_D'un chat tout noir qui fu mis en un escrin en terre en un quarrefour,
par sorcelerie._
En ceste année aussi, avint que un abbé de Cistiaux fu robé de
merveilleusement grant somme d'argent. Si fist tant, par la procuracion
d'un homme qui demouroit à Chastiau-Landon et en avoit esté prévost,
pour quoy on l'appelloit encore Jehan Prévost, que convenance fu faite
entre luy et un mauvais sorcier que on feroit tant que on sauroit
qui estoient les larons, et coment il seroient contrains à faire
restitucion, en la manière qui s'en suit: premièrement, il fist faire,
à l'aide du dit Jehan Prévost, un escrin et mettre dedens un chat
tout noir, puis le fist enterrer en une fosse aux champs, droit en un
quarrefour, et ordena sa viande: et mist dedens l'escrin pour trois
jours, c'est assavoir pain destrempé et mouillié en cresme, en huille
sainte et en iaue benoicte, et à celle fin que le chat ainsi enterré
ne mourust, il y avoit deux pertuis en l'escrin, et deux longues
fistules qui seurmontoient la terre que on avoit gettée sus l'escrin,
afin que par les fistules l'air peust entrer en l'escrin par quoy le
chat peus espirer et respirer. Or avint que bergiers qui menoient leur
brebis aux champs, passèrent parmi ce quarrefour si comme il avoient
accoustumé: leur chiens commencièrent à flairier et à sentir le chat;
tantost trouvèrent le lieu où il estoit, lors se pristrent à fouir et
à grater des ongles trop fort pour noyent, [351]feust une taupe, si
n'estoit nul qui les peust oster d'ilec. Quant les bergiers virent
leur chiens qui ne se vouloient mouvoir d'ilec, si s'approchièrent
et oïrent le chat miauler, si furent moult esbahis. Ainsi comme les
chiens gratoient tousjours, un bergier qui fu plus sage des autres,
manda ceste chose à la justice qui tantost vint au lieu et trouva le
chat et la chose, ainsi comme elle avoit esté faite. Si se commença
à merveillier trop grandement, et pluseurs aussi qui estoient venus
avec lui. Et comme le prévost de Chastiau-Landon fu angoisseux et
pensant en soy meisme coment il pourroit l'aucteur de si horrible
malefice avoir né trouver, car il savoit bien que ce fait n'avoit
esté fait que pour aucun malefice faire; mais à quoy né de qui? il
en estoit ignorant. Avint ainsi comme il pensoit en soy meisme et
regardoit l'escrin qui estoit fait de nouvel, il appella tous les
charpentiers de la ville, et leur demanda qui avoit fait cest escrin?
Après la demande faite, un charpentier se mist avant, et dist qu'il
avoit fait l'escrin à l'instance d'un homme que on appelloit Jehan
Prévost, mais, sé Dieu luy voulsist aidier[352], il ne savoit à quel
fin il l'avoit fait faire. Un pou de temps passé, icelui Jehan Prévost
fu pris par souppeçon, questioné fu et mis en gehenne, et tantost
confessa le fait; puis accusa un homme qui estoit le principal, et qui
avoit esté trouveur de faire ce maléfice et ceste mauvaistié, appelé
Jehan Persant: après il accusa un moine de Cistiaux qui estoit apostat
estre espécial disciple de celuy Jehan Persant, l'abbé de Sarquenciaux
de l'ordre de Cistiaux, et aucuns chanoines rieulés[353] qui tous
estoient complices de ceste mauvaistié. Lesquiels furent pris, liés
et menés à Paris devant l'official de l'archevesque de Sens et devant
l'inquisiteur. Quant il furent devant eux, on leur demanda à quel fin
et pour quoy il avoient celle chose faite, et espéciaument à ceux
que on savoit par cuidier[354] qui estoient les maistres de l'art au
déable. Il respondirent que sé le chat fust demouré par trois jours
au quarrefour, après ces trois jours il l'eussent trait hors et puis
escorchié; après de la pel il eussent fait corroies, lesquielles il
eussent tirées et aloignées tant comme il peussent et nouées ensemble,
si que elles féissent et peussent faire un cerne[355], en l'espace
duquiel un homme peust estre dedens compris et contenu. Laquielle chose
faite, celuy qui seroit au milieu du cerne metroit tout premièrement
dedens son derrière de la viande de quoy le chat avoit esté nourri,
autrement ces invocations n'auroient point de effet et seroient de
nulle value. Et ce fait il appelleroit un déable appellé Berich,
lequiel vendroit tantost et sans délai, et à toutes les demandes que
on luy feroit, il respondroit et enseigneroit le larrecin, et tous
ceux qui seroient principaux du larrecin, et ceux qui ce avoient
fait; et plus il enseigneroit tout mal à faire et aprendroit à qui
luy demanderoit. Lesquielles confessions et droites diablies oïes,
Jehan Prevost et Jehan Persant comme auteurs et principaux de ceste
mauvaistié et maléfices furent jugiés à estre ars et punis par feu.
Mais comme la chose fu targiée à faire et retardée, l'un des deux c'est
assavoir Jehan Prevost va mourir, duquiel les os et tout furent ars en
poudre en detestacion de si horrible crime; et l'autre, c'est assavoir
Jehan Persant, à tout le chat pendu au col, fu ars et mis en poudre
l'endemain de la saint Nicholas. Après, l'abbé et le moine apostat, et
les autres chanoines rieulés qui à faire ce maléfice avoient administré
le cresme et les autres choses, furent premièrement dégradés, et
depuis, par jugement droiturier, furent condampnés et mis en chartre
perpétuellement.
[Note 351: Il semble qu'il faudroit: _Come sé ce féust_.]
[Note 352: _Sé Dieu luy voulsist aidier_. C'est la même invocation que
_Die m'aist_. Dieu lui fût en aide.]
[Note 353: _Rieulés_. Réglés ou réguliers.]
[Note 354: _Par cuidier_. Par conjecture.]
[Note 355: _Cerne_. Cercle.]
[356]Et en cest an meisme, fu un moine de Morigni, une abbaïe emprès
Estampes, qui, par sa curiosité et par son orgueil, voult susciter
et renouveller une hérésie et sorcerie condampnée qui est nommée en
latin _ars notoria_, et avoit pensé à luy donner autre titre et autre
nom. Si est cette science telle que elle enseigne à faire figures et
empreintes, et doivent estre différentes l'une de l'autre et assigniées
chascune à chascune science; puis doivent estre regardées à certain
temps fais en jeunes et en oroisons. Et ainsi, après le regart, estoit
espandue science, laquielle en ce regart on vouloit avoir et acquérir.
Mais il convenoit que on appellast aucuns noms mescogneus, lesquiels
noms on créoit fermement que c'estoient noms de déables; pour quoy
pluseurs celle science décevoit et estoient déceus, car nul n'avoit
oncques esté usant de celle science que aucun bien ou aucun fruit en
eust raporté; noient moins icelui moine reprouvoit icelle science,
jasoit ce qu'il fainsist que la benoicte vierge Marie luy fust apparue
moult de fois, et ainsi comme lui inspirant la science; et pour ce
à l'honneur d'elle, il avoit fait pluseurs images paindre en son
livre[357] avec pluseurs oroisons et caractères très piteusement, de
fines couleurs, en disant que la vierge Marie luy avoit tout révélé.
Lesquielles ymages appliquées à chascune science et regardées après les
oroisons dites, la science que on requéroit estoit donnée: et plus,
car fussent richesces, honneurs ou délices que on voulsist avoir, on
l'avoit. Et pour ce que le livre prometoit telles choses, et que il
esconvenoit faire invocacions et escrire deux fois son nom en ce livre,
et faire escrire le livre proprement pour soy, qui estoit couteuse
chose, autrement il ne luy vaudroit riens s'il n'en faisoit un escrire
à son coust et à ses despens; à juste cause fu condampné le dit livre à
Paris et jugié, comme faux et mauvais contre la foy crestienne, à estre
ars et mis en feu.
[Note 356: Cet alinéa renferme sur la superstition du moine de Morigny
bien d'autres détails que la continuation latine de Nangis.]
[Note 357: _En son livre_. «Et avoit en ce livre sept images peintes
qui représentoient les sept sciences que l'on voulult savoir.» (Msc.
218, S. F.)]