la fin de votre deuil pour épouser monsieur de Charny; peut-être, si je
ne vous eusse demandé de hâter le mariage, votre futur époux, malgré son
impatience, vous eût-il permis de prendre encore un mois de délai; car
vous souffrez, dit-on, et j'en suis affligé; mais je me dois d'assurer
le bonheur des bons gentilshommes qui me servent comme monsieur de
Charny; si vous ne l'eussiez épousé aujourd'hui, je n'assistais pas à
votre mariage, partant demain pour voyager en France avec la reine.
Ainsi, j'aurai le plaisir de signer votre contrat aujourd'hui, et de
vous voir mariée dans ma chapelle. Saluez la reine, mademoiselle, et
remerciez-la; car Sa Majesté a été toute bonne pour vous.
En même temps, il mena lui-même Andrée à Marie-Antoinette.
Celle-ci s'était dressée les genoux tremblants, les mains glacées. Elle
n'osa point lever ses yeux, et vit seulement quelque chose de blanc qui
s'approchait et s'inclinait devant elle.
C'était la robe de mariage d'Andrée.
Le roi rendit aussitôt la main de la fiancée à Philippe, donna la sienne
à Marie-Antoinette, et d'une voix haute:
--À la chapelle, messieurs, dit-il.
Toute cette foule passa silencieusement derrière Leurs Majestés pour
aller prendre ses places.
La messe commença aussitôt. La reine l'écouta courbée sur son prie-Dieu,
la tête ensevelie dans ses mains. Elle pria de toute son âme, de toutes
ses forces; elle envoya vers le ciel des voeux si ardents que le souffle
de ses lèvres dévora la trace de ses larmes.
Monsieur de Charny, pâle et beau, sentant sur lui le poids de tous les
regards, fut calme et brave comme il avait été à son bord, au milieu des
tourbillons de flammes et des ouragans de la mitraille anglaise;
seulement il souffrit bien plus.
Philippe, l'oeil attaché sur sa soeur, qu'il voyait tressaillir et
chanceler, semblait prêt à lui porter secours d'un mot, d'un geste de
consolation ou d'amitié.
Mais Andrée ne se démentit pas, demeura la tête haute, respirant à
chaque minute son flacon de sels, mourante et vacillante comme la flamme
d'une cire, mais debout et persévérant à vivre par la force de sa
volonté.
Celle-ci n'adressa point de prières au ciel, celle-ci ne fit point de
voeux pour l'avenir, elle n'avait rien à espérer, rien à craindre; elle
n'était rien aux hommes, rien à Dieu.
Quand le prêtre parlait, quand la cloche sacrée tintait, quand
s'accomplissait autour d'elle le mystère divin:
«Suis-je seulement une chrétienne, moi? se disait Andrée. Suis-je un
être comme les autres, une créature pareille aux autres? M'as-tu faite
pour la pitié, toi qu'on appelle Dieu souverain, arbitre de toutes
choses? Toi qu'on dit juste par excellence et qui m'as toujours punie
sans que j'eusse jamais péché! Toi qu'on dit le Dieu de paix et d'amour,
et à qui je dois de vivre dans le trouble, les colères, les vengeances
sanglantes! Toi à qui je dois d'avoir pour mon plus mortel ennemi le
seul homme que j'eusse aimé!
«Non, continua-t-elle, non, les choses de ce monde et les lois de Dieu
ne me regardent pas! Sans doute ai-je été maudite avant de naître, et
mise en naissant hors la loi de l'humanité.»
Puis, revenant à son passé douloureux:
--Étrange! étrange! murmurait-elle. Il y a là, près de moi, un homme
dont le nom seul prononcé me faisait mourir de bonheur. Si cet homme fût
venu me demander pour moi-même, j'eusse été forcée de me rouler à ses
pieds, de lui demander pardon pour _ma faute d'autrefois_, pour votre
faute, mon Dieu! Et cet homme que j'adorais m'eût peut-être repoussée.
Voilà qu'aujourd'hui cet homme m'épouse, et c'est lui qui viendra me
demander pardon à genoux! Étrange! oh! oui, oui, bien étrange!
À ce moment, la voix de l'officiant frappa son oreille. Elle disait:
--Jacques-Olivier de Charny, prenez-vous pour épouse Marie-Andrée de
Taverney?
--Oui, répondit d'une voix ferme Olivier.
--Et vous, Marie-Andrée de Taverney, prenez-vous pour époux
Jacques-Olivier de Charny?
--Oui!... répondit Andrée avec une intonation presque sauvage qui fit
frissonner la reine et tressaillir plus d'une femme dans l'auditoire.
Alors Charny passa l'anneau d'or au doigt de sa femme, et cet anneau
glissa sans qu'Andrée eût senti la main qui le lui offrait.
Bientôt le roi se leva. La messe était finie. Tous les courtisans
vinrent saluer dans la galerie les deux époux.
Monsieur de Suffren avait pris en revenant la main de sa nièce; il lui
promettait, au nom d'Olivier, le bonheur qu'elle méritait d'avoir.
Andrée remercia le bailli sans se dérider un seul moment, et pria
seulement son oncle de la conduire promptement au roi, pour qu'elle le
remerciât, car elle se sentait faible.
En même temps, une pâleur effrayante envahit son visage.
Charny la vit de loin, sans oser s'approcher d'elle.
Le bailli traversa le grand salon, mena Andrée au roi, qui la baisa sur
le front et lui dit:
--Madame la comtesse, passez chez la reine; Sa Majesté veut vous faire
son présent de noces.
Puis, sur ces mots qu'il croyait être pleins de gracieuseté, le roi se
retira suivi de toute la cour, laissant la nouvelle mariée éperdue,
désespérée, au bras de Philippe.
Oh! murmura-t-elle, c'en est trop! c'en est trop, Philippe! Il me
semblait pourtant avoir assez supporté!...
--Courage, dit tout bas Philippe; encore cette épreuve, ma soeur.
--Non, non, répondit Andrée, je ne le pourrais pas. Les forces d'une
femme sont limitées; peut-être ferai-je ce qu'on me demande; mais,
songez-y, Philippe, si _elle_ me parle, si _elle_ me complimente, j'en
mourrai!
--Vous mourrez s'il le faut, ma chère soeur, dit le jeune homme, et
alors vous serez plus heureuse que moi, car je voudrais être mort!
Il prononça ces mots d'un accent tellement sombre et douloureux,
qu'Andrée, comme si elle eût été déchirée par un aiguillon, s'élança en
avant et pénétra chez la reine.
Olivier la vit passer; il se rangea le long des tapisseries pour ne
point effleurer sa robe au passage.
Il demeura seul dans le salon avec Philippe, baissant la tête comme son
beau-frère, et attendant le résultat de cet entretien que la reine
allait avoir avec Andrée.
Celle-ci trouva Marie-Antoinette dans son grand cabinet.
Malgré la saison, au mois de juin, la reine s'était fait allumer du feu;
elle était assise dans son fauteuil, la tête renversée en arrière, les
yeux fermés, les mains jointes comme une morte.
Elle grelottait.
Madame de Misery, qui avait introduit Andrée, tira les portières, ferma
les portes et sortit de l'appartement.
Andrée, debout, tremblante d'émotion et de colère, tremblante aussi de
faiblesse, attendait les yeux baissés qu'une parole vînt à son coeur.
Elle attendait la voix de la reine comme le condamné attend la hache qui
doit lui trancher la vie.
Assurément, si Marie-Antoinette eût ouvert la bouche en ce moment,
Andrée, brisée comme elle l'était, eût succombé avant de comprendre ou
de répondre.
Une minute, un siècle de cette épouvantable souffrance, s'écoula avant
que la reine eût fait un mouvement.
Enfin elle se leva en s'appuyant les deux mains sur les bras de son
fauteuil, et prit sur la table un papier, que ses doigts vacillants
laissèrent échapper plusieurs fois.
Puis, marchant comme une ombre, sans qu'on entendît d'autre bruit que le
froissement de sa robe sur le tapis, elle vint, le bras étendu vers
Andrée, et lui remit le papier sans prononcer une parole.
Entre ces deux coeurs, la parole était superflue: la reine n'avait pas
besoin de provoquer l'intelligence d'Andrée; Andrée ne pouvait douter un
moment de la grandeur d'âme de la reine.
Toute autre eût supposé que Marie-Antoinette lui offrait un riche
douaire, ou la signature d'un acte de propriété, ou le brevet de quelque
charge à la cour.
Andrée devina que le papier contenait autre chose. Elle le prit, et sans
bouger de la place qu'elle occupait, elle se mit à le lire.
Le bras de Marie-Antoinette retomba. Ses yeux se levèrent lentement sur
Andrée.
«Andrée, avait écrit la reine, vous m'avez sauvée. Mon honneur me vient
de vous, ma vie est à vous. Au nom de cet honneur qui vous coûte si
cher, je vous jure que vous pouvez m'appeler votre soeur. Essayez, vous
ne me verrez pas rougir.
«Je remets cet écrit entre vos mains; c'est le gage de ma
reconnaissance; c'est la dot que je vous donne.
«Votre coeur est le plus noble de tous les coeurs; il me saura gré du
présent que je vous offre.
«Signé: MARIE-ANTOINETTE DE LORRAINE D'AUTRICHE»
Andrée, à son tour, regarda la reine. Elle la vit les yeux mouillés de
larmes, la tête alourdie, attendant une réponse.
Elle traversa lentement la chambre, alla brûler au feu presque éteint le
billet de la reine, et, saluant profondément, sans articuler une
syllabe, elle sortit du cabinet.
Marie-Antoinette fit un pas pour l'arrêter, pour la suivre; mais
l'inflexible comtesse, laissant la porte ouverte, alla retrouver son
frère dans le salon voisin.
Philippe appela Charny, lui prit la main, qu'il mit dans celle d'Andrée,
tandis que sur le seuil du cabinet, derrière la portière, qu'elle
écartait de son bras, la reine assistait à cette scène douloureuse.
Charny s'en alla comme le fiancé de la mort que sa livide fiancée
emmène; il s'en alla, regardant en arrière la pâle figure de
Marie-Antoinette qui, de pas en pas, le vit disparaître pour toujours.
Elle le croyait, du moins.
À la porte du château, deux chaises de voyage attendaient. Andrée monta
dans la première. Et comme Charny se préparait à la suivre....
--Monsieur, dit la nouvelle comtesse, vous partez, je crois, pour la
Picardie.
--Oui, madame, répondit Charny.
--Et moi, je pars pour le pays où ma mère est morte, monsieur le comte.
Adieu.
Charny s'inclina sans répondre. Les chevaux emportèrent Andrée seule.
--Restez-vous avec moi pour m'annoncer que vous êtes mon ennemi? dit
alors Olivier à Philippe.
--Non, monsieur le comte, répliqua celui-ci; vous n'êtes pas mon ennemi,
puisque vous êtes mon beau-frère.
Olivier lui tendit la main, monta à son tour dans la seconde voiture et
partit.
Philippe, resté seul, tordit un moment ses bras avec l'angoisse du
désespoir, et d'une voix étouffée:
--Mon Dieu, dit-il, à ceux qui font leur devoir sur la terre,
réservez-vous un peu de joie dans le ciel? De la joie, reprit-il
assombri en regardant une dernière fois vers le château; je parle de
joie!... À quoi bon! Ceux-là seuls doivent espérer une autre vie qui
retrouveront là-haut les coeurs qui les aimaient. Personne ne m'aima
ici-bas, moi; je n'ai pas même comme eux la douceur de désirer la mort.
Puis, il lança vers les cieux un regard sans fiel, un doux reproche de
chrétien dont la foi chancelle, et disparut, comme Andrée, comme Charny,
dans le dernier tourbillon de cet orage qui venait de déraciner un
trône, en broyant tant d'honneurs et tant d'amours!
FIN.
End of Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome II, by Alexandre Dumas