'a

serré la main.

--Et si le messager de délivrance venait m'appeler, non pas au village,

mais au ciel, que ferais-tu, mon enfant? Voyons! il faut prévoir le cas

et se préparer. Tu seras, je n'en doute point, un excellent

garde-malade, et, tant que je vivrai, je compte sur ta fermeté: mais

après... il te resterait d'autres devoirs... envers ma cendre:

Pourrais-tu les accomplir?

Ici j'ai interrompu mon grand-père par mes sanglots; je l'ai prié de ne

pas poursuivre. Nous nous sommes embrassés, et, après avoir ajouté à mon

journal le récit de cette pénible scène, je vais en demander l'oubli au

sommeil.

Le 31 Décembre.

Heureuse journée! mon grand-papa s'est trouvé plus d'appétit et de

force; il a pris un peu de café au lait, il a mangé plus que de coutume,

et s'est restauré avec un doigt de vin. Ainsi ce qui est un poison,

quand il est pris avec excès ou mal à propos, comme tant de personnes

ont coutume de le faire, est ici un remède dont je bénirai les effets.

Le dernier jour de l'année s'est bien passé. Permettez, mon Dieu, que je

vous en remercie, et que j'achève cette journée solennelle, en adorant

votre puissance et votre bonté!

Le 1er Janvier.

L'année dernière, j'étais à pareil jour au milieu de ma famille. La

veille, mon père était allé à la ville faire quelques petites emplettes,

et j'en eus ma part. Le matin, il me conduisit à l'église; nous eûmes

quelques parents à dîner; les enfants dansèrent aux chansons, et la fête

se prolongea fort tard.

Si l'on m'avait alors donné à deviner où je passerais le nouvel an

aujourd'hui, je n'aurais certes pas imaginé ce que je souffre et ce que

je vois. Il arrive aux hommes tant de choses inattendues, qu'ils

devraient se tenir constamment sur leurs gardes, comme le soldat qui

veille tout armé dans le voisinage des ennemis.

Mon grand-père, jugeant que cette journée serait plus triste pour moi, a

fait tout ce qu'il a pu pour me distraire; il a bien voulu m'enseigner

quelques jeux qui exigent certaines combinaisons; il m'a proposé des

questions qui se résolvaient par un badinage; sa conversation a été plus

enjouée que de coutume; enfin nous avons fait à souper une sorte de

fête. Il a voulu que j'ajoutasse aux pommes de terre cuites sous la

cendre mon premier fromage, que j'ai trouvé exquis et délicat au point

où il était; je n'ai pu refuser ma part d'une rôtie. C'était un festin

pour des ermites comme nous.

La chèvre n'a pas été oubliée; je lui ai choisi le meilleur foin, elle a

eu de la litière fraîche, double ration de sel et triple mesure de

caresses.

Veuille le Seigneur, que nous avons invoqué ce matin et ce soir,

conserver le petit-fils à l'aïeul et l'aïeul au petit-fils!

Mon grand-père désire ajouter ici quelques mots de sa main.

"Au nom de Dieu, _amen_!

"Il peut arriver que je sois séparé des miens, avant d'avoir pu

leur faire connaître mes dernières volontés. Je n'ai aucune

disposition générale à faire au sujet de mes biens, mais je

souhaite reconnaître les soins et le dévouement de mon cher

petit-fils, Louis Lopraz, ici présent, et, comme il m'est

impossible de lui offrir le moindre cadeau en un jour tel que

celui-ci, je prie mes héritiers d'y suppléer en lui donnant de ma

part:

"Ma montre à répétition;

"Ma carabine;

"Ma Bible, qui était déjà celle de mon père;

"Enfin mon cachet d'acier, où sont gravées mes initiales, qui se

trouvent les mêmes que celles de mon filleul et petit-fils.

"Ces faibles marques de souvenir lui seront précieuses, j'en suis

convaincu, à cause de l'amitié qui nous unit, et que la mort

elle-même laissera subsister entre nous.

"Telle est ma volonté.

"Au chalet d'Anzindes, le 1er janvier 18....

"LOUIS LOPRAZ."

Mon vénérable ami, permettez qu'à mon tour je vous exprime dans mon

journal ma vive reconnaissance; c'est, je le sens, un bonheur

inestimable pour moi d'avoir vécu avec vous dans cette retraite écartée:

je n'avais pas besoin de récompense, ou du moins le bon témoignage que

vous daignez me rendre devait me suffire. Puissiez-vous jouir encore

longtemps de la société de nos amis et de nos proches! C'est par ce vœu

filial, où ils sont si intéressés, que je commencerai la nouvelle année.

Le 2 Janvier.

Depuis longtemps nous n'entendons plus aucun bruit du dehors, et notre

réclusion est toujours plus profonde. Nous en concluons qu'il est tombé

beaucoup de neige nouvelle et que probablement le chalet est tout à fait

enseveli sous cette masse. Cependant le tuyau de fer la dépasse encore;

la fumée sort toujours librement: aujourd'hui quelques flocons de neige

tombent par ce canal étroit.

Ces blancs messagers de l'hiver sont la seule chose qui établisse une

communication entre nous et le monde. Si notre horloge s'arrêtait, nous

n'aurions plus aucune connaissance des heures. Il nous resterait

seulement, pour distinguer le jour de la nuit, la clarté que nous

apercevons encore le matin par le haut du tuyau de fer.

En revanche, nous souffrons peu du froid dans notre caveau silencieux.

Nous aurions pu craindre davantage que le séjour n'en devînt malsain,

mais le petit courant d'air qui s'établit dans la cheminée suffit pour

le purifier en le renouvelant.

Quand nous avons allumé la lampe, et que, livrés à nos occupations

journalières, nous sommes assis devant un feu brillant, nous oublions

quelquefois notre malheur et nous retrouvons un peu de gaîté. A ces

moments-là, j'en suis sûr, notre position serait un sujet d'envie pour

tel ou tel de mes camarades. N'avons-nous pas désiré souvent d'être

Robinson dans son île déserte? Et pourtant la barrière de l'Océan, qui

le séparait des autres hommes, était bien plus difficile à franchir. Il

n'avait d'espérance que dans l'arrivée de quelque vaisseau égaré, et

nous, nous sommes assurés que cette neige s'écoulera tôt ou tard. Dieu

veuille seulement garder jusque-là notre vie!

Le 4 Janvier.

Il m'a été impossible de prendre la plume hier au soir, ou plutôt je n'y

ai pas songé. Hélas! j'avais bien autre chose à faire.

La journée s'était passée tranquillement. Grand-papa ne s'était pas

trouvé beaucoup d'appétit; mais il ne se plaignait d'aucun mal. Le soir,

après souper, comme il était assis au coin du feu, jouissant avec moi de

ce moment, le plus agréable de la journée, il a tout à coup pâli, il

s'est affaissé sur lui-même, et, sans mes prompts secours, il aurait

glissé jusque dans le feu.

J'ai poussé un cri d'effroi; je l'ai pris dans mes bras, et, par un

effort dont je me serais cru incapable, je l'ai transporté jusque vers

notre lit, où je l'ai d'abord assis, puis couché tout de son long. La

tête et les mains étaient froides; le sang avait reflué au cœur, et je

me suis bien gardé de rien placer d'élevé sous la tête du malade; je me

suis rappelé à l'instant une instruction, qu'il m'avait donnée,

quelques jours auparavant, pour des cas pareils. J'ai laissé la tête

basse, et le sang n'a pas tardé d'y revenir. La connaissance est revenue

en même temps.

--Où suis-je? eh quoi! sur mon lit? a dit mon grand-père.

--Sans doute, ai-je répondu. Vous avez eu un instant de

défaillance...... j'ai cru devoir vous placer ici, et vous voyez que

j'ai bien fait, car, à peine avez-vous été couché, que vous avez repris

connaissance.

--Il m'a porté jusqu'ici! Dieu soit loué! à mesure que mes forces

diminuent, les tiennes augmentent, mon cher enfant. En somme, tu le

vois, nous ne perdons rien; nous trouvons au contraire, dans cette

révolution naturelle, de nouveaux sujets, toi de bien faire, moi de

t'aimer.

Alors il m'a passé les bras autour du cou; je me suis agenouillé auprès

du lit, et nous sommes restés ainsi longtemps. Enfin il a consenti à

boire quelques gouttes de vin, et il s'est senti ranimé.

Trois mois sous la neige: Journal d'un jeune habitant du Jura · 第 4 / 7 段