_Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et vint
par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment le roy de
France le poursuivait tousjours de l'autre part de Saine, et vint à
Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et coment les Anglais passèrent
le pont de Poissi._
En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nés
pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à grant
despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite diligence,
et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que le roy
faisoit faire à Harefleur en Normandie, de laquelle on disoit que
onques mais si belle n'avoit esté armée né mise en mer, demoura tant
que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant multitude
de nefs que l'en estimoit bien à douze cens[561] grosses nefs, sans
les petites nefs et autres vaissiaux, descendi en Normendie au lieu
que l'en dit la Hogue-St-Waast[562]; et fu le mercredi douziesme jour
de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et d'Angleterre. Et
à l'instance de Geffroy de Harecourt[563] qui le menoit et conduisoit,
il commença à gaster et à ardoir le pays. Et premièrement vint à la
ville de Neuilli-l'Evesque[564] à laquelle il ne pot mal faire, pour la
force du chastel. Si s'en parti et vint d'ilec à Montebourg[565] où il
s'arresta par aucun temps; et endementres, Geffroy de Harecourt faisoit
tout le dommage qu'il povoit par tout le pays de Coustantin. Après, le
roy d'Angleterre vint à la ville de Carentan, et prist la ville et le
chastel; et tous les biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et
bailla le chastel en garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur
Rollant de Verdun, chevaliers.
[Note 561: _Douze cens._ L'historien Knygton compte onze cents grands
bâtimens et plus de six cents bateaux.]
[Note 562: _La Hogue-Saint-Waast._ Auj. _La Hogue_. «Assez près de
Saint-Sauveur-le-Viconte, l'héritage de messire Geoffroi de Harcourt.»
(Froissart.)]
[Note 563: _Geffroy de Harecourt._ Ce traître avoit remplacé Robert
d'Artois dans les conseils du roi d'Angleterre. (Voy. Froissart, liv.
i, ch. 264 et suiv.)]
[Note 564: _Neuilly-l'Évesque._ Proche de la Vire, entre _Saint-Lô_ et
_Carentan_.]
[Note 565: _Montebourg_, à deux lieues de Valognes.--Cont. fr. de
Nangis: L'_abbaye de Montebourc_.]
Et quant le roy d'Angleterre se parti de Carentan, aucuns Normans,
avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et
recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux
chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris.
Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et
fist enterrer solempnelleinent les testes de trois chevaliers[566]
qui pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla
la ville qui estoit toute plaine de biens et garnie[567]. D'ilec
s'en passa par la ville de Thorigny[568], ardant et gastant le pays;
et manda par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit
communément, aux bourgois de Caen, que s'il vouloient laissier le
roy de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit
loyaument et leur donroit pluseurs grans libertés, et, en la fin des
lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que
bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains.
Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage,
en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il
oï la response des bourgois de Caen, si leur assigna jour de bataille
au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès le
jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine
vint-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient
capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran,
évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran
chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines,
lors connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors
chambellan[569] de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant
Caen, si assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes
par leur archiers aussi menu que sé ce fust grelle. Et le peuple se
deffendoit tant qu'il povoit, meismement ès près, sus la boucherie
et au pont aussi, pour ce que ylec estoit le plus grant péril. Et
les femmes, si comme l'en dit, pour faire secours, portaient à leur
maris les huis et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin
qu'il fussent plus fors à eux combatre. Toutes voies, pour ce que les
archiers avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy
retraire en la ville et se combatirent du matin jusques aux vespres.
Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville
issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy
c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en
Angleterre[570].
[Note 566: _Trois chevaliers._ Guillaume Bacon, le seigneur de la
Roche-Taisson et Richard de Persy. (Voy. plus haut, chapitre XXXIII.)]
[Note 567: _Garnie._ «Qui, pour le temps, estoit bonne ville, riche
et marchande, et valoit trois fois tant que la cité de Coutances.»
(Froissart.)]
[Note 568: _Thorigny._ Sur la route de Saint-Lô à Vire; à trois lieues
de Saint-Lô.]
