_Coment les Anglois prisrent par traïson Lannyon._
L'an de grâce mil trois cent quarante-six, comme les Anglois orent
demouré près d'un an à la Roche-Derian, et, l'année paravant, eussent
fait pluseurs assaus à la ville de Lannyon[556], tant que ceux de la
ville par pluseurs fois estoient issus de leur garnisons pour eulx
combattre en plain champ aux Anglois et avoient eu pluseurs victoires
contre eulx. Si avint qu'il y ot deux traîtres principaux en celle
ville qui estoient nommés Henri Quiguit et Pringuier Alloue[557],
escuiers, auxquels les Anglois vindrent parler un dimenche avant l'aube
du jour, pour ce qu'il devoient gaittier celle nuit. Et par le conseil
et la traïson de ces deux faux traîtres, les Anglois entrèrent en la
ville de Lannyon, si pristrent pluseurs riches hommes et de grant
richesse, et pluseurs autres mistrent à mors et tuèrent. Et quant
monseigneur Geffroy de Pont-Blanc[558], chevalier, qui à celle heure
estoit couchié tout nu en son ost, oï dire que la ville estoit ainsi
traye et que les anemis estoient dedens, si se leva et cria aux armes!
et n'oublia mie sa lance né le glaive[559] de ses deux mains; et issi
hors de sa maison moult courageusement. Et quant il fu en la rue et il
trouva les anemis, le premier et le secont qu'il encontra de sa lance
il tresperça. Au tiers, brisa sa lance. Et prist son glaive, si fèroit
à destre et à senestre, tellement que par sa vertu et par la force de
ses bras, il recula tous les Anglois jusques au dehors de la rue. Et
par le grant courage de luy issi tout seul après eux, les persécutant
hors de la rue en plaine place. Lors les Anglois le vont de toutes
pars environner; mais quant le noble chevalier vit ce, si mist son dos
contre le paroy d'une maison, et tourna le visage contre ses anemis,
et se deffendoit si fort que tous ceux qu'il féroit d'un grant glaive
qu'il tenoit, à terre il les trébuchoit et sans remède tous mors les
mettoit. Et quant les Anglois virent qu'il ne le povoient vaincre né
seurmonter, si firent voie à un archier qui traist une sajette contre
luy et le féri si fort en la jointure du genoil qu'il ne pot onques
puis démener son corps né soy mouvoir si légièrement. Adonques les
Anglois s'assemblèrent contre luy et luy firent pluseurs playes, et
finablement l'occistrent. Lequel chevalier noble et vaillant ainsi
mort noblement et occis pour la deffense du pays, il ne souffist mie
aux Anglois: ainsois les dens luy rompirent ens la bouche à cops
de pierres, et traisrent les ieux à son escuier. Quant monseigneur
Richart Toutesliam[560], capitaine de la Roche-Derian, oï sa mort, si
en mena grant dueil par semblant, espéciaument pour ce qu'il avoit
esté si vaillant de corps et de volenté, et pour ce qu'il ne l'avoient
pris vif. Celle matinée il tuèrent monseigneur Geffroy de Kaermel,
et pluseurs autres non mie si notables né si puissans. Il pristrent
aussi le seigneur du chastel de Qoettrec, et monseigneur Geffroy de
Quoettrevan, chevalier, et Rolant Phelippe, souverain sénéchal de
Bretaigne, et maistre Thibaut Meran, docteur en droit canon et en droit
civil, auquel il firent porter les charges de vin à la Roche-Derian,
en cotte, nus piés, sans chaperon et sans broies. Il emportèrent des
meubles de Lannyon sans nombre, et emmenèrent tous les prisonniers
qu'il porent nobles, desquels nul ne sceut le nombre fors Dieu
seulement. Toutes voies, les hommes ruraux de la Roche-Derian et des
villages d'entour jusques à trois lieues de toutes pars qui estoient
en la servitude des Anglois, avoient grant compassion de leur gent,
si comme il monstrèrent par après; mais il ne savoient autre chose
faire que labourer leur terres né autrement vivre. Adonques quant il
