XL.

_De la dolente bataille de Crecy._

Quant le roy vit ainsi faussement sa gent ressortir et aler, et

meismement[584] les Génevois, le roy commanda que l'en descendist

sur eux. Adonques, les nostres qui les cuidoient estre traîtres les

assaillirent moult cruellement et en mistrent pluseurs à mort. Et le

roy désiroit moult à soy combatre main à main au roy d'Angleterre; mais

bonnement il ne povoit, car les autres batailles qui estoient devant

se combatoient aux archiers, lesquels archiers navrèrent moult de leur

chevaux et leur firent moult d'autres dommages, en tant que c'est

pitié et doleur du recorder, et dura ladite bataille jusques à soleil

couchant. Finablement tout le fais de la bataille chéi sus les nos et

fu contre eux.

[Note 584: _Meismement._ Surtout.]

En icelle journée, toute France ot confusion telle qu'elle n'avoit

onques-mais par le roy d'Angleterre soufferte, dont il soit mémoire

à présent[585]; car par pou de gens, et gens de nulle value, c'est

assavoir, archiers, furent tués le roy de Boesme, fils de Henri

jadis empereur; le conte d'Alençon, frère du roy de France; le duc

de Lorraine, le conte de Bloys, le conte de Flandres, le conte de

Harecourt[586], le conte de Sancerre, le conte de Samines[587] et moult

d'autres nobles compaignies de barons et de chevaliers, desquels Dieu

veuille avoir merci!

[Note 585: Ce passage prouve que le chroniqueur écrivoit avant la

balaille de Poitiers.]

[Note 586: _Le conte de Harecourt._ Jean, frère de Geoffroi de

Harecourt.]

[Note 587: _Samines._ Ce mot qui paroît corrompu est omis dans

plusieurs manuscrits; dans le nº 9615, on lit de _Fiennes_. Dans les

éditions gothiques: _de Vienne_. Le continuateur latin de Nangis dit:

_Et alias dux de quo non recolo._]

En celui lieu de Crecy, la fleur de la chevalerie chéi[588]. la

nuit devant, le roy, par le conseil de monseigneur Jehan de Haynau,

chevalier, s'en ala gesir à la ville de la Braye[589]. Le dimenche

matin, les Anglois ne se départirent pas, mais le roy, aveques ceux

qu'il pot avoir en sa compaignie, s'en ala hastivement à la cité

d'Amiens et ilec se tint. Iceluy meisme matin, pluseurs des nostres

tant de pié comme de cheval, pour ce qu'il véoient les banières du roy,

si cuidoient que le roy y fust et se boutèrent dedens les Anglois;

dont il avint que, en iceluy meisme dimenche, les Anglois en tuèrent

greigneur nombre qu'il n'avoient fait le samedi devant, pourquoy

nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les desertes

de nos péchiés, jasoit ce que à nous n'aparteigne pas de en jugier.

Mais ce que nous voions, nous tesmoignons; car l'orgueil estoit moult

grant en France, et meismement ès nobles et en aucuns autres; c'est

assavoir: en orgueil de seigneurie et en convoitise de richesses et en

deshonnesteté de vesteure et de divers habis qui couroient communément

par le royaume de France, car les uns avoient robes si courtes qu'il

ne leur venoient que aux nasches[590], et quant il se baissoient pour

servir un seigneur, il monstroient leur braies et ce qui estoit dedens

à ceux qui estoient derrière eux; et si estoient si étroites qu'il

leur falloit aide à eux vestir et au despoillier, et sembloit que l'en

les escorchoit quant l'en les despoilloit. Et les autres avoient robes

fronciées sus les rains comme femmes, et si avoient leurs chaperons

destrenchiés menuement tout en tour; et si avoient une chauce d'un drap

et l'autre d'autre; et si leur venoient leur cornettes et leur manches

près de terre, et sembloient mieux jugleurs[591] que autres gens. Et

pour ce, ce ne fu pas merveille sé Dieu voult corriger les excès des

François par son flael, le roy d'Angleterre[592].

[Note 588: «Et le roy fu tousjours en son rang et en sa bataille,

combien que pou de gens d'armes fussent demourés avecques luy. Et

receut maintes trais do sajettes de ses ennemis. Et quant vint vers

l'anuitier, par le conseil, etc.» (Cont. fr. de Nangis.)]