[Note 569: _Chambellan._ Froissart l'appelle toujours à tort, _le comte
de Tancarville_.]
[Note 570: Tout ce récit si précieux de la défense de Caen est omis
dans Froissart, qui fait des habitans de la ville des fugitifs, et des
comtes d'Eu et de Tancarville des héros mal secondés par la fortune.]
Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli
de Roen et pluseurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour
noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se
retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux.
Entre deux, les Anglois cherchoient[571] moult diligeamment la ville
de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et
ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en
Angleterre, et ardi grant partie de la ville de Caen en soy issant;
mais au fort de la ville ne fist-il onques mal né n'i arresta point,
car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en parti tantost, et s'en
ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui
tout le pays ardoit et gastoit.
[Note 571: _Cherchaient._ Parcouraient.]
Après, il vindrent vers Falaise, mais il trouvèrent qui leur résista
viguereusement. Si se tournèrent vers Roen. Et quant il oïrent
que le roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alèrent au
Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et
quant il fu entré en la ville, si manda au roy d'Angleterre s'il
vouloit avoir bataille à luy, qu'il luy assignast jour à son plaisir;
lequel respondi que devant Paris il se combatroit au roy de France.
Quant le roy de France oï ce, si s'en retourna à Paris et s'en vint
mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prés[572]. Ainsi,
comme le roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint à Vernon et
cuida prendre la ville, mais l'en luy résista viguereusement. Si s'en
partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent
à Mantes, et quant il oit dire qu'il estoient bons guerroiers, si
n'y voult faire point de demeure, mais s'en vint a Meullenc là où il
perdi de ses gens; pour laquelle chose il fu tant irié que, en la plus
prochaine ville d'ilec, qui est appellée Muriaux[573], il fist mettre
le feu et la fist tout ardoir.
[Note 572: Le retour du roi n'est pas ici marqué en son lieu. On va le
replacer tout-à-l'heure comme il doit être.]
[Note 573: _Muriaux._ Les _Mureaux_, près de Meulan; aujourd'hui
village.]
Après ce, vint à Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours
le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie
de Saine, tellement que en pluseurs fois l'ost de l'un povoit voir
l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fu à
Poissi et que son fils aussi estoit à Saint-Germain-en-Laye, les
coureurs qui aloient devant boutèrent les feux en toutes les villes
d'environ, meismement jusques à St-Cloust, près de Paris; tellement que
ceux de Paris povoient voir clèrement, de Paris meisme, les feux et
les fumées, de quoy il estoient moult effraiés et non mie sans cause.
Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle Charles-le-Chauve,
roy empereur, donna à nostre églyse, il boutassent le feu par pluseurs
fois, toutes voies par les mérites de monseigneur saint Denis, si comme
nous avions en bonne foy, elle demoura sans estre point dommagiée.
Et afin que je escrive vérité à nos successeurs, les lieux où le roy
d'Angleterre et son fils estoient si estoient lors tenus et réputés les
principaux domiciles et singuliers soulas du roy de France; parquoy
c'estoit plus grant deshonneur au royaume de France et aussi comme
traïson évident, comme nul des nobles de France ne bouta hors le roy
d'Angleterre estant et résidant par l'espace de six jours es propres
maisons du roy, et ainsi comme au milieu de France si comme est Poissi,
St-Germain-en-Laie et Montjoie[574], là où il dissipoit, gastoit et
despendoit les vins du roy et ses autres biens. Et autre chose encore
plus merveilleuse, car les nobles faisoient afondrer les bastiaux et
rompre les pons par tous les lieux où le roy d'Angleterre passoit,
comme il deussent tout au contraire faire passer à luy par sur les
pons et parmi les bastiaux, pour la deffense du pays. Entretant, comme
le roy d'Angleterre estoit à Poissi, le roy de France chevaucha par
Paris le dimenche et s'en vint logier à tout son ost en l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prés pour estre à rencontre du roy d'Angleterre qui
le devoit guerroier devant Paris, si comme dit est[575].
[Note 574: _Montjoie._ C'étoit le château féodal de l'abbaye de
Saint-Denis, et c'est à cause de lui que le cri de guerre du roy
de France, porteur de l'oriflamme, fut _Montjoie-Saint-Denis_! Ce
château fort, plusieurs fois réparé dans le xivème siècle, comme le
prouvent des états de dépense conservés au Cabinet généalogique de la
bibliothèque royale, étoit situé au-dessous de Saint-Germain, vers
Joyenval. Dom Félibien, dans son _Histoire de l'Abbaye de Saint-Denis_,
n'en a pas dit un mot.]
[Note 575: «Et tout son ost aux champs entour luy, pour aler l'endemain
vers Poissy à l'encontre desdis Anglois.» (Cont. fr. de Nangis.) Il
faut croire que le pont de Poissy ne fut brisé qu'après l'entrée des
Anglois à Poissy, car autrement on ne voit pas comment ils auroient
passé la Seine. D'ailleurs, les gentilshommes françois pouvoient bien,
sans trahison, couper les ponts derrière et même devant les Anglois.]
Et comme le roy eust grant désir et eust ordené d'aler l'endemain
contre luy jusques à Poissi, il luy fu donné à entendre que le roy
d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le
pont qui avoit esté rompu, laquelle roupture avoit esté faite, si comme
Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans soy
combatre contre le roy de France. Et quant le roy oï les nouvelles du
pont de Poissi qui estoit réparé et de son anemi qui s'en estoit fui,
si en fu moult dolent et s'en parti de Paris, et vint à Saint-Denis
à tout son ost, la vigile de l'Assomption Nostre-Dame: et n'estoit
mémoire d'homme qui vit, que depuis le temps Charles-le-Chauve qui fu
roy et empereur, le roy de France venist à Saint-Denis-en-France en
armes et tant prest pour batailler.
Quant le roy fu à Saint-Denis, si célébra ilec la feste de l'Assomption
moult humblement et très dévotement, et manda au roy d'Angleterre, par
l'arcevesque de Besançon, pourquoy il n'avoit acompli ce qu'il avoit
promis. Lequel respondi frauduleusement, si comme il apparut par après,
car quant il se vouldroit partir il adresceroit son chemin par devers
Montfort. Oïe la response frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le
roy conseil qui n'estoit mie bien sain; car en vérité, il n'est nulle
pestilence plus puissant de grever et de nuire qu'est celuy qui est
anemi et se fait ami familier[576].
[Note 576: On peut croire que la grande raison de toutes les
irrésolutions du roi de France venoit de la crainte qu'il avoit de
laisser Paris à la merci des Anglois. Il ne vouloit pas la quitter tant
qu'Edouard ne s'en éloignoit pas. (Voy. Froissart, liv. 1, ch. 273.)]
Si s'en parti le roy de Saint-Denis et passa de rechief par
Paris dolent et angoisseux, et s'en vint à Antongny, oultre le
Bourc-la-Royne, et ilec se loga le mercredi; et endementres le roy
d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et cil
qui l'avoit oï et veu si le tesmoigna; car nous véismes à l'églyse de
Saint-Denis, et en la salle où le roy estoit, un homme qui se disoit
avoir esté pris des anemis et puis rançonné, lequel disoit appertement
et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que le roy
d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de Poissi, et
vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vérité. Mais les
nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy disoient qu'il
mentoit apertement, et se moquièrent de luy comme d'un povre homme.
Hélas! adonques fu bien vérifié cele parole qui dist ainsi: «Le povre a
parlé, et l'en luy dit: Qui est cestui? par moquerie. Le riche a parlé
et chascun se teust, par révérence de luy.»
Finablement, quant il fu sceu véritablement que l'en refaisoit le
pont, l'en y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne,
laquelle ne pot résister à la grant multitude des sajettes que les
Anglois traioient, et fu toute mise à mort. Et tandis que le roy estoit
à Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les Anglois, pour
certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy d'Angleterre
s'en devoit aler et passer par ilec.