où j'ai été hier, pendant presque toute la journée. Nous l'avons passée
auprès de Blanchette, et, à plusieurs reprises, nous avons entendu les
hurlements des loups. Il y eut un moment où cela devint si fort, que je
crus notre dernière heure arrivée.
--Ils creusent la neige, disais-je en serrant grand-papa dans mes bras;
ils vont nous dévorer.
--Je ne veux pas t'abuser, mon enfant, notre situation est pénible, mais
je ne la crois nullement dangereuse. Ces loups peuvent parcourir la
montagne, parce que la neige s'est durcie à la surface; mais ils ne
resteront pas longtemps sur les hauteurs. Dans cette saison, ils se
rapprochent de la plaine et des villages. Peut-être ont-ils apporté
jusqu'ici le corps de quelque animal: c'est en le dévorant qu'ils se
querellent, et font ce vacarme dont nous sommes étourdis. Quand ils
parviendraient à découvrir que nous sommes ici, ils ne pourraient percer
la toiture et les lambris; ils ne devineraient pas où se trouve la
fenêtre; ils ne sauraient pas lever la trappe: ils pourraient tout au
plus nous fatiguer de leurs cris. Reconnaissons encore ici, mon cher
enfant, la bonté de la Providence: l'orage qu'elle nous a fait essuyer
nous a préservé; il a réparé, en détruisant les travaux, le tort que
notre imprudence nous avait fait; il nous a refusé la lumière, dont tu
voulais nous faire jouir, mais il nous sauvera la vie. Quel bonheur que
ces loups ne soient pas survenus pendant que tu travaillais dehors! Nous
serons mieux sur nos gardes à l'avenir.
--Ainsi donc, ai-je dit tristement, notre captivité est toujours plus
dure! L'hiver ne fait que commencer; le froid peut devenir encore plus
rigoureux; jamais nous ne sortirons d'ici!
Voilà les discours que nous avons tenus hier toute la journée. Jusqu'au
soir nous avons entendu ces loups féroces. Enfin nous nous sommes
couchés, mais je n'ai guère dormi, quoique les cris eussent complétement
cessé.
Aujourd'hui il m'a semblé les entendre plus d'une fois; mon grand-père
assure que je me trompe. Il est vrai que Blanchette ne tremble plus;
elle mange, elle rumine, elle dort comme à l'ordinaire, et nous croyons,
puisqu'elle est tranquille, que nous pouvons l'être aussi.
Le 14 Décembre.
Depuis qu'un nouveau danger nous menace, auquel je n'avais pas pensé
jusqu'alors, je me sens triste et abattu. Ce n'est pas seulement
l'affreuse idée d'être déchiré par des loups qui me poursuit, c'est la
pensée que je ne pourrai plus, comme auparavant, sortir quelques moments
de ma prison, et respirer le grand air; c'est aussi l'obligation de
renoncer à dégager la porte et la fenêtre, ce qui aurait rendu notre
situation plus supportable.
Avant ce nouvel accident, je me faisais une image presque riante de
l'avenir. J'allais rendre à grand-papa la vue du soleil; nous
jouissions, auprès de la fenêtre, d'un peu de clarté; nous étions
distraits quelquefois par les objets du dehors; j'attendais, il me
semble, sans trop d'impatience, la fonte des neiges et le moment de
suivre les ruisseaux dans la plaine.
A présent quelle différence! Nous ne savons plus ce qui se passe hors du
chalet; il est devenu incommode par le séjour de la fumée; il faudrait,
pour nous délivrer de cette gêne, nous résoudre à n'être plus en sûreté.
Dieu veuille que l'inquiétude croissante et la réclusion continuelle ne
nous rendent malades ni l'un ni l'autre.
Mon grand-père voit mon découragement et le condamne; il me rappelle les
sentiments que j'ai exprimés pendant ces derniers jours; il me trouve si
différent de moi-même qu'il ne me reconnaît pas. Je suis bien de son
avis, et, je l'avoue, si je vais me coucher fort affligé de mon sort, je
suis encore plus mécontent de moi.
Le 15 Décembre.
C'est aujourd'hui dimanche. Que font nos amis et nos voisins pendant
cette veillée, que nous passons si tristement? Pensent-ils à nous? Oui,
sans doute, si mon pauvre père est au milieu d'eux; mais s'il a
succombé, en voulant nous secourir peut-être, déjà les autres nous
oublient; nous sommes morts pour le monde. On goûte au village le repos
de l'hiver; on consomme gaiement les fruits de l'année; on se visite; on
passe la soirée autour d'un feu brillant ou d'un poêle bien chaud. Je
n'avais jamais senti, jusqu'à présent, combien les autres hommes sont
nécessaires à notre bonheur. On partage les travaux, et ils sont moins
pénibles; on partage les plaisirs, et ils doublent de prix.