virent que la plus grant partie des Anglois qui estoient au chastel
de la Roche-Derian estoient issus pour aler à la liaison et à la
prise de Lannyon que les traîtres dessus dis avoient jà vendue, si le
mandèrent et le firent savoir à grant force de Bretons qui estoient
pour le temps en la ville de Guengamp. Lors ceux de Guengamp ordenèrent
un grant ost, sous monseigneur Geffroy Tournemine, chevalier, pour
prendre le chastel de la Roche-Derian; mais que avint-il? Les Anglois
de ladite Roche apprirent que les ruraux avoient descouvert et notifié
leur fait aux Bretons de Guengamp, si mandèrent ayde à ceux qui
traîtreusement avoient prise la ville de Lannyon. Lors les Anglois de
Lannyon vindrent en ayde à ceux de la Roche et amenèrent avant eux leur
prisonniers et les meubles qu'il avoient pris en la ville de Lannyon,
et la laissièrent vuide et despoilliée de tous biens. Et quant il
approchièrent de la Roche, le duc de Guengamp et ses gens estoient jà
venus au devant jusques à la Roche. Lors les Anglois laissièrent la
droite voie qui va de Lannyon à la Roche, et passèrent une yaue qui est
nommée Jaudi, par un gué qui est dit le Gué du prévost, et se mistrent
entre la Roche et les gens au duc de Guengamp, et ylec orent bataille
ensemble; et furent pris pluseurs d'une partie et d'autres, mais plus
en y ot pris de la partie au duc de Guengamp; par quoy il convint
retourner les autres à leur ville de Guengamp. Et ainsi les Anglois
à tous leur prisonniers entrèrent tantost à la Roche-Derian. Noient
moins, les habitans de Lannyon qui s'en estoient fuis et dispersés à
la venue des Anglois, quant il sceurent de certain que les Anglois
estoient partis du tout de Lannyon, si retournèrent à leur ville et
se deffendirent des anemis, et tindrent leur ville close jusques au
jour d'uy. Et quant les Anglois de la Roche virent que les ruraux qui
estoient en leur servitude et subjection avoient ainsi révélé aux
Bretons leur fait et leur estat, si les tindrent en plus dure et aspre
servitude que devant.
[Note 556: _Lannyon_ ou Lannion» petite ville entre _Morlaix_ et
_Treguier._]
[Note 557: Aucun autre historien ne les nomme; Dom Morice dit, d'après
Lebaud, _deux soldats de la garnison_. (Voy. _Hist. de Bretaigne_, t.
1, p. 274.)]
[Note 558: _Pont-Blanc._ Var. _Pyeblanc_, et _Poyblanc_.]
[Note 559: _Glaive._ Javelot, qu'on a dit d'abord _Glavelot_.]
[Note 560: _Toutesham._ Variantes: _Toutseuls_--_Tort._--Dom Morice le
nomme _Toussaint_; mais son véritable nom est _Totesham_, comme on le
voit par la lettre de Thomas d'_Agworth_(le Dagorné de Froissart et le
nôtre) au roi d'Angleterre, rapportée par Robert d'Awesbury.]
En celuy an, le samedi premier jour de juillet, fu fait à Paris une
horrible justice,--né onques mais n'avoit esté faite semblable au
royaume de France. Combien que nous lisons que l'empereur Henri en fist
une autèle, et en Angleterre aussi, une autre fois en avint une autre
semblable, toutes voies à Paris onques mais n'avoit esté telle,--d'un
bourgois de Compiègne appelle Symon Pouilliet, assez riche, qui fu
jugié à mort et mené aux halles de Paris; et fu estendu et lié sur un
estai de bois, ainsi comme la char en la boucherie, et fu ylec copé
et desmembré, premièrement les bras, puis les cuisses et après le
chief; et après pendu au gibet commun où l'en pent les larrons. Et tout
pour ce qu'il avoit dit, si comme l'en luy imposoit, que le droit du
royaume de France appartenoit mieux à Edouart, roy d'Angleterre, que
à Phelippe de Valois. De laquelle mort tout honteuse, France pot bien
dire la parole de Jhésucrist qui disoit: «Ci sont les commencemens des
douleurs,» si comme il sera monstré par après.