Jeanne frémit. Elle promena autour d'elle un regard plein d'angoisses et

de défiance. Ce n'est pas sans dessein que nous écrivons le second ce

mot défiance, qui paraîtrait le moins fort des deux; Jeanne frissonna

d'une angoisse irréfléchie; elle allumait, pour prendre garde, deux yeux

terribles dans les ténèbres.

--Vous êtes le greffier Breton, dit-elle alors; mais qui sont ces deux

messieurs, vos acolytes?

Le greffier allait répondre, lorsque le guichetier, prévenant sa parole,

s'élança auprès de lui, et, à son oreille, glissa ces mots empreints

d'une peur ou d'une compassion éloquente:

--Ne le lui dites pas!

Jeanne entendit; elle regarda ces deux hommes plus attentivement qu'elle

n'avait fait jusqu'alors. Elle s'étonna de voir l'habit gris de fer à

boutons de fer de l'un, la veste et le bonnet à poil de l'autre;

l'étrange tablier qui couvrait la poitrine de ce dernier appela

l'attention de Jeanne; ce tablier semblait brûlé à certains endroits,

taché de sang et d'huile à d'autres.

Elle recula. On eût dit qu'elle se pliait comme pour prendre un

vigoureux élan.

Le greffier, s'approchant, lui dit:

--À genoux, s'il vous plaît, madame.

--À genoux! s'écria Jeanne; à genoux! moi!... moi! une Valois, à genoux!

--C'est l'ordre, madame, dit le greffier en s'inclinant.

--Mais, monsieur, objecta Jeanne avec un fatal sourire, vous n'y pensez

pas, il faut donc que je vous apprenne la loi. On ne se met pas à

genoux, sinon pour faire amende honorable.

--Eh bien! madame?

--Eh bien! monsieur, on ne fait amende honorable qu'en conséquence d'un

arrêt qui condamne à une peine infamante. Le bannissement n'est pas, que

je sache, une peine infamante dans la loi française?

--Je ne vous ai pas dit, madame, que vous fussiez condamnée au

bannissement, dit le greffier avec une tristesse grave.

--Alors! s'écria Jeanne avec explosion, à quoi donc suis-je condamnée?

--C'est ce que vous allez savoir en écoutant l'arrêt, madame, et, pour

l'écouter, vous commencerez, s'il vous plaît, par vous mettre à genoux.

--Jamais! jamais!

--Madame, c'est l'article premier de mes instructions.

--Jamais! jamais, vous dis-je!

--Madame, il est écrit que si la condamnée refuse de s'agenouiller....

--Eh bien?

--Eh bien! la force l'y contraindra.

--La force! envers une femme!

--Une femme ne doit pas plus qu'un homme manquer au respect dû au roi et

à la justice.

--Et à la reine! n'est-ce pas? cria furieusement Jeanne; car je

reconnais bien là-dedans la main d'une femme ennemie!

--Vous avez tort d'accuser la reine, madame; Sa Majesté n'est pour rien

dans la rédaction des arrêts de la cour. Allons, madame, je vous en

conjure, épargnez-nous la nécessité des violences; à genoux!

--Jamais! jamais! jamais!

Le greffier roula ses papiers, et en tira de sa large poche un fort

épais qu'il tenait en réserve dans la prévision de ce qui arrivait.

Et il lut l'ordre formel donné par le procureur général à la force

publique de contraindre l'accusée rebelle à s'agenouiller, pour

_satisfaire à justice_.

Jeanne s'arc-bouta dans un angle de la prison, en défiant du regard

cette force publique, qu'elle avait cru être les baïonnettes dressées

sur l'escalier derrière la porte.

Mais le greffier ne la fit pas ouvrir, cette porte; il fit signe aux

deux hommes dont nous avons parlé, lesquels deux hommes s'approchèrent

tranquillement comme ces machines de guerre, trapues et inébranlables,

qu'on arme contre une muraille dans les sièges.

Un bras de chacun de ces hommes saisit Jeanne sous les épaules et la

traîna au milieu de la salle, malgré ses cris et ses hurlements.

Le greffier s'assit impassible et attendit.

Jeanne ne voyait pas que pour se faire ainsi traîner, elle avait dû

s'agenouiller aux trois quarts. Un mot du greffier l'en fit

s'apercevoir.

--Bien comme cela, dit-il.

Aussitôt le ressort se détendit, Jeanne bondit à deux pieds du sol dans

les bras des hommes qui la maintenaient.

--Il est bien inutile que vous criiez ainsi, dit le greffier, car on ne

vous entend pas au-dehors, et ensuite vous n'entendrez pas la lecture

que je dois vous faire de l'arrêt.

--Permettez que j'entende debout, et j'écouterai en silence, dit Jeanne

haletante.

--Toutefois qu'un coupable est puni du fouet, dit le greffier, la

punition est infamante et entraîne la génuflexion.

--Le fouet! hurla Jeanne. Le fouet! Ah! misérable! Le fouet,

dites-vous?...

Et ses vociférations devinrent telles, qu'elles étourdirent le geôlier,

le greffier, les deux aides, et que tous ces hommes, perdant la tête,

commencèrent, comme des gens ivres, à vouloir dompter la matière par la

matière.

Alors ils se jetèrent sur Jeanne et la terrassèrent; mais elle résista

victorieusement. Ils voulurent lui faire plier les jarrets; elle raidit

ses muscles comme des lames d'acier.

Elle restait suspendue en l'air dans les mains de ces hommes, et elle

agitait ses pieds et ses mains de façon à leur infliger de cruelles

blessures.

Ils se partagèrent la besogne: un d'eux lui tint les pieds comme dans un

étau; les deux autres l'enlevèrent par les poignets, et ils criaient au

greffier:

--Lisez, lisez toujours sa sentence, monsieur le greffier, sans quoi

nous n'en finirons jamais avec cette enragée!

--Je ne laisserai jamais lire une sentence qui me condamne à l'infamie,

cria Jeanne en se débattant avec une force surhumaine. Et joignant

l'action à la menace, elle domina la voix du greffier par des

rugissements et des cris d'une telle acuité, que pas un mot de ce qu'il

lut elle ne l'entendit.

Sa lecture achevée, il replia ses papiers et les remit dans sa poche.

Jeanne croyant qu'il avait fini se tut, et essaya de reprendre des

forces pour braver encore ces hommes. Elle fit succéder aux rugissements

des éclats de rire plus féroces encore.

--Et, continua le greffier paisiblement comme une fin de formule banale,

sera la sentence exécutée sur la place des exécutions, cour de justice

du Palais!

--Publiquement! hurla la malheureuse.... Oh!...

--Monsieur de Paris, je vous livre cette femme, acheva de dire le

greffier en s'adressant à l'homme au tablier de cuir.

--Qui donc est cet homme? fit Jeanne dans un dernier paroxysme

d'épouvante et de rage.

--Le bourreau! répondit en s'inclinant le greffier, qui rajustait ses

manchettes.

À peine le greffier avait-il achevé ce mot, que les deux exécuteurs

s'emparèrent de Jeanne et l'enlevèrent pour la porter du côté de la

galerie qu'elle avait aperçue. La défense qu'elle opposa, il faut

renoncer à la dépeindre. Cette femme qui, dans la vie ordinaire,

s'évanouissait pour une égratignure, supporta pendant près d'une heure

les mauvais traitements et les coups des deux exécuteurs; elle fut

traînée jusqu'à la porte extérieure sans avoir un moment cessé de

pousser les plus effrayantes clameurs.

Au-delà de ce guichet, où les soldats réunis contenaient la foule, la

petite cour, dite cour de justice, apparut soudain avec les deux ou

trois mille spectateurs que la curiosité y avait convoqués depuis les

préparatifs et l'apparition de l'échafaud.

Sur une estrade élevée d'environ huit pieds, un poteau noir, garni

d'anneaux de fer, se dressait, surmonté d'un écriteau que le greffier,

par ordre sans doute, avait tâché de rendre illisible.

Cette estrade n'avait point de rampe; on y montait par une échelle sans

rampe également. La seule balustrade qu'on y remarquât, c'étaient les

baïonnettes des archers. Elles en fermaient l'accès comme une grille à

pointes reluisantes.

La foule, voyant que les portes du palais s'ouvraient, que les

commissaires venaient avec leur baguette, que le greffier marchait, ses

papiers à la main, commença son mouvement d'ondulation qui la fait

ressembler à la mer.

Partout les cris de: La voilà! la voilà! retentissaient avec des

épithètes peu honorables pour la condamnée, et çà et là quelques

observations peu charitables pour les juges.

Car Jeanne avait bien raison: elle s'était fait un parti depuis sa

condamnation. Tels la méprisaient deux mois avant, qui l'eussent

réhabilitée depuis qu'elle s'était posée en antagoniste de la reine.

Mais monsieur de Crosne avait tout prévu. Les premiers rangs de cette

salle de spectacle avaient été occupés par un parterre dévoué à ceux qui

payaient les frais de spectacle. On remarquait là, auprès des agents à

large carrure, les femmes les plus zélées pour le cardinal de Rohan. On

avait trouvé le moyen d'utiliser pour la reine les colères éveillées

contre la reine. Ceux-là même qui avaient si fort applaudi monsieur de

Rohan par antipathie de Marie-Antoinette, venaient siffler ou huer

madame de La Motte, assez imprudente pour séparer sa cause d'avec celle

du cardinal.

Il résulta qu'à son apparition sur la petite place, les cris furieux

de: _À bas La Motte! Ho la faussaire!_ composèrent la majorité et

s'exhalèrent des plus vigoureuses poitrines.

Il arriva aussi que ceux qui tentèrent d'exprimer leur pitié pour Jeanne

ou leur indignation contre l'arrêt qui la frappait furent pris pour des

ennemis du cardinal par les dames de la Halle, pour des ennemis de la

reine par les agents, et maltraités en cette double qualité par les deux

sexes intéressés à soutenir l'avilissement de la condamnée. Jeanne était

à bout de ses forces, mais non de sa rage; elle cessa de crier, parce

que ses cris se perdaient dans l'ensemble des bruits et de la lutte.

Mais de sa voix nette, vibrante, métallique, elle lança quelques mots

qui firent tomber comme par enchantement tous les murmures.

--Savez-vous qui je suis? dit-elle. Savez-vous que je suis du sang de

vos rois? Savez-vous qu'on frappe en moi, non pas une coupable, mais une

rivale; non pas seulement une rivale, mais une complice?

Ici elle fut interrompue par des clameurs lancées à point par les plus

intelligents employés de monsieur de Crosne.

Mais elle avait soulevé, sinon l'intérêt, du moins la curiosité: la

curiosité du peuple est une soif qui veut être assouvie. Le silence que

Jeanne remarqua lui prouva qu'on voulait l'écouter.

--Oui, répéta-t-elle, une complice! On punit en moi celle qui savait les

secrets de....

--Prenez garde! lui dit à l'oreille le greffier.

Elle se retourna. Le bourreau tenait un fouet à la main.

À cette vue, Jeanne oublia son discours, sa haine, son désir de capter

la multitude; elle ne vit plus que l'infamie, elle ne craignit plus que

la douleur.

--Grâce! grâce! cria-t-elle avec une voix déchirante.

Une immense huée couvrit sa prière. Jeanne se cramponna, saisie de

vertige, aux genoux de l'exécuteur, et réussit à lui saisir la main.

Mais il leva l'autre bras, et laissa retomber le fouet mollement sur les

épaules de la comtesse.

Chose inouïe, cette femme, que la douleur physique eût terrassée,

assouplie, domptée peut-être, se redressa quand elle vit qu'on la

ménageait; se précipitant sur l'aide, elle essaya de le renverser pour

le jeter hors de l'échafaud dans la place. Tout à coup elle recula.

Cet homme tenait à la main un fer rouge qu'il venait de retirer d'un

brasier ardent. Il levait, disons-nous, ce fer, et la chaleur dévorante

qu'il exhalait fit bondir Jeanne en arrière avec un hurlement sauvage.

--Marquée! s'écria-t-elle, marquée!

Tout le peuple répondit à son cri par un cri terrible.

--Oui! oui! rugirent ces trois mille bouches.

--Au secours! au secours! dit Jeanne éperdue, en essayant de rompre les

cordes dont on venait de lui garrotter les mains.

En même temps le bourreau déchirait, ne pouvant l'ouvrir, la robe de la

comtesse; et tandis qu'il écartait d'une main tremblante l'étoffe en

lambeaux, il essayait de prendre le fer ardent que lui offrait son aide.

Mais Jeanne se ruait sur cet homme, le faisant toujours reculer, car il

n'osait la toucher; en sorte que le bourreau, désespérant de prendre

l'outil sinistre, commençait à écouter si dans les rangs de la foule

surgirait quelque anathème contre lui. L'amour-propre le préoccupait.

La foule, palpitante et commençant à admirer la vigoureuse défense de

cette femme, frémissait d'une sourde impatience; le greffier avait

descendu l'échelle; les soldats regardaient le spectacle: c'était un

désordre, une confusion qui présentaient un aspect menaçant.

--Finissez-en! cria une voix partie du premier rang de la foule.

Voix impérieuse, que sans doute reconnut le bourreau, car, renversant

Jeanne par un élan vigoureux, il la plia en deux et lui courba la tête

avec sa main gauche.

Elle se releva, plus ardente que le fer dont on la menaçait, et, d'une

voix qui domina tout le tumulte de la place, toutes les imprécations des

maladroits bourreaux:

--Lâches Français! s'écria-t-elle, vous ne me défendez pas! Vous me

laissez torturer!

--Taisez-vous! cria le greffier.

--Taisez-vous! cria le commissaire.

--Me taire!... Ah! bien oui! redit Jeanne, que me fera-t-on? Oui, je

subis cette honte, c'est ma faute.

--Ah! ah! ah! cria la foule se méprenant au sens de cet aveu.

--Taisez-vous! réitéra le greffier.

--Oui, ma faute, continua Jeanne se tordant toujours, car si j'avais

voulu parler....

--Taisez-vous! crièrent en rugissant greffiers, commissaires et

bourreaux.

--Si j'avais voulu dire tout ce que je sais sur la reine, eh bien!... je

serais pendue; je ne serais pas déshonorée.

Elle n'en put dire davantage; car le commissaire s'élança sur

l'échafaud, suivi d'agents qui bâillonnèrent la misérable, et la

livrèrent toute palpitante, toute meurtrie, le visage gonflé, livide,

sanglant, aux deux exécuteurs, dont l'un avait de nouveau courbé sa

victime; en même temps, il saisit le fer que son aide réussit à lui

donner.

Mais Jeanne profita, comme une couleuvre, de l'insuffisance de cette

main qui lui serrait la nuque; elle bondit une dernière fois, et se

retournant avec une joie frénétique, offrit sa poitrine au bourreau en

le regardant d'un oeil provocateur; de sorte que l'instrument fatal, qui

descendait sur son épaule, la vint frapper au sein droit, imprima son

sillon fumeux et dévorant dans la chair vive, en arrachant à la victime,

malgré le bâillon, un de ces hurlements qui n'ont d'équivalent dans

aucune des intonations que puisse reproduire la voix humaine.

Jeanne s'affaissa sous la douleur, sous la honte. Elle était vaincue.

Ses lèvres ne laissèrent plus échapper un son, ses membres n'eurent plus

un tressaillement; elle était bien évanouie, cette fois.

Le bourreau l'emporta, pliée en deux, sur son épaule, et descendit avec

elle, d'un pas incertain, l'échelle d'ignominie.

Quant au peuple, muet aussi, soit qu'il approuvât, soit qu'il fût

consterné, il ne s'écoula par les quatre issues de la place qu'après

avoir vu se refermer sur Jeanne les portes de la Conciergerie; après

avoir vu l'échafaud se démolir lentement, pièce à pièce; après s'être

assuré qu'il n'y avait pas d'épilogue au drame effrayant dont le

parlement venait de lui offrir la représentation.

Les agents surveillèrent jusqu'aux dernières impressions des assistants;

leurs premières injonctions avaient été si nettement articulées, que

c'eût été folie d'opposer quelque objection à leur logique armée de

gourdins et de menottes.

L'objection, s'il s'en produisit, fut calme et tout intérieure. Peu à

peu, la place reprit son calme ordinaire; seulement, à l'extrémité du

pont, quand toute cette cohue fut dissipée, deux hommes, jeunes et

irréfléchis, qui se retiraient comme les autres, eurent ensemble le

dialogue suivant:

--Est-ce que c'est bien madame de La Motte que le bourreau a marquée; le

croyez-vous, Maximilien?

--On le dit, mais je ne le crois pas... répliqua le plus grand des deux

interlocuteurs.

--Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas, que ce n'est pas elle? ajouta

l'autre, un petit homme à la mine basse, à l'oeil rond et lumineux comme

l'oeil des oiseaux de nuit, à la chevelure courte et graisseuse; non,

n'est-ce pas, ce n'est point madame de La Motte qu'ils ont marquée? Les

suppôts de ces tyrans ont ménagé leur complice. Ils ont trouvé, pour

décharger d'accusation Marie-Antoinette, une demoiselle Oliva qui

s'avouât prostituée; ils auront pu trouver une fausse madame de La Motte

qui s'avouât faussaire. Vous me direz qu'il y a la marque. Bah! comédie

payée au bourreau, payée à la victime! C'est plus cher, voilà tout.

Le compagnon de cet homme écoutait en balançant sa tête. Il souriait

sans répondre.

--Que me répondez-vous, dit le petit vilain homme; est-ce que vous ne

m'approuvez pas?

--C'est beaucoup faire que d'accepter d'être marquée au sein,

répliqua-t-il; la comédie dont vous parlez ne me paraît pas prouvée.

Vous êtes plus médecin que moi et vous aurez dû sentir la chair brûlée.

Souvenir désagréable, je l'avoue.

--Affaire d'argent, vous ai-je dit: on paie une condamnée qui serait

marquée pour toute autre chose, on la paie pour dire trois à quatre

phrases pompeuses, et puis on la bâillonne quand elle est près de

renoncer....

--Là, là, là, dit flegmatiquement celui qu'on avait appelé Maximilien,

je ne vous suivrai point sur ce terrain-là, c'est peu solide.

--Hum! fit l'autre. Alors, vous ferez comme les autres badauds; vous

finirez par dire que vous avez vu marquer madame de La Motte; voilà de

vos caprices. Tout à l'heure ce n'est pas ainsi que vous vous exprimiez,

car positivement vous m'avez dit: Je ne crois pas que ce soit madame de

La Motte qu'on ait marquée.

--Non, je ne le crois pas encore, reprit le jeune homme en souriant,

mais ce n'est pas non plus une de ces condamnées que vous dites.

--Alors, qui est-ce, voyons, quelle est la personne qui a été flétrie,

là, sur la place, au lieu de madame de La Motte?

--C'est la reine! dit le jeune homme d'une voix aiguë à son sinistre

compagnon, et il ponctua ces mots de son indéfinissable sourire.

L'autre recula en riant aux éclats et en applaudissant à cette

plaisanterie, puis regardant autour de lui:

--Adieu, Robespierre, dit-il.

--Adieu, Marat, répondit l'autre.

Et ils se séparèrent.

Chapitre XCVIII

Le mariage

Le jour même de cette exécution, à midi, le roi sortit de son cabinet, à

Versailles, et on l'entendit congédier monsieur de Provence avec ces

mots prononcés rudement:

--Monsieur, j'assiste aujourd'hui à une messe de mariage. Ne me parlez

point ménage et mauvais ménage, je vous prie; ce serait un mauvais

augure pour les nouveaux époux, que j'aime et que je protégerai.

Le comte de Provence fronça le sourcil en souriant, salua profondément

son frère et rentra dans ses appartements.

Le roi, poursuivant sa route au milieu de ses courtisans répandus dans

les galeries, sourit aux uns et regarda fièrement les autres, selon

qu'il les avait vus favorables ou opposés dans l'affaire que le

parlement venait de juger.

Il parvint ainsi jusqu'au salon carré, dans lequel se tenait la reine

toute parée, dans le cercle de ses dames d'honneur et de ses

gentilshommes.

Marie-Antoinette, pâle sous son rouge, écoutait avec une attention

affectée les douces questions que madame de Lamballe et monsieur de

Calonne lui adressaient sur sa santé.

Mais, souvent à la dérobée, elle regardait vers la porte, cherchant

comme quelqu'un qui brûle de voir et se détournant comme quelqu'un qui

tremble d'avoir vu.

--Le roi! cria un des huissiers de la chambre. Et dans un flot de

broderies, de dentelles et de lumière, elle vit entrer Louis XVI, dont

le premier regard au seuil du salon fut pour elle.

Marie-Antoinette se leva et fit trois pas au-devant du roi, qui lui

baisa gracieusement la main.

--Vous êtes belle aujourd'hui, belle à miracle, madame! dit-il.

Elle sourit tristement, et, encore une fois, chercha d'un oeil vague au

milieu de la foule ce point inconnu que nous avons dit qu'elle

cherchait.

--Nos jeunes époux ne sont-ils pas là? demanda le roi. Midi va sonner,

ce me semble.

--Sire, répondit la reine avec un effort tellement violent que son rouge

se gerça sur ses joues et tomba par places, monsieur de Charny seul est

arrivé; il attend, dans la galerie, que Votre Majesté lui ordonne

d'entrer.

--Charny!... dit le roi sans remarquer le silence expressif qui avait

succédé aux paroles de la reine; Charny est là? Qu'il vienne! qu'il

vienne!

Quelques gentilshommes se détachèrent pour aller au-devant de monsieur

de Charny.

La reine appuya nerveusement ses doigts sur son coeur et se rassit,

tournant le dos à la porte.

--Vraiment, c'est qu'il est midi, répéta le roi, la mariée devrait être

ici.

Comme le roi prononçait ces paroles, monsieur de Charny parut à l'entrée

du salon; il entendit les derniers mots du roi, et répondit aussitôt:

--Que Votre Majesté veuille bien excuser le retard involontaire de

mademoiselle de Taverney; depuis la mort de son père, elle n'a pas

quitté le lit. C'est aujourd'hui qu'elle se lève pour la première fois,

et elle serait déjà rendue aux ordres du roi sans un évanouissement qui

vient de la prendre.

--Cette chère enfant aimait tant son père! dit tout haut le roi; mais

comme elle trouve un bon mari, nous espérons qu'elle se consolera.

La reine écouta, ou plutôt elle entendit sans faire un mouvement.

Quiconque l'eût suivie des yeux tandis que Charny parlait, eût vu le

sang se retirer, comme un niveau qui baisse, de son front à son coeur.

Le roi, remarquant l'affluence de noblesse et de clergé qui remplissait

le salon, leva tout à coup la tête.

--Monsieur de Breteuil, dit-il, avez-vous expédié cet ordre de

bannissement pour Cagliostro?

--Oui, sire, répliqua humblement le ministre.

Un souffle d'oiseau qui dort eût troublé le silence de l'assemblée.

--Et cette La Motte, qui se dit de Valois, continua le roi d'une voix

forte, est-ce qu'on ne la marque pas aujourd'hui?

--En ce moment, sire, répliqua le garde des Sceaux, ce doit être fait.

L'oeil de la reine étincela. Un murmure qui voulait être approbatif

circula dans le salon.

--Cela contrariera monsieur le cardinal, de savoir qu'on a marqué sa

complice, poursuivit Louis XVI avec une ténacité de rigueur qu'on

n'avait jamais reconnue en lui avant cette affaire.

Et sur ce mot _sa complice_, adressé à un accusé que le parlement venait

d'absoudre, sur ce mot qui flétrissait l'idole des Parisiens, sur ce mot

qui condamnait comme voleur et faussaire un des premiers princes de

l'église, un des premiers princes français, le roi, comme s'il eût

envoyé un défi solennel au clergé, aux nobles, aux parlements, au

peuple, pour soutenir l'honneur de sa femme, le roi promena autour de

lui un oeil flamboyant de cette colère et de cette majesté que nul

n'avait senties en France depuis que les yeux de Louis XIV s'étaient

fermés pour l'éternel sommeil.

Pas un murmure, pas une parole d'assentiment n'accueillirent cette

vengeance que le roi tirait de tous ceux qui avaient conspiré à

déshonorer la monarchie. Alors il s'approcha de la reine qui lui tendait

les deux mains avec l'effusion d'une reconnaissance profonde.

À ce moment parurent à l'extrémité de la galerie mademoiselle de

Taverney, blanche d'habits comme une fiancée, blanche de visage comme un

spectre, et Philippe de Taverney, son frère, qui lui donnait la main.

Andrée s'avançait à pas rapides, les regards troublés, le sein haletant;

elle ne voyait pas, elle n'entendait pas; la main de son frère lui

donnait la force, le courage, et lui imprimait la direction.

La foule des courtisans sourit sur le passage de la fiancée. Toutes les

femmes prirent place derrière la reine, tous les hommes se rangèrent

derrière le roi.

Le bailli de Suffren, tenant par la main Olivier de Charny, vint

au-devant d'Andrée et de son frère, les salua et se confondit dans le

groupe des amis particuliers et des parents.

Philippe continua son chemin sans que son oeil eût rencontré celui

d'Olivier, sans que la pression de ses doigts avertît Andrée qu'elle

devait lever la tête.

Parvenu en face du roi, il serra la main de sa soeur, et celle-ci, comme

une morte galvanisée, ouvrit ses grands yeux et vit Louis XVI qui lui

souriait avec bonté.

Elle salua au milieu du murmure des assistants, qui applaudissaient

ainsi à sa beauté.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 26 / 27 段