LIV.

_De la bataille du convers et du diable._

[199]En cest an meisme, le samedi devant Noël, un convers du val de

Sarnay, de l'ordre de Cistiaux, lequiel avoit nom Adam et estoit

gouverneur d'une granche qui est appellée Croches assez près de

Chevreuse; le quiel Adam se leva devant le jour, le devant dit samedi,

nonobstant qu'ilcuidast vraiement qu'il fust jour, et commença à

chevauchier et estoit avec luy un varlet à pié. Et quant il ot un pou

chevauchié, il vit le diable visiblement en quatre ou cinq formes,

assez loing de la dite granche. Et ainsi comme il chevauchoit en disant

ses oroisons acoustumées en lieu de matines et de heures, il vit devant

soy ainsi comme un grant arbre au chemin par le quiel il aloit; et

luy sembloit que le dit arbre venoit bien hastivement à l'encontre

de luy. Adonc commença son cheval à frémir et estre ainsi comme demi

forsené, par telle manière que à paine le povoit-il mener droite voie:

et d'autre part son varlet commença à frémir et à héricier, et avoit

très grant horreur, en telle manière que à paine se povoit-il soustenir

sur ses piés né après son maistre aler. Si commença le dit arbre à

approuchier du dit convers, et, quant il fu un pou près de luy, il

luy sembla qu'il estoit brun et ainsi comme couvert de gelée blanche.

Comme il le regardoit, il va cheoir emprès luy en telle manière que

oncques ne toucha à luy: mais très grant puantise et corrupcion du dit

arbre issi. Lors aperçut le dit convers que ce estoit le diable qui

luy vouloit nuire; adonc commença à appeller la benoicte vierge Marie

le plus dévotement qu'il pot. Si avint, assez tost après qu'il se fust

recommendé à Nostre-Dame, qu'il commença à chevauchier moult lentement

comme homme espoventé; si vit de rechief le diable qui chevauchoit

après luy à son destre costé, et estoit environ deux piés près du dit

convers en forme de homme, et ne parla oncques à luy. Adonc ledit

convers prit en soy hardiesce, et parla au diable et dist en celle

manière: «Meschant, coment es-tu si hardi de moy faire assaut en ceste

heure, que mes frères chantent matines et loenges[200], et prient,

pour moy et pour les autres frères qui ne sont pas présens, Dieu et la

benoicte vierge Marie, à la quielle ceste benoicte journée de samedi

est appropriée? Dépars toi, car nulle partie n'as en moy, pour ce que

à la Vierge sergent me suis voué.» Lors le diable en pou d'espace se

désapparu. Tiercement luy apparu le diable en forme d'un homme de très

grant estature, mais il avoit le col gresle et menu, et estoit emprès

luy: et lors le convers qui moult se courrouça de ce qu'il luy faisoit

tant de molestes et empeschemens, prist un petit glaive qu'il portoit,

et le commença à férir forment; mais son cop fu aussi vain comme s'il

eust féru un drapel pendu en l'air. De rechief et quartement apparu

le diable au dit frère Adam, en habit d'un homme noir né trop grant

né trop petit, ainsi comme sé ce fust un moine noir, ses ieux gros

et resplandissans ainsi comme deux chauderons de cuivre nouvellement

esclaircis, ou nouvellement dorés: adonques le dit convers qui jà

estoit moult lassé et troublé de l'ennui que le diable luy faisoit, si

se pensa qu'il le ferroit en l'un de ses ieux; adonc il esma[201] son

cop pour le férir; mais le chaperon luy chéi devant ses ieux, si perdi

son cop.

[Note 199: Ce chapitre n'est pas dans la continuation de Nangis. _Le

Val de Sernay_ est entre Rambouillet et Chevreuse.--On remarquera

d'ailleurs, à compter d'ici, que notre chronique prend une autre

allure, et révèle, non-seulement un meilleur écrivain, mais un écrivain

original.]

[Note 200: _Loenges_. Laudes.]

[Note 201: _Esma_. Mesura.]

De rechief luy apparu le diable en forme d'une diverse beste et avoit

les oreilles larges comme un asne. Adont dit le varlet du convers à

son maistre: «Sire, j'ai oï dire que qui feroit un grant cercle, et

mettroit au milieu et tout environ le signe de la croix, le diable n'i

oseroit approchier. Ce meschant ci vous fait trop de moleste: si vous

conseille que vous faciez ce que je vous dis.» Adonc le convers prist

son petit glaive qu'il portoit à son costé, au quiel glaive avoit un

fer taillant de deux costés et fist un cercle, et fist au milieu et

en tour le dit cercle le signe de la croix; et dedens le dit cercle

fist entrer son cheval et son varlet, et se mist le dit convers à pié

encontre le diable, et luy commença à dire moult de laides parolles et

de reproches, et en la fin il luy cracha au visage. Lors le diable mua

ses grans oreilles en cornes, et sembloit que ce fust un asne cornu.

Quant le convers ot ce apperceu, si luy voult coper une de ses cornes

et le féri, mais son cop rebondi ainsi comme s'il eust féru contre une

pierre de marbre, et ne luy fist nul mal. Lors le varlet du convers dit

à son maistre: «Sire, faites en vous le signe de la croix.» Et adonc

se signa ledit convers, et tantost le diable en semblance d'un gros

tonniau roullant, vers une ville qui estoit appellée Mollières[202] qui

assez près estoit d'ilec, s'en ala; et ne le vit plus le dit convers.

Lors se prist le dit convers à cheminer, car il estoit jà jour cler,

et s'en vint à son abbé au mieux qu'il pot, le quiel estoit à l'une

des granches avecques autres abbés de leur ordre; et là estoit mandé

le dit convers de son abbé pour disner avec luy. Et là vint le dit

convers assez matin, et leur conta l'aventure qui leur estoit avenue.

Si raconte cestui qui fist ceste cronique et qui fu présent quant le

dit convers fist foy et serement devant les abbés de son ordre, que ce

qui par avant est escript luy estoit avenu en la forme et manière que

il le dénonçoit. Et si tesmoigne ceslui qui fist ceste cronique qu'il

scet bien le lieu et qu'il vit le cheval qui par avant estoit paisible

et débonnaire, et depuis il estoit ainsi comme tout impétueux et demi

forsené. Toutes les quielles choses furent confessées et tesmoigniées

par le serement du dit varlet qui estoit avec le dit convers quant ces

choses luy avindrent. Et fallut que le dit commis fust despouillié de

la robe qu'il avoit vestue, tant puoit, et qu'il fust revestu de l'une

des robes aux autres frères[203].

[Note 202: _Mollières_. Aujourd'hui _Les Mollières_, à deux lieues de

Chevreuse.]

[Note 203: Cette légende bizarre et précieuse, surtout par la mention

exacte qu'il nous donne du lieu de la scène, a de plus le mérite de

nous prouver d'une façon irrécusable que cette partie des Chroniques de

Saint-Denis est l'ouvrage d'un écrivain contemporain.]

Et en ce meisme an, Guillaume le fils au conte de Haynaut et Gui

évesque de Trajette[204], son aïeul[205], furent desconfis des Flamens;

les quiels avoient occupé une grande partie de Gerlande: et fu le dit

évesque pris, et le dit Guillaume se sauva en un chastel.

[Note 204: _Trajette_. Maestricht. «Trajectensis

episcopus.»--_Gerlande_ pour Zélande.]

[Note 205: _Son aïeul_. «Patruus.»]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 137 / 290 题