_De la bataille du convers et du diable._
[199]En cest an meisme, le samedi devant Noël, un convers du val de
Sarnay, de l'ordre de Cistiaux, lequiel avoit nom Adam et estoit
gouverneur d'une granche qui est appellée Croches assez près de
Chevreuse; le quiel Adam se leva devant le jour, le devant dit samedi,
nonobstant qu'ilcuidast vraiement qu'il fust jour, et commença à
chevauchier et estoit avec luy un varlet à pié. Et quant il ot un pou
chevauchié, il vit le diable visiblement en quatre ou cinq formes,
assez loing de la dite granche. Et ainsi comme il chevauchoit en disant
ses oroisons acoustumées en lieu de matines et de heures, il vit devant
soy ainsi comme un grant arbre au chemin par le quiel il aloit; et
luy sembloit que le dit arbre venoit bien hastivement à l'encontre
de luy. Adonc commença son cheval à frémir et estre ainsi comme demi
forsené, par telle manière que à paine le povoit-il mener droite voie:
et d'autre part son varlet commença à frémir et à héricier, et avoit
très grant horreur, en telle manière que à paine se povoit-il soustenir
sur ses piés né après son maistre aler. Si commença le dit arbre à
approuchier du dit convers, et, quant il fu un pou près de luy, il
luy sembla qu'il estoit brun et ainsi comme couvert de gelée blanche.
Comme il le regardoit, il va cheoir emprès luy en telle manière que
oncques ne toucha à luy: mais très grant puantise et corrupcion du dit
arbre issi. Lors aperçut le dit convers que ce estoit le diable qui
luy vouloit nuire; adonc commença à appeller la benoicte vierge Marie
le plus dévotement qu'il pot. Si avint, assez tost après qu'il se fust
recommendé à Nostre-Dame, qu'il commença à chevauchier moult lentement
comme homme espoventé; si vit de rechief le diable qui chevauchoit
après luy à son destre costé, et estoit environ deux piés près du dit
convers en forme de homme, et ne parla oncques à luy. Adonc ledit
convers prit en soy hardiesce, et parla au diable et dist en celle
manière: «Meschant, coment es-tu si hardi de moy faire assaut en ceste
heure, que mes frères chantent matines et loenges[200], et prient,
pour moy et pour les autres frères qui ne sont pas présens, Dieu et la
benoicte vierge Marie, à la quielle ceste benoicte journée de samedi
est appropriée? Dépars toi, car nulle partie n'as en moy, pour ce que
à la Vierge sergent me suis voué.» Lors le diable en pou d'espace se
désapparu. Tiercement luy apparu le diable en forme d'un homme de très
grant estature, mais il avoit le col gresle et menu, et estoit emprès
luy: et lors le convers qui moult se courrouça de ce qu'il luy faisoit
tant de molestes et empeschemens, prist un petit glaive qu'il portoit,
et le commença à férir forment; mais son cop fu aussi vain comme s'il
eust féru un drapel pendu en l'air. De rechief et quartement apparu
le diable au dit frère Adam, en habit d'un homme noir né trop grant
né trop petit, ainsi comme sé ce fust un moine noir, ses ieux gros
et resplandissans ainsi comme deux chauderons de cuivre nouvellement
esclaircis, ou nouvellement dorés: adonques le dit convers qui jà
estoit moult lassé et troublé de l'ennui que le diable luy faisoit, si
se pensa qu'il le ferroit en l'un de ses ieux; adonc il esma[201] son
cop pour le férir; mais le chaperon luy chéi devant ses ieux, si perdi
son cop.
[Note 199: Ce chapitre n'est pas dans la continuation de Nangis. _Le
Val de Sernay_ est entre Rambouillet et Chevreuse.--On remarquera
d'ailleurs, à compter d'ici, que notre chronique prend une autre
allure, et révèle, non-seulement un meilleur écrivain, mais un écrivain
original.]
[Note 200: _Loenges_. Laudes.]
[Note 201: _Esma_. Mesura.]
De rechief luy apparu le diable en forme d'une diverse beste et avoit
les oreilles larges comme un asne. Adont dit le varlet du convers à
son maistre: «Sire, j'ai oï dire que qui feroit un grant cercle, et
mettroit au milieu et tout environ le signe de la croix, le diable n'i
oseroit approchier. Ce meschant ci vous fait trop de moleste: si vous
conseille que vous faciez ce que je vous dis.» Adonc le convers prist
son petit glaive qu'il portoit à son costé, au quiel glaive avoit un
fer taillant de deux costés et fist un cercle, et fist au milieu et
en tour le dit cercle le signe de la croix; et dedens le dit cercle
fist entrer son cheval et son varlet, et se mist le dit convers à pié
encontre le diable, et luy commença à dire moult de laides parolles et
de reproches, et en la fin il luy cracha au visage. Lors le diable mua
ses grans oreilles en cornes, et sembloit que ce fust un asne cornu.
Quant le convers ot ce apperceu, si luy voult coper une de ses cornes
et le féri, mais son cop rebondi ainsi comme s'il eust féru contre une
pierre de marbre, et ne luy fist nul mal. Lors le varlet du convers dit
à son maistre: «Sire, faites en vous le signe de la croix.» Et adonc
se signa ledit convers, et tantost le diable en semblance d'un gros
tonniau roullant, vers une ville qui estoit appellée Mollières[202] qui
assez près estoit d'ilec, s'en ala; et ne le vit plus le dit convers.
Lors se prist le dit convers à cheminer, car il estoit jà jour cler,
et s'en vint à son abbé au mieux qu'il pot, le quiel estoit à l'une
des granches avecques autres abbés de leur ordre; et là estoit mandé
le dit convers de son abbé pour disner avec luy. Et là vint le dit
convers assez matin, et leur conta l'aventure qui leur estoit avenue.
Si raconte cestui qui fist ceste cronique et qui fu présent quant le
dit convers fist foy et serement devant les abbés de son ordre, que ce
qui par avant est escript luy estoit avenu en la forme et manière que
il le dénonçoit. Et si tesmoigne ceslui qui fist ceste cronique qu'il
scet bien le lieu et qu'il vit le cheval qui par avant estoit paisible
et débonnaire, et depuis il estoit ainsi comme tout impétueux et demi
forsené. Toutes les quielles choses furent confessées et tesmoigniées
par le serement du dit varlet qui estoit avec le dit convers quant ces
choses luy avindrent. Et fallut que le dit commis fust despouillié de
la robe qu'il avoit vestue, tant puoit, et qu'il fust revestu de l'une
des robes aux autres frères[203].
[Note 202: _Mollières_. Aujourd'hui _Les Mollières_, à deux lieues de
Chevreuse.]
[Note 203: Cette légende bizarre et précieuse, surtout par la mention
exacte qu'il nous donne du lieu de la scène, a de plus le mérite de
nous prouver d'une façon irrécusable que cette partie des Chroniques de
Saint-Denis est l'ouvrage d'un écrivain contemporain.]
Et en ce meisme an, Guillaume le fils au conte de Haynaut et Gui
évesque de Trajette[204], son aïeul[205], furent desconfis des Flamens;
les quiels avoient occupé une grande partie de Gerlande: et fu le dit
évesque pris, et le dit Guillaume se sauva en un chastel.
[Note 204: _Trajette_. Maestricht. «Trajectensis
episcopus.»--_Gerlande_ pour Zélande.]
[Note 205: _Son aïeul_. «Patruus.»]