--Oh! dit-elle, vous ne me comprenez pas. Hélas! me croyez-vous si

envieuse ou si méchante que je désire le mal de mes compagnons

d'infortune. Mon Dieu! qu'il soit absous, monsieur le cardinal; oh oui!

qu'il le soit. Mais moi, moi, que je sache enfin.... Croyez-moi donc, mes

amis, c'est l'impatience qui me rend ainsi.

Hubert et sa femme se regardèrent l'un l'autre comme pour mesurer la

portée de ce qu'ils voulaient faire.

Un fauve éclair qui jaillit des yeux de Jeanne, malgré elle, les arrêta

comme ils allaient prendre une décision.

--Vous ne me dites rien? s'écria-t-elle, s'apercevant de sa faute.

--Nous ne savons rien, reprirent-ils plus bas.

À ce moment, un ordre appela Hubert hors de son appartement. La

concierge, demeurée seule avec Jeanne, essaya de la distraire; ce fut en

vain, tous les sens de la captive, toute son intelligence étaient

sollicités à l'extérieur par les bruits, par les souffles qu'elle

percevait avec une susceptibilité décuplée de la fièvre.

La concierge, ne pouvant plus l'empêcher de regarder ou d'écouter, se

résigna.

Soudain, un grand bruit, un grand mouvement se firent sur la place. La

foule reflua sur le pont, jusque sur le quai, avec des cris tellement

compacts, tellement réitérés, que Jeanne en tressaillit à son

observatoire.

Ces cris ne cessaient pas; ils s'adressaient à une voiture découverte

dont les chevaux, retenus par la main du cocher bien moins encore que

par la foule, marchaient à peine au plus petit pas.

Peu à peu, la multitude les pressant, les serrant, portait sur ses

épaules, sur ses bras, chevaux, carrosse, et deux personnes que

contenait le carrosse.

Aux grands rayons du soleil, sous une pluie de fleurs, sous un dôme de

feuillages que mille mains agitaient au-dessus de leurs têtes, la

comtesse reconnut ces deux hommes qu'enivrait la foule enthousiaste.

L'un, pâle de son triomphe, effrayé de sa popularité, demeurait grave,

étourdi, tremblant. Des femmes montaient aux jantes de ses roues, lui

arrachaient les mains pour les dévorer de baisers, et se disputaient à

grands coups la dentelle de ses manchettes, qu'elles avaient payée en

fleurs les plus fraîches et les plus rares.

D'autres, plus heureuses encore, étaient montées sur l'arrière du

carrosse avec les laquais; puis, insensiblement enlevant les obstacles

qui gênaient leur amour, elles prenaient la tête du personnage idolâtré,

appliquaient un baiser respectueux et sensuel, puis faisaient place à

d'autres heureuses. Cet homme adoré, c'était le cardinal de Rohan.

Son compagnon, frais, joyeux, étincelant, recevait un accueil moins vif,

mais aussi flatteur, proportion gardée. D'ailleurs, on le payait en

cris, en vivats; les femmes se partageaient le cardinal, les hommes

criaient: Vive Cagliostro.

Cette ivresse mit une demi-heure à traverser le Pont-au-Change, et

jusqu'à son point culminant, Jeanne aperçut les triomphateurs. Elle ne

perdit pas un détail.

Cette manifestation de l'enthousiasme public pour les victimes de la

reine, car c'est ainsi qu'on les appelait, donna un moment de joie à

Jeanne.

Mais aussitôt:

--Quoi! dit-elle, ils sont déjà libres; déjà pour eux les formalités

sont accomplies, et moi, moi je ne sais rien; pourquoi ne me dit-on

rien, à moi?

Le frisson la prit.

À côté d'elle, elle avait senti madame Hubert qui, silencieuse,

attentive à tout ce qui se passait, devait avoir compris, cependant, et

ne donnait aucune explication.

Jeanne allait provoquer un éclaircissement devenu indispensable,

lorsqu'un nouveau bruit attira son attention du côté du Pont-au-Change.

Un fiacre, entouré de gens, gravissait à son tour la pente du pont.

Dans le fiacre, Jeanne reconnut, souriante et montrant son enfant au

peuple, Oliva, qui partait aussi, libre et folle de joie des

plaisanteries un peu libres, des baisers envoyés à la fraîche et

appétissante fille. Voilà l'encens grossier, il est vrai, mais plus que

suffisant pour mademoiselle Oliva, que la foule envoyait, dernier relief

du festin splendide offert au cardinal.

Au milieu du pont, une chaise de poste attendait. Monsieur Beausire s'y

cachait derrière un de ses amis, qui seul osait se révéler à

l'admiration publique. Il fit un signe à Oliva, qui descendit de son

fiacre au milieu des cris changés tant soit peu en huées. Mais pour

certains acteurs, qu'est-ce que les huées quand on pouvait leur infliger

les projectiles et les chasser du théâtre?

Oliva, montée dans la chaise, tomba dans les bras de Beausire, qui, la

serrant à l'étouffer comme une proie, ne la quitta plus d'une lieue, et,

l'inondant de larmes et de baisers, ne respira qu'à Saint-Denis, où l'on

changea de chevaux sans avoir été gêné par la police.

Cependant, Jeanne voyant tous ces gens libres, heureux, fêtés, se

demandait pourquoi elle seule ne recevait pas de nouvelles.

--Mais moi! moi! s'écria-t-elle, par quel raffinement de cruauté ne me

déclare-t-on pas l'arrêt qui me concerne?

--Calmez-vous, madame, dit Hubert en entrant; calmez-vous.

--Il est impossible que vous ne sachiez rien, répliqua Jeanne, vous

savez! vous savez! instruisez-moi.

--Madame....

--Si vous n'êtes pas un barbare, instruisez-moi, vous voyez bien que je

souffre.

--Il nous est interdit, madame, à nous bas officiers de la prison, de

révéler les arrêts, dont la lecture appartient aux greffiers des cours.

--Mais alors, c'est donc tellement affreux que vous n'osez! s'écria

Jeanne dans un transport de rage qui fit peur au concierge, et lui fit

entrevoir le renouvellement des scènes de la veille.

--Non, dit-il, calmez-vous, calmez-vous.

--Alors, parlez.

--Serez-vous patiente et ne me compromettrez-vous pas?

--Mais je vous le promets, je vous le jure, parlez!

--Eh bien! monsieur le cardinal a été absous.

--Je le sais.

--Monsieur de Cagliostro mis hors de cour.

--Je le sais! je le sais!

--Mademoiselle Oliva renvoyée de l'accusation.

--Après? après?...

--Monsieur Réteau de Villette est condamné....

Jeanne tressaillit.

--Aux galères!

--Et moi! et moi? cria-t-elle en trépignant avec fureur.

--Patience, madame, patience. Est-ce là ce que vous avez promis?

--Je suis patiente; voyez, parlez.... Moi?

--Au bannissement, dit d'une voix faible le concierge en détournant les

yeux.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de la comtesse, éclair aussi vite

éteint qu'apparu.

Puis elle feignit de s'évanouir avec un grand cri, et se renversa dans

les bras de ses hôtes.

--Que fût-il donc résulté, dit Hubert bas à l'oreille de sa femme, si je

lui eusse dit la vérité?

«Le bannissement, pensait Jeanne en simulant une attaque de nerfs, c'est

la liberté, c'est la richesse, c'est la vengeance, c'est ce que j'ai

rêvé.... J'ai gagné!»

Chapitre XCVII

L'exécution

Jeanne attendait toujours que ce greffier promis par le concierge vînt

lui lire l'arrêt rendu contre elle.

En effet, n'ayant plus les angoisses du doute, conservant à peine celles

de la comparaison, c'est-à-dire de l'orgueil, elle se disait:

«Que m'importe à moi, esprit solide je le suppose, que monsieur de Rