LIII.

_Coment le roy visita la terre d'Aquitaine et le païs environ._

En cest an, quant Hue le conte de la Marche fu mort, Phelippe le roy

de France par son don reçut la cité d'Angoulesme avec la conté[196].

Et en cest an ensement, Phelippe-le-Biau, roy de France, tout le temps

d'iver visita la terre d'Aquitaine et les provinces de Thoulouse

et d'Albigois, et avironna le païs jusques à tant qu'il venist aux

contrées des Narbonnois; et les courages de moult de gens tant du menu

peuple comme des nobles et des barons, qui jà estoient esmeus par le

conseil des mauvais, et a par un pou vouloient le roy deffier, referma

en la grace de s'amour. Et pour ce que il se monstra à tous libéral,

large, favorable et benigne, fu-il de eux grandement et honorablement

receu, et de moult de grans dons, se il les voulsist avoir receus,

rémuneré; et attrait à luy merveilleusement les cuers de tous. Et

adecertes en pou de temps en amour furent envers luy trestous attrais,

si que il luy promistrent loyaument en effect luy faire aide de toute

leur vertu à leur propres despens contre tous les adversaires du

royaume de France et meismement contre les Flamens, les quiels le roy

proposoit au temps d'esté ensuivant de rechief guerroier. Et après ce

que le roy fust venu à la noble cité de Thoulouse, envers aucuns frères

de l'ordre des Prescheurs qui ilec estoient envoiés pour encerchier les

hérites, s'éleva et esmut une complainte détestable et diffamable: car,

si comme l'en disoit moult, les devant dis frères, tant nobles comme

non nobles accusoient de hérésie sans cause, et les faisoient, par les

seneschaux et baillis le roy ou par leur sergens, par paines en prison

detenir, dont moult de fois avenoit que ceux qui donnoient pécune

aux frères s'en eschapoient tantost sans estre mal mis. Des quielles

félonnies faites, jasoit ce que le roy par devant ce en eust cogneu,

par un noble homme appellé le Vidame de Piquegni, chevalier sage et

loyal et très gentil lequel en l'an devant passé avoit ilec envoié, la

vengeance à dissimulacion proloigna, jusques à tant que de plus sage

et de plus sain conseil fust après ce informé. Et pour ce que le dit

chevalier aucuns de prison sans la volenté des frères délivra, comme

il usast de l'auctorité et légacion royal en ces parties, ces frères,

en ce point non reposans[197], dénoncièrent le dit chevalier par toute

la terre publiquement, et manifestement pour escommenié. Encontre la

sentence des quiels, cil chevalier feit appel, et lors, la besoigne de

son appel maintenant jusques à Rome ensuivi. En la persécucion d'icelle

besoigne comme moult entendist, près de Perreuse où lors la court de

Rome estoit fu mort[198]. Et ceste besoigne fu puis menée devant le

pape Benedic, et fu trouvé que les dis frères enquisiteurs des bougres

et herites, estoient faussement encusés de la procuracion des dis

bougres, et fu trouvé que le dit Vidame de Piquegni, en donnant faveur

aux dis bougres contre droit et contre les ordenances de l'églyse de

Rome, avoit brisié les prisons et délivré pluseurs bougres, pour quoy

il fu dénoncié pour escommenié par le commandement du pape.

[Note 196: _Par son don_. C'est-à-dire par l'effet d'une interprétation

fort arbitraire donnée aux anciennes dispositions du précédent comte de

la Marche, Hugues XIII de Lusignan. Nos historiens ne manquent jamais

de colorer de motifs plausibles les usurpations de nos rois sur les

grands vassaux de leur couronne.]

[Note 197: _En ce point non reposans_. «Inquisitoribus præfatis, id

indigné ferentibus.»]

[Note 198: La fin de cet alinéa n'est pas traduite de la continuation

de Nangis.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 136 / 290 题