LII.

_De la mort le pape Boniface._

Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies

et les crimes de luy dit au concile des François, et l'appel qui

fu proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour

remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de

pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la

Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité

d'Anaigne[190] dont traioit origine[191] et naissance, et sous la garde

de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals

dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes.

Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à

faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver

seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant

assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains

que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il

fu tantost rendu et pris[192]: et eust été d'un des chevaliers de

la Colompne deux fois parmi le corps féru d'un glaive, sé un autre

chevalier de France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce

chevalier de la Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il

en fu ensanglanté. Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy

de France nommé monseigneur Guillaume de Nogaret[193], il le suivi

humblement et dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et

dit en telle manière: «O tu chaitif pape, voy et considère et regarde

de monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume

te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce

ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la

besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous

diacre-cardinal qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de

la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il

ot ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut;

et par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si

qu'il mengoit ses mains, et furent oïes de toutes pars par le chastel

les tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès

contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de

foy[194] mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le

cent quatre-vingt et dix-huitiesme[195], Benedic l'onziesme, de la

nacion de Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle

Jacobins.

[Note 190: _D'Anaigne_. Agnani.]

[Note 191: _Dont traioit origine_. «Unde extrahebat originem.» Voici

comment cette phrase est rendue dans les précédentes éditions: _La cité

d'Araines où Origenes prinst naissance._]

[Note 192: On voit que le vieux historiographe françois essaie

de colorer la violence faite au pape par les satellites de

Philippe-le-Bel. Mais pour Vely, il va jusqu'à nommer en cette occasion

Nogaret: «_Le généreux françois_.» On pourroit en dire presque autant

des assassins de Thomas Becquet. Il faut voir le piquant et véridique

récit de tout cela dans la chronique métrique attribuée à Godefroy de

Paris.]

[Note 193: La maison de _La Valette_ prétend descendre en ligne droite

de ce Nogaret, dont l'aïeul avoit été brûlé vif, comme hérétique

albigeois; mais les preuves ont toujours semblé insuffisantes.]

[Note 194: Cette opinion est mal fondée. Boniface dicta avant de mourir

une profession de foi très orthodoxe. Mais l'église gallicane qui

l'avoit condamné comme hérétique avoit intérêt à dire le contraire.]

[Note 195: _L'art de vérifier les dates_, plus croyable ici, compte le

cent quatre-vingt-neuvième.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 135 / 290 题