Ah! si le Tout-Puissant me ramène un jour du milieu de mes frères, que
je jouirai vivement de leur présence! Quel plaisir d'entendre le bruit
et de voir le mouvement de la société villageoise! Quel bonheur de se
sentir entouré de voisins qui nous aiment et qui nous protègent! Quelle
douceur de se rendre des services mutuels! Mais nos amis doivent savoir
combien nous souffrons ici: peuvent-ils bien nous laisser dans cet
affreux abandon?
--Ne reste pas ce soir, me dit grand-papa, sur une idée si pénible;
c'est mal finir le jour consacré au Seigneur. Si les hommes nous
oublient, pardonnons-leur, afin d'être aussi pardonnés de Celui que nous
oublions trop souvent. Tu regrettes la société de tes semblables: celle
de ton Père céleste devrait suffire pour te donner la joie et la paix.
J'ai répondu:
--Vous m'aiderez, mon vénérable ami, à retrouver les sentiments pieux
qui m'animaient avant que je me visse exposé à une mort plus cruelle.
Donnez-moi, mon Dieu, la vertu de vos saints martyrs, qui surent
affronter en vous bénissant les plus affreux supplices! S'il faut vous
faire ici le sacrifice de ma vie, quelles qu'en soient la forme et les
douleurs, donnez-moi leur courage pour l'accomplir! Des enfants même ont
su vous glorifier au milieu des tourments.
Le 16 Décembre.
Du lait de chèvre, quelques morceaux de pain sec et dur, des pommes de
terre cuites à l'eau, et mangées avec un peu de sel, voilà de quoi se
compose notre ordinaire. Encore sommes-nous obligés de ménager beaucoup
nos pommes de terre: la provision en est petite. Quelquefois, pour en
varier le goût, nous les cuisons sous la cendre. C'est ainsi que je les
aime le mieux.
Jusqu'à présent grand-papa n'avait pas voulu toucher à la poudre de
café; mais il s'y est enfin décidé, afin d'essayer de se remettre un peu
en appétit. Nos dernières inquiétudes l'avaient un peu indisposé. Ce
petit régal, qu'il a bien voulu s'accorder à ma prière, lui a fait du
bien. Il voulait que j'en prisse ma part, mais je m'y suis absolument
refusé. Nous réservons cela pour les cas de nécessité, et je n'en ai
pas du tout besoin.
Le laitage peut sans doute suffire à l'homme pour sa nourriture; les
bergers des Alpes en vivent une grande partie de l'année, et les peuples
qui se nourrissent de pain et de viande, et qui boivent du vin, ne sont
pas toujours aussi vigoureux; mais dans nos villages on est accoutumé à
plus de variété; d'ailleurs les habitudes d'un vieillard sont plus
difficiles à changer, et il me fâche beaucoup de voir grand-papa réduit
au lait de Blanchette.
Pour lui, il ne veut pas que je le plaigne, et, comme je lui disais ce
soir combien je souffrais de ses privations, dont ma désobéissance a été
la première cause, il m'a interrompu:
--Tu peux me dire des choses plus agréables, mon enfant. Récite-moi,
pour finir la journée, une de ces petites pièces de vers qui se sont
fixées dans ta mémoire.
En jetant les yeux sur Blanchette, qui semblait disposée à m'écouter
aussi, je me suis rappelé une fable où il est question des personnes de
son espèce. La voici:
Les Chèvres sauvages.
Un chevrier, dans la froide saison,
Ouvrit sa porte à des chèvres sauvages.
On ne trouvait plus d'herbe aux pâturages;
Le mieux était d'accepter sa maison.
Pour les fixer dans ses foyers rustiques,
Durant l'hiver il les traita si bien,
Tant festoya ses hôtes faméliques,
Pleurant la vie aux chèvres domestiques,
Qu'elles séchaient, qu'elles venaient à rien.
Bref, sans daigner jeter les yeux sur elles,
Près de leur crèche il passait à la fin,
Tout occupé de ses chèvres nouvelles;
Si bien qu'un jour il trouva mort de faim
Son vieux troupeau, ses nourrices fidèles.
Bientôt revint le temps où tout berger
Ouvre sa porte et se met en campagne:
Le nôtre aussi crut pouvoir déloger;
Mais le troupeau connaissait la montagne:
Tout disparut, tout s'enfuit sans retour.
Aux vieux amis préférez ceux d'un jour,
Et vous saurez bientôt ce qu'on y gagne!
Un bêlement de Blanchette, au moment où je finissais, nous a paru si
plaisant à tous deux, que nous en avons ri de tout notre cœur. C'était
notre premier mouvement de gaieté bien prononcée, depuis notre
emprisonnement.
--Ne crains rien, ma belle, lui dit grand-papa en la caressant. Quand
même nous n'aurons plus besoin de toi, tu seras toujours chez nous la
chèvre favorite, et je te promets que tu mourras de vieillesse.
Le 17 Décembre.
--Le temps s'écoule, l'hiver approche, disait aujourd'hui grand-papa.
--Comment, l'hiver approche? me suis-je écrié. Eh! n'est-il pas venu?
--Pas encore, selon l'almanach. L'hiver commence seulement le 24
décembre; jusque-là nous sommes en automne.
--En effet, je me souviens que le maître d'école expliquait ainsi la
division de l'année. Dirait-on que nous sommes encore dans la saison des
fruits?
--Mon enfant, même dans la vallée, les récoltes sont faites depuis
longtemps, tu le sais, et, sur les montagnes, l'hiver commence plus tôt.
--Et finit plus tard, ai-je dit tristement.
--Oui, mais il peut se radoucir assez pour que nous soyons délivrés
avant le retour du printemps. Qu'un vent chaud du midi vienne à souffler
pendant quelques jours, et ces neiges seront fondues plus vite qu'elles
ne sont tombées.
--A quoi tient notre vie!
--Cela t'étonne! Dès la première heure de ta naissance, tu as été dans
cette position dépendante. Nous vivons entourés de dangers, que le plus
souvent nous ne remarquons pas; et ce que les circonstances où nous
sommes actuellement y peuvent ajouter est peu de chose. Accoutume-toi,
mon fils, à cette pensée que, d'un moment à l'autre, un accident
imprévu, et souvent le plus léger en apparence, peut mettre fin à ta
vie. Ainsi tu conserveras la prudence dans la position qui te semblera
la plus sûre, et la fermeté au milieu des périls les plus menaçants.
A cette exhortation de mon grand-père, j'ai répondu, comme cela m'était
arrivé plusieurs fois, en ouvrant l'_Imitation de Jésus-Christ_, pour
lui citer un endroit en rapport avec ce qu'il m'avait dit.
"Quand vous êtes au matin, ainsi s'exprime le livre, pensez que vous
n'irez peut-être pas jusqu'au soir, et, quand vous êtes au soir, ne vous
flattez pas de voir le matin. Soyez donc toujours prêts; de telle sorte
que la mort ne puisse pas vous prendre au dépourvu. Plusieurs meurent
d'une mort subite et imprévue. Car _le Fils de l'homme viendra à
l'heure qu'on n'y pense pas_."
--J'aime à voir, m'a dit grand-papa, combien ce livre te devient
familier. Si tu continues, il sera bientôt pour toi un véritable ami; il
répondra souvent à tes pensées; dans les occasions difficiles il sera
ton fidèle conseiller: il appuiera tes propres réflexions de son
autorité respectable, et, comme tu le trouveras assez souvent d'accord
avec toi, il te donnera le degré de confiance en tes forces que tu dois
raisonnablement souhaiter. Voilà, mon enfant, l'usage qu'on peut faire
d'un bon livre, et, je te l'assure, bien des gens possèdent de grandes
bibliothèques, qui ne savent pas en profiter sagement, parce qu'ils ne
cherchent dans la lecture qu'un amusement de l'esprit, et nullement une
aide à l'expérience journalière. Ils vivent pour lire, au lieu de lire
pour vivre. Tâche de ne pas les imiter.
Le 18 Décembre.
Mon grand-père n'a presque pas mangé de toute la journée; il a encore
essayé de mêler un peu de café avec son lait, et il en a bu quelques
gorgées; il a consenti, sur mes instantes prières, à y tremper un peu
de pain; il a fait des efforts, qu'il n'a pu me cacher, pour paraître,
comme d'habitude, tranquille et serein: j'en étais bien touché, mais
cela n'a pas fait cesser mon inquiétude. S'il allait tomber malade,
quand notre position devient chaque jour plus difficile et plus triste,
mon Dieu, que nous aurions besoin de votre secours! Je l'implore ici de
tout mon cœur, en me résignant à tout ce qu'il vous plaira de
commander!
Le 19 Décembre.
Pourquoi me plaindre des difficultés qui m'entourent, puisque chacune
est un aiguillon pour mon esprit et pour mon courage? La fumée nous
faisait tellement souffrir que nous désirions vivement de rouvrir la
trappe, s'il était possible, en déblayant la neige qui la couvre; d'un
autre côté, nous étions retenus par la crainte des loups. Eh bien, j'ai
trouvé aujourd'hui moyen d'arranger tout cela; nous pourrons faire du
feu, nous en avons fait, sans être incommodés de la fumée, et sans nous
exposer aux attaques de nos redoutables ennemis.
Mon grand-père se plaignait d'engourdissement, et je l'attribuais à la
privation de feu; car il ne fallait guère compter ce que nous en
donnaient les pommes de pin, quand nous étions obligés de nous en tenir
à ce faible secours; j'avais remarqué dans un coin de l'étable, où nous
tenons notre petite provision de pommes de terre, un tuyau de fer tout
rouillé; je savais qu'il avait servi, l'année précédente, où l'on avait
chauffé quelque temps le chalet, au moyen d'un petit poêle, qui n'existe
plus maintenant.
--Si nous pouvions, ai-je dit, fixer ce tuyau sur la trappe, en y
faisant une ouverture convenable!
--L'idée est heureuse, répondit grand-papa, mais l'exécution présente
bien des difficultés. Comment faire cette ouverture? Comment t'établir
là-haut pour ce travail? Cela n'est pas sans danger, et je ne souffrirai
pas que tu t'exposes à un grave accident, pour m'épargner quelque
incommodité.
J'ai gardé le silence, et je me suis mis à rêver. Je savais bien qu'il
me serait inutile d'insister, aussi longtemps que je n'aurais pas trouvé
les moyens de rassurer complétement mon grand-père.
J'ai vu d'abord que ce n'était pas une chose très-difficile de percer
le trou. La planche n'est pas fort épaisse, et l'un de nos couteaux est
armé d'une assez bonne scie. Quelques jours auparavant, j'avais trouvé
au fond du tiroir de la table une vrille, bien émoussée, il est vrai,
mais avec laquelle on parviendrait cependant à percer une planche de
sapin. Un premier trou pratiqué, je pouvais faire agir la scie, en
l'introduisant par cette ouverture, et enlever un morceau de bois rond,
mesuré sur le tuyau de fer.
Mais comment me placer assez solidement pour exécuter cet ouvrage?
J'avais une corde neuve et forte; je l'ai fixée solidement à la partie
supérieure de la perche, en laissant un peu plus bas comme deux étriers,
où je pouvais engager mes pieds, une fois que je serais arrivé en haut.
J'ai pris d'ailleurs, comme secours, un autre bout de la corde, pour le
fixer à l'anneau de la trappe et me l'attacher autour des reins.
Après avoir expliqué à grand-papa comment j'allais m'y prendre, j'ai
obtenu qu'il me laissât faire, et j'ai si bien pris mes mesures que, du
premier coup, le tuyau a passé par l'ouverture, où je l'ai fixé au moyen
de quelques clous, enfoncés dans un rebord, que j'avais percé de place
en place auparavant.
Je suis redescendu tout joyeux; j'ai enlevé du foyer la neige que le
tuyau avait tranchée en s'élevant, et j'ai eu le plaisir de voir monter
sans peine la fumée d'un feu pétillant, que mes mains venaient
d'allumer.
Voilà l'emploi de toute ma journée; mais il faut considérer que les
outils n'étaient pas des meilleurs, que la place était incommode, et,
surtout, l'ouvrier inexpérimenté. Je ne mérite pas cependant tout ce que
mon grand-père veut bien me dire pour me récompenser de ma peine. Je
suis trop payé par le plaisir de le voir, les pieds sur les chenets, se
réjouir à la clarté du feu, et se réchauffer avant de se mettre au lit.
Après avoir entendu la lecture de ce qui précède, grand-papa exige que
j'écrive encore ce qu'il va me dicter. C'est lui qui parle:
--J'ignore ce que l'avenir me garde, mais je veux, s'il est possible,
que l'on ne puisse pas ignorer un seul des motifs que j'ai de bénir Dieu
dans cette prison, si triste en apparence. Mon petit-fils s'exprime
toujours avec la réserve qui lui convient, quand il parle de ce qu'il a
fait, et je me garderai bien de blesser son humilité par mes éloges. "La
louange des hommes ne nous rend pas plus saint," dit le sage dont nous
méditons chaque jour les leçons avec un nouveau plaisir; "vous êtes ce
que vous êtes, et ce que les hommes peuvent dire de vous ne vous rendra
pas plus grand aux yeux de l'Éternel." Mais, si la conduite de mon
petit-fils me remplit de joie, je peux bien me permettre de le lui
témoigner, surtout si je rapporte à Dieu la gloire de ce que je vois
faire à cet enfant pour son aïeul. Oui, mon fils, à Dieu seul la gloire!
C'est lui que tu as d'abord en vue dans l'accomplissement de tes
devoirs. Aujourd'hui, par exemple, tout le temps que tu as consacré à ce
travail difficile, qui devait m'être si profitable, a été sans doute
pour toi un temps de prière. Tandis que tes mains agissaient de toutes
leurs forces, ton jeune cœur s'élevait à Dieu avec l'ardeur de ton âge;
tu lui demandais que le succès répondît à nos désirs. Heureux emploi de
la vie! Voilà comme il faut toujours travailler. Citons encore notre
sage:
"Les occupations extérieures tirent souvent l'âme au-dehors, et
l'empêchent de se recueillir et de se tenir présente à Dieu; mais quand
on ne fait que se prêter à des emplois extérieurs, pour se livrer, en
les remplissant, à la volonté de Dieu qui nous y applique, alors on n'y
est point dissipé, et l'on n'y fait en divers emplois qu'une chose, qui
est de chercher à contenter Dieu."
--Faites, Seigneur, a dit enfin mon grand-père, que le vieillard ait
lui-même la sagesse qu'il souhaite à l'enfant! Si vous vous êtes servi
de moi pour appeler à vous mon petit-fils, continuez, je vous en prie, à
vous servir de lui pour mon propre salut! Ainsi soit bénie mon épreuve,
et bénie la captivité à laquelle vous me condamnez avec lui! Je ne
refuse rien, Seigneur; j'accepte toutes les souffrances, si elles
peuvent servir à nous approcher de vous.
Le 20 Décembre.
--Je ne voudrais pas, a dit mon grand-père, t'effrayer mal à propos;
cependant nous ferons bien de prendre des précautions pour le cas, peu
probable, où les loups reviendraient, et découvriraient le chemin de
notre unique fenêtre. Je vois cette ouverture mal fermée: le châssis en
est faible et vieux; il ne résisterait pas aux efforts de l'ennemi:
occupons-nous à fortifier sur ce point notre citadelle.
Nous y avons travaillé avec succès. Le grès qui forme l'encadrement est
assez tendre: nous avons pratiqué deux trous en haut et deux en bas, à
l'aide d'un fer pointu, qui nous a tenu lieu de ciseau; nous avons fixé
dans ces trous deux barreaux de chêne, enlevés à nos crèches inutiles.
Pour plus de sûreté, nous avons placé en dehors, contre les barreaux,
quelques planches ajustées, aussi bien qu'il nous a été possible, dans
deux rainures, ouvertes de chaque côté. Maintenant nous ne craignons pas
plus une invasion par la fenêtre que par la porte.
Pour celle-ci, nous la tenons constamment fermée au loque et au verrou.
Nous ne l'ouvrons que rarement et avec précaution, quand nous voulons
faire provision de neige; car nous n'employons pour les besoins de notre
ménage que de la neige fondue, et nous n'avons pas remarqué jusqu'à
présent qu'elle soit moins saine que l'eau ordinaire.
Le 21 Décembre.
Nous ménageons l'huile, et cette économie a failli nous coûter une
grande jarre de terre cuite où nous tenons l'eau potable. Mais ici
encore le bien est sorti du mal, comme on va le voir. La jarre était
placée dans un coin: en cherchant dans l'obscurité je ne sais plus quel
objet, je l'ai heurtée et renversée. Heureusement le sol du chalet n'est
que de terre battue; la jarre ne s'est pas brisée.
--Prévenons un nouvel accident, a dit mon grand-père. Creuse dans ce
coin une petite fosse, où la jarre, dont la base n'est pas assez large
pour sa hauteur, sera logée et mieux en sûreté.
J'avais allumé la lampe, pour faire ce travail, et je m'étais armé d'une
pioche; au moment où j'allais porter le premier coup: "Arrête!" m'a dit
vivement grand-papa, comme saisi d'une pensée soudaine. Puis il s'est
approché; il m'a pris l'outil des mains, et s'est mis à creuser lui-même
le sol, mais à petits coups et avec beaucoup de précaution. Je lui ai
demandé ce qu'il cherchait, car je voyais bien, à la manière dont il
travaillait, qu'il avait beaucoup plus de crainte de briser quelque
chose de caché en terre que d'avancer l'ouvrage dont il m'avait chargé
d'abord.
--Je ne me trompais pas, mon cher ami, m'a-t-il dit bientôt, en
découvrant une bouteille. Au moment où je t'ai vu lever le bras, je me
suis tout à coup rappelé que j'avais déposé dans cet endroit, il y a
quelques années, quatre ou cinq bouteilles de vin, qui restaient de
notre provision d'été. Depuis, je les avais oubliées. Pose celle-ci sur
la table; il ne nous reste plus qu'à chercher les autres. Elles ne sont
pas en grand nombre, je le sais positivement: cependant, mon cher Louis,
je regarde cette trouvaille comme très-heureuse. Tiens, voici la seconde
et la troisième...
Bref, nous les avons retrouvées au nombre de cinq, et j'ai pressé
grand-papa d'en goûter sur-le-champ. Que j'ai eu de plaisir à lui verser
un demi verre de ce vin vieux! La nourriture à laquelle il est réduit
depuis un mois lui rend ce cordial bien nécessaire; mais il n'a pas
voulu en prendre davantage, estimant que cette boisson était un remède à
ménager. Je me suis fondé là-dessus pour en refuser ma part, n'ayant
besoin de me guérir de quoi que ce soit.
--Mouilles-en du moins tes lèvres en l'honneur de ce jour, a dit mon
grand-père; c'est le dernier de la saison des vendanges, ou, si tu veux,
c'est le premier de l'hiver. Le soleil va revenir sur ses pas et se
rapprocher de nous; les jours grandiront, d'abord peu sensiblement, il
est vrai, mais c'est comme le retour de l'espérance: il faut le saluer
d'un cœur joyeux.
J'ai fait ce qui m'était demandé; puis j'ai mis à part, et couché avec
un grand soin, cette provision inattendue, dont j'espère un heureux
effet sur la santé de mon vieil ami.
Ce petit incident a ranimé notre courage; nous avons causé longtemps;
grand-papa m'a donné une leçon d'astronomie, et je crois avoir bien
compris maintenant comment la terre se meut autour du soleil, comment se
forment la nuit et le jour, l'hiver et l'été, le printemps et
l'automne... A propos de la forme de notre terre, qui est un globe,
quoiqu'il n'y paraisse pas, je lui ai récité une des pièces de vers que
j'avais apprises à l'école.
Le Père et l'Enfant.
L'ENFANT.
Père, apprenez-moi, je tous prie,
Ce qu'on trouve après le coteau
Qui borne à mes yeux la prairie?
LE PÈRE.
On trouve un espace nouveau,
Comme ici, des bois, des campagnes,
Des hameaux, enfin des montagnes.
L'ENFANT.
Et plus loin?
LE PÈRE.
D'autres monts encore.
L'ENFANT.
Après ces monts?
LE PÈRE.
La mer immense.
L'ENFANT.
Après la mer?
LE PÈRE.
Un autre bord.
L'ENFANT.
Et puis?
LE PÈRE.
On avance, on avance,
Et l'on va si loin, mon petit,
Si loin, toujours faisant sa ronde,
Qu'on trouve enfin le bout du monde.
Au même lieu d'où l'on partit.
Le 22 Décembre.
J'ai appris par la géographie que les peuples des montagnes ont des
mœurs à part.
--Et l'on ne doit pas s'en étonner, dit mon grand-père, quand on voit
combien leur manière de vivre est différente de celle des autres
peuples. Les montagnards sont confinés une grand partie de l'année dans
leurs cabanes écartées, et, quand ils en sortent avec leurs troupeaux,
c'est encore pour chercher la solitude. Un berger des Alpes jouit moins
de la société des hommes pendant une année, que l'habitant de nos
villages pendant un mois. Cette vie solitaire doit avoir sur le
caractère des effets marqués. On est plus concentré en soi-même; on vit
sur ses propres réflexions; on s'accoutume à combattre avec ses seules
forces contre les obstacles d'une nature sauvage. Cette vie pénible doit
former à la patience et à la résignation. C'est presque la vie de ces
ermites, qu'on nous représente passant leurs jours dans des austérités
continuelles et dans une silencieuse contemplation.