[Note 589: _La Braye._ Nos historiens modernes, d'après une leçon mal

lue de Froissart, ont fait ici tenir un bon mot à Philippe de Valois,

demandant l'entrée du château de La Bray: _Ouvrez, ouvrez, c'est la

fortune de la France_. Au lieu de cela, il y a dans tous les manuscrits

de Froissart, comme l'avoit remarqué M. Dacier, _Ouvrez, c'est

l'infortuné roi de France_. Ce qui est plus touchant et plus clair.]

[Note 590: _Nasches._ Fesses. _Nates._--Avant l'année 1340, les robes

longues ne laissoient pas voir les braies.]

[Note 591: _Jugleurs._ Ou bateleurs, comme ceux qui font des grimaces

et se masquent pour exciter le rire.]

[Note 592: On doit pourtant avouer que la punition de ces nouvelles

modes auroit été bien sévère.]

Après ces choses, se départi le roy anglois moult joieux de la grant

victoire qu'il avoit eue, et s'en ala passer à Monstereul et Bouloigne,

et vint jusques à Calais sus la Mer. En celle ville de Calais estoit

un vaillant chevalier, de par le roy de France capitaine, lequel

avoit à nom Jehan de Vienne, né de Bourgoigne. Et pour ce que le roy

d'Angleterre ne pot pas sitost entrer en la ville de Calais comme il

vault, il la fist fermer de siège, et si fist eslever habitations assez

près de ladite ville pour hébergier luy et son ost. Quant ceux de

Calais virent qu'il estoient ainsi avironnés de leur anemis, tant par

terre comme par mer, il ne s'en espoventèrent onques. Adonques jura le

roy d'Angleterre qu'il ne se partirait jusques à tant qu'il eust prise

ladite ville de Calais, et appella le lieu où luy et son ost estaient,

là où il avoit fait édifier, Villeneuve-la-Hardie; et là fu tout yver;

et luy admenistroient les Flamens vivres par paiant l'argent.

En ce meisme temps, reçurent les Flamens, en conte et en seigneur, le

fils du conte de Flandres derenièrement tué à Crecy, et luy promistrent

et jurèrent loyauté; et meismement qu'il ne le contraindroient à

prendre femme oultre sa volenté, né faire aucune chose contre la

féaulté qu'il devoit tenir et avoir envers le roy de France. Adonques,

aucuns des Flamens se retrairent du tout de porter vivres aux Anglois

pour ceste cause.

Au moys de septembre ensuivant, le jour de la Sainte-Croix, le corps

du conte d'Alençon derenièrement tué à Crecy fu enseveli aux Frères

Prescheurs à Paris.

En ce meisme temps, le roy de Boesme fu porté à Lucembourc et ilecques

meisme fu noblement enseveli. En oultre, les armes ou escus de

cinquante chevaliers esleus qui avecques luy moururent à Crecy sont,

environ sa sépulture, noblement et autentiquement paintes.

En la fin du moys de septembre, le conte Derbi qui résident estoit

pour lors à Bourdiaux, quant il vit que le duc de Normendie, fils du

roy de France, ot laissié le siège du chastel d'Aguillon, et qu'il fu

en France retorné, il esmeut son ost vers Xaintes en Poitou, et vint

à Saint-Jehan-d'Angeli en aidant, en robant et en ravissant hommes et

femmes sans nombre; et prist ladite ville de Saint-Jehan-d'Angeli sans

grant difficulté: car il n'i trouva nulle ou moult petite résistance.

Et là trouva des biens et des richesces, lesquelles il emporta avecques

luy; et d'ilec s'en ala à la cité de Poitiers sans quelconques

résistances, car chascun fuioit devant luy. Adonques, quant il vint en

la cité de Poitiers, il la prist sans bataille et sans labour. Et lors

prist les trésors et les richesses qu'il y pot trouver, et les bourgois

et les chanoines; et puis ardi la greigneur partie de la ville et le

palais du roy et s'en ala à Bordiaux à toutes ses richesses, et assez

tost après il passa en Angleterre.

[593]Environ la feste saint Denis, le roy demanda ou fist demander à

l'abbé et au couvent de ce meisme lieu subside pour l'occasion de ses

guerres. Et entre les autres choses, l'en demandoit le crucefis d'or.

Mais il fu respondu de l'abbé et du couvent que, en bonne conscience,

il ne porroit ce faire; car le pape Eugène le tiers le bénéi et jeta

sentence d'escommeniement sur tous ceux qui le descouverroient ou qui

dommage i feroient; si comme il est escript au pié de la crois dudit

crudefis.

[Note 593: Ce paragraphe a été biffé avec intention dans le manuscrit

de Charles V.]

En ce temps, Pierre des Essars, de la nascion de Normendie, garde

et dispenseur, pour partie, des trésors du roy, fut pris et mis en

diverses prisons, c'est assavoir d'un fort en autre. Mais en la fin,

après moult de reproches et de grans vilanies pour la mort esquiver,

il fu condampné à cent mille flourins à la chaière[594]. Mais par les

prières du conte de Flandres faites au roy, l'en en pardonna audit

Pierre cinquante mille flourins.

[Note 594: _A la chaière._ A la chaire. Florins sur lesquels étoit

gravée la figure du roi assis.]

En ce meisme temps, environ la feste saint Martin d'yver, l'abbé

de Saint-Denis, l'abbé de Noiremoustier et l'abbé de Corbie furent

establis trésoriers du roy de France; mais un pou après qu'il orent

laissié ledit office, trois évesques et trois chevaliers furent adjoins

avecques eux, et aussi furent fais recteurs, gouverneurs et conseillers

de tout le royaume de France.

En ce temps pristrent les Anglois une ville en Poitou, laquelle

est appellée Tuelle[595], et la pillèrent de tous les biens qu'il

trouvèrent.

[Note 595: _Tuelle._ Sans doute: Tulle.]

En ce meisme an, le juesdi après la Conception Nostre-Dame au moys de

décembre, deux chevaliers normans, c'est assavoir, messire Nichole

de Gronssi et messire Rolant de Verdun, lesquels, n'avoient gaires,

avoient esté pris par messire Phelippe-le-Despensier chevalier, à

Carentan en Normendie, et avoient esté envoiés à Paris par ledit

messire Phelippe, furent menés ès halles à Paris, et là orent les

testes copées et puis furent pendus au gibet.

En ce meisme temps, se présenta au roy de France messire Geffroi de

Harecourt, chevalier normant, la touaille double mise de ses propres

mains en son col en disant telles paroles: «J'ai esté traitre du roy et

du royaume, si requiers miséricorde et pais.» Lesquelles miséricordes

et pais le roy de sa bénignité luy ottroia.

En cest an, environ la feste de la Thyphaine, fu ordené et commencié à

faire les fossés à l'environ de la ville monseigneur saint Denis, afin

que elle fust plus fort.

En ce temps, la ville de Tuelle, laquelle avoit esté prise, n'avoit

guères, par les Anglois, fu recouvrée et reprise par les François.

[596]En ce temps, monseigneur Jehan de Chaalon, Bourgoignon chevalier,

dégastoit la terre du duc de Bourgoigne, par occisions, par feux et par

rapines.

[Note 596: Ce paragraphe manque dans les éditions gothiques, et dans la

plupart des manuscrits.]

En ce temps, David le roy d'Escoce fu pris des Anglois.

En ce meisme an, environ la mi-karesme, les Lombars usuriers furent

pris au royaume de France; et quiconques estoit tenu ou lié aux Lombars

en usure, et il paiast au roy le principal auquel il estoit tenu aux

Lombars, il estoit quitte de l'usure.

En ice temps, le dimenche que l'en chante Isti sunt dies, le roy

prist à Saint-Denis l'oriflambe et la bailla à messire Geffroy de

Charny[597], chevalier bourgoignon, preud'homme et en armes expert, et

en pluseurs fais approuvé.

[Note 597: _Geffroi de Charny._ Ce passage fournit l'occasion de

compléter la courte notice que donne sur Geoffroy de Charny Pierre de

Saint-Julien dans ses précieux _Mélanges historiques_, page 374. Il

dit que le bon Geoffroi fut choisi pour porte-oriflamme seulement par

le roi Jean, et qu'il mourut à la bataille de Poitiers. La maison de

_Charny_ s'est fondue dans celle de _Beauffremont_ qui fleurit encore.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 272 / 290 题