_De la mort le pape Boniface._
Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies
et les crimes de luy dit au concile des François, et l'appel qui
fu proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour
remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de
pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la
Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité
d'Anaigne[190] dont traioit origine[191] et naissance, et sous la garde
de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals
dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes.
Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à
faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver
seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant
assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains
que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il
fu tantost rendu et pris[192]: et eust été d'un des chevaliers de
la Colompne deux fois parmi le corps féru d'un glaive, sé un autre
chevalier de France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce
chevalier de la Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il
en fu ensanglanté. Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy
de France nommé monseigneur Guillaume de Nogaret[193], il le suivi
humblement et dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et
dit en telle manière: «O tu chaitif pape, voy et considère et regarde
de monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume
te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce
ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la
besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous
diacre-cardinal qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de
la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il
ot ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut;
et par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si
qu'il mengoit ses mains, et furent oïes de toutes pars par le chastel
les tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès
contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de
foy[194] mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le
cent quatre-vingt et dix-huitiesme[195], Benedic l'onziesme, de la
nacion de Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle
Jacobins.
[Note 190: _D'Anaigne_. Agnani.]
[Note 191: _Dont traioit origine_. «Unde extrahebat originem.» Voici
comment cette phrase est rendue dans les précédentes éditions: _La cité
d'Araines où Origenes prinst naissance._]
[Note 192: On voit que le vieux historiographe françois essaie
de colorer la violence faite au pape par les satellites de
Philippe-le-Bel. Mais pour Vely, il va jusqu'à nommer en cette occasion
Nogaret: «_Le généreux françois_.» On pourroit en dire presque autant
des assassins de Thomas Becquet. Il faut voir le piquant et véridique
récit de tout cela dans la chronique métrique attribuée à Godefroy de
Paris.]
[Note 193: La maison de _La Valette_ prétend descendre en ligne droite
de ce Nogaret, dont l'aïeul avoit été brûlé vif, comme hérétique
albigeois; mais les preuves ont toujours semblé insuffisantes.]
[Note 194: Cette opinion est mal fondée. Boniface dicta avant de mourir
une profession de foi très orthodoxe. Mais l'église gallicane qui
l'avoit condamné comme hérétique avoit intérêt à dire le contraire.]
[Note 195: _L'art de vérifier les dates_, plus croyable ici, compte le
cent quatre-vingt-neuvième.]