_Coment Jourdain de Lille fu trainé et pendu au gibet de Paris, pour
ses meffais._
L'an mil trois cent vingt-trois, un des nobles hommes de Gascoigne,
très noble de lignage mais très désordené en fais et en meurs,
appellé Jourdain de Lille, à qui le pape Jehan pour raison de la
hautesce de son lignage avoit donné sa nièce à mariage[347], comme
commune renommée courust contre luy, fu accusé devant le roy pour
ses grans mesfais, desquiels il fu convaincu et ataint, car il ne
se pot purgier né excuser. Le roy à la prière du pape Jehan qui luy
avoit escript qu'il le voulsist espargnier ceste fois, luy pardonna
dix-huit articles qui avoient esté proposées contre luy, pour chascun
desquiels il avoit esté jugié digne de mort. Lequiel Jourdain metant
en oubli la grace et le bienfait que le roy luy avoit fait, en riens
du monde ne s'amenda, mais ainsi comme devant et pis encore commença à
maufaire: c'est assavoir roberies, homicides, efforcier femmes, vierges
despuceller, estre rebelle au roy. Dont il avint que un sergent du roy
qui avoit sa mace esmailliée de fleur de lis, qui sont les armes de
France, et la portoit avec soy comme sergent d'armes ont de coustume,
il le tua de sa mace meisme[348], et ne tint conte de faire tieux
mauvaistiés né tieux fais. Il avoit, si comme on disoit, moult de
mauvaise merdaille[349], robeurs, murtriers et telle manière de gens
qui roboient et despoilloient les bonnes gens clers et lays, et puis
luy apportoient ce qu'il avoient pillié et robé. Longuement mena telle
vie, tant que plaintes et clameurs de rechief en vindrent au roy; pour
quoy le roy luy manda qu'il se venist excuser devant luy et ses barons.
Lequiel quant il entendi le mandement vint à grand arroy à Paris et à
grant orgueil; et vindrent avec luy pluseurs contes et barons qui en
tant comme il povoient le seurportoient et excusoient. D'autre part
vindrent contre luy pluseurs autres nobles hommes: c'est assavoir le
marquis d'Ancone[350] qui avoit esté neveu le pape Climent, et ses fils
avec luy, et moult d'autres barons et grans seigneurs qui proposoient
contre luy moult de mauvaistiés et de forfais, lesquiels il offrirent
à prouver sé ainsi estoit qu'il les voulsist nier. Et le dit Jourdain
respondi que tout ce qu'il luy metoient sus, le roy luy avoit pardonné.
Mais non obstant la response, il fu prouvé que après le pardon et la
rémission le roy il avoit fait pluseurs fais par quoy il estoit digne
de mort: pour lesquiels il fu mis en prison au chastelet, et puis du
chastelet il fu mené devant les seigneurs de parlement, accompaignié de
gens d'armes, et ylec selon les mérites de ses fais fu jugié à estre
digne de mort. Lors fu pris de rechief et mené en Chastelet, et le
samedi, septiesme jour de may, fu trainé à queues de chevaux et pendu
au gibet de Paris, au plus haut, vestu des draps du pape Jehan dont il
avoit espousée la niepce.
[Note 347: Dom Vaissette nie cette alliance. Jourdain de Lille,
seigneur de Casaubon, dont il s'agit ici, auroit épousé, suivant cet
excellent historien, Catherine de Grailly.]
[Note 348: «Et du sergent auquel il avoit bouté la masse enarmée des
armes le roy, parmi le fondement, et puis l'eust occis...» (Msc. nº
218, Sup. fr.)]
[Note 349: Ce mot, autrefois fort usité, répondoit à ceux de
_canaille_, _crapule_, que nous ne craignons pas toujours de prononcer.]
[Note 350: Appelé par D. Vaissette _le vicomte de Lomagne_, t. 4, p.
191; et par le continuateur de Nangis, _marchione de Angonitano_.]
A la Penthecoste ensuivant, la royne Marie, femme du roy Charles et
suer du roy de Boesme, fu couronnée en la chapelle du roy à Paris,
présens son dit frère et son oncle l'archevesque de Trèves, à grant
multitude de nobles hommes d'Alemaigne.
En ceste année meisme, saint Thomas d'Aquin, de l'ordre des frères
Prescheurs, noble de lignage selon le monde et excellent docteur en
théologie, examinacion faite de sa vie, de ses meurs et des miracles
aussi que Dieu par sa débonnaireté avoit fait ou faisoit pour luy;
veu le procès et enqueste sur ce diligemment faites et approuvées par
le collège de Rome; le pape, par le consentement de ses frères les
cardinals, le canonisa; et ordena la solempnité de la feste à certain
jour, c'est assavoir le quinziesme jour de juignet.