_Coment le roy d'Angleterre se parti de Poissi et mist le feu par tous
les manoirs royaux et s'enfui vers Picardie. Et coment le roy de France
s'en retourna d'Antongny et passa par Paris, disant à grans souspirs
qu'il estoit traï. El poursuivit tousjours à grant diligence son anemi
le roy d'Angleterre._
Adonques, le vendredi après l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce,
le roy d'Angleterre à tout son ost, à armes descouvertes et banières
desploiées, s'en ala sans ce que nul ne le poursuist; dont grant doleur
fu à France; et à sa despartie mist le feu à Poissi à l'ostel du roy,
sans faire mal à l'églyse des nonnains, laquelle Phelippe-le-Bel,
père à la mère audit roy d'Angleterre, avoit fait édifier. Et si fu
aussi mis le feu à St-Germain-en-Laye, à Rays, à Montjoie[577], et
briefment furent destruis et ars tous les lieux où le roy de France
avoit acoustumé à soy soulacier. Et quant il vint à la cognoissance du
roy de France que son anemi le roy d'Angleterre s'estoit de Poissi si
soudainement parti, si fu touchié de grant doleur, jusques dedens le
coeur et moult irié se parti d'Antongny et s'en retourna à Paris; et
en alant par la grant rue, n'avoit pas honte de dire à tous ceux qui le
vouloient oïr qu'il estoit traï; et se doubtoit le roy que autrement
que bien il n'eust esté ainsi mené et ramené. Aussi murmuroit le
peuple, et disoit que ceste manière d'aler et de retourner n'estoit mie
sans traïson, pourquoy pluseurs plouroieut et non mie sans cause. Ainsi
le roy se parti de Paris et vint derechief logier à Saint-Denis, avec
tout son ost.
[Note 577: «Et fist ardoir la couverture de la tour de Monjore
(Montjoie) et la maison du roy de Rais, et la ville et le moustier de
Saint-Germain-en-Laie, et la maison du roy.» (Cont. fr. de Nangis.)]
En celui an, le duc de Normendie qui estoit alé en Gascoigne asségier
le chastel d'Aguillon, et rien n'i avoit fait, oï des nouvelles que le
roy d'Angleterre guerroioit son père, le roy de France, et avoit ars
les maisons du roy; si en fu moult troublé et laissa toute la besoingne
et s'en parti. Et quant le roy d'Angleterre se parti de Poissi si
s'en vint à Biauvais la cité. Et pour ce que ceux de Biauvais se
deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cité, les Anglois
plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours de la cité et
toute l'abbaye de Saint-Lucien[578] qui tant estoit belle et noble,
sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrèrent en Picardie.
[Note 578: _Saint-Lucien._ Froissart prétend que l'incendie de l'abbaye
fut fait contre la volonté d'Edouard, «qui avoit deffendu sur la hart
que nul ne violast églyse.»]
Après ce, le roy de France se parti de Saint-Denis, ensuivant son
anemi le roy d'Angleterre, jusques à Abbeville en Picardie moult
courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthélemi, le roy
d'Angleterre, à tout son ost, devoit disner à Araines[579]; mais le roy
de France qui moult désiroit de toute sa force ensuivre son adversaire,
chevaucha ceste journée dix lieues, afin qu'il péust trouver son
adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre, quant il ot oï
ces nouvelles, par lettres des traîtres qui estoient estans en la
court du roy, que le roy de France estoit près et que hastivement il
venoit contre luy, il laissa son disner et s'en desparti et s'en ala à
Saigneville[580], au lieu qui est dit Blache-Tache[581], et ilec passa
la rivière de Somme avecques tout son ost; et emprès une forest qui
est appellée Crecy se loga. Et les François mengièrent et burent les
viandes que les Anglois avoient appareilliées pour le disner. Après
ce, s'en retourna le roy comme dolent à Abbeville pour assembler son
ost et pour fortifier les pons de ladite ville, afin que son ost peust
seurement passer par dessus, car il estoient moult foibles et moult
anciens. Le roy demoura toute celle journée de vendredi à Abbeville,
pour la révérence de monseigneur saint Loys, duquel le jour estoit.
L'endemain à matin, le roy vint à la Braye[582], une ville assez près
de la forest de Crecy, et ilec luy fu dit que l'ost des Anglois estoit
bien à quatre ou cinq lieues de luy, dont ceux mentoient faussement
qui telles paroles luy disoient, car il n'avoit pas plus d'une lieue
entre la ville et la forest, ou environ. A la parfin, environ heure
de vespres, le roy vit l'ost des Anglois, lequiel fu espris de
grant hardiesse et de courroux, désirant de tout son cuer combatre
à son anemi. Si fist tantost crier: A l'arme! et ne voult croire au
conseil de quelconque qui loyaument le conseillast, dont ce fu grant
doleur; car l'en luy conseilloit que celle nuit luy et son ost se
reposassent: mais il n'en voult riens faire. Ains s'en ala à toute sa
gent assembler aux Anglois, lesquels Anglois giettèrent[583] trois
canons: dont il avint que les Génevois arbalestiers qui estoient au
premier front tournèrent les dos et laissièrent à traire; si ne scet
l'en sé ce fu par traïson, mais Dieu le scet. Toutes voies l'en disoit
communément que la pluie qui chéôit avoit si moilliées les cordes
de leur arbalestes que nullement il ne les povoient tendre: si s'en
commencièrent les Génevois à enfuir et moult d'autres, nobles et non
nobles. Et si tost qu'il virent le roy en péril, si le laissièrent et
s'enfuirent.
[Note 579: _Araines._ Ou _Ayraines_. Entre _Amiens_ et _Abbeville_.]
[Note 580: _Saigneville._ A trois lieues au-delà d'Abbeville.]
[Note 581: «Où il fu mené par nos traytres.» (Cont. fr. de Nangis.)
Froissart semble placer _Blanche-Tache_ au _Crotoy_.]
[Note 582: _La Braye._ Auj. Bray-les-Mareuil. A deux lieues
d'Abbeville.]
[Note 583: Giettèrent trois canons. Firent tirer trois canons. Voilà
cette fameuse mention de l'artillerie de Crécy. L'historien ne remarque
pas que ces canons fussent une chose nouvelle, tout en attribuant à
leur effet la déroute des archers génois, et par conséquent la perte de
la bataille. Le continuateur François de Nangis ajoute: «Si que lesdis
arbalestriers furent espouventés.»]