XXXIX.

_Coment le roy d'Angleterre se parti de Poissi et mist le feu par tous

les manoirs royaux et s'enfui vers Picardie. Et coment le roy de France

s'en retourna d'Antongny et passa par Paris, disant à grans souspirs

qu'il estoit traï. El poursuivit tousjours à grant diligence son anemi

le roy d'Angleterre._

Adonques, le vendredi après l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce,

le roy d'Angleterre à tout son ost, à armes descouvertes et banières

desploiées, s'en ala sans ce que nul ne le poursuist; dont grant doleur

fu à France; et à sa despartie mist le feu à Poissi à l'ostel du roy,

sans faire mal à l'églyse des nonnains, laquelle Phelippe-le-Bel,

père à la mère audit roy d'Angleterre, avoit fait édifier. Et si fu

aussi mis le feu à St-Germain-en-Laye, à Rays, à Montjoie[577], et

briefment furent destruis et ars tous les lieux où le roy de France

avoit acoustumé à soy soulacier. Et quant il vint à la cognoissance du

roy de France que son anemi le roy d'Angleterre s'estoit de Poissi si

soudainement parti, si fu touchié de grant doleur, jusques dedens le

coeur et moult irié se parti d'Antongny et s'en retourna à Paris; et

en alant par la grant rue, n'avoit pas honte de dire à tous ceux qui le

vouloient oïr qu'il estoit traï; et se doubtoit le roy que autrement

que bien il n'eust esté ainsi mené et ramené. Aussi murmuroit le

peuple, et disoit que ceste manière d'aler et de retourner n'estoit mie

sans traïson, pourquoy pluseurs plouroieut et non mie sans cause. Ainsi

le roy se parti de Paris et vint derechief logier à Saint-Denis, avec

tout son ost.

[Note 577: «Et fist ardoir la couverture de la tour de Monjore

(Montjoie) et la maison du roy de Rais, et la ville et le moustier de

Saint-Germain-en-Laie, et la maison du roy.» (Cont. fr. de Nangis.)]

En celui an, le duc de Normendie qui estoit alé en Gascoigne asségier

le chastel d'Aguillon, et rien n'i avoit fait, oï des nouvelles que le

roy d'Angleterre guerroioit son père, le roy de France, et avoit ars

les maisons du roy; si en fu moult troublé et laissa toute la besoingne

et s'en parti. Et quant le roy d'Angleterre se parti de Poissi si

s'en vint à Biauvais la cité. Et pour ce que ceux de Biauvais se

deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cité, les Anglois

plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours de la cité et

toute l'abbaye de Saint-Lucien[578] qui tant estoit belle et noble,

sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrèrent en Picardie.

[Note 578: _Saint-Lucien._ Froissart prétend que l'incendie de l'abbaye

fut fait contre la volonté d'Edouard, «qui avoit deffendu sur la hart

que nul ne violast églyse.»]

Après ce, le roy de France se parti de Saint-Denis, ensuivant son

anemi le roy d'Angleterre, jusques à Abbeville en Picardie moult

courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthélemi, le roy

d'Angleterre, à tout son ost, devoit disner à Araines[579]; mais le roy

de France qui moult désiroit de toute sa force ensuivre son adversaire,

chevaucha ceste journée dix lieues, afin qu'il péust trouver son

adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre, quant il ot oï

ces nouvelles, par lettres des traîtres qui estoient estans en la

court du roy, que le roy de France estoit près et que hastivement il

venoit contre luy, il laissa son disner et s'en desparti et s'en ala à

Saigneville[580], au lieu qui est dit Blache-Tache[581], et ilec passa

la rivière de Somme avecques tout son ost; et emprès une forest qui

est appellée Crecy se loga. Et les François mengièrent et burent les

viandes que les Anglois avoient appareilliées pour le disner. Après

ce, s'en retourna le roy comme dolent à Abbeville pour assembler son

ost et pour fortifier les pons de ladite ville, afin que son ost peust

seurement passer par dessus, car il estoient moult foibles et moult

anciens. Le roy demoura toute celle journée de vendredi à Abbeville,

pour la révérence de monseigneur saint Loys, duquel le jour estoit.

L'endemain à matin, le roy vint à la Braye[582], une ville assez près

de la forest de Crecy, et ilec luy fu dit que l'ost des Anglois estoit

bien à quatre ou cinq lieues de luy, dont ceux mentoient faussement

qui telles paroles luy disoient, car il n'avoit pas plus d'une lieue

entre la ville et la forest, ou environ. A la parfin, environ heure

de vespres, le roy vit l'ost des Anglois, lequiel fu espris de

grant hardiesse et de courroux, désirant de tout son cuer combatre

à son anemi. Si fist tantost crier: A l'arme! et ne voult croire au

conseil de quelconque qui loyaument le conseillast, dont ce fu grant

doleur; car l'en luy conseilloit que celle nuit luy et son ost se

reposassent: mais il n'en voult riens faire. Ains s'en ala à toute sa

gent assembler aux Anglois, lesquels Anglois giettèrent[583] trois

canons: dont il avint que les Génevois arbalestiers qui estoient au

premier front tournèrent les dos et laissièrent à traire; si ne scet

l'en sé ce fu par traïson, mais Dieu le scet. Toutes voies l'en disoit

communément que la pluie qui chéôit avoit si moilliées les cordes

de leur arbalestes que nullement il ne les povoient tendre: si s'en

commencièrent les Génevois à enfuir et moult d'autres, nobles et non

nobles. Et si tost qu'il virent le roy en péril, si le laissièrent et

s'enfuirent.

[Note 579: _Araines._ Ou _Ayraines_. Entre _Amiens_ et _Abbeville_.]

[Note 580: _Saigneville._ A trois lieues au-delà d'Abbeville.]

[Note 581: «Où il fu mené par nos traytres.» (Cont. fr. de Nangis.)

Froissart semble placer _Blanche-Tache_ au _Crotoy_.]

[Note 582: _La Braye._ Auj. Bray-les-Mareuil. A deux lieues

d'Abbeville.]

[Note 583: Giettèrent trois canons. Firent tirer trois canons. Voilà

cette fameuse mention de l'artillerie de Crécy. L'historien ne remarque

pas que ces canons fussent une chose nouvelle, tout en attribuant à

leur effet la déroute des archers génois, et par conséquent la perte de

la bataille. Le continuateur François de Nangis ajoute: «Si que lesdis

arbalestriers furent espouventés.»]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 271 / 290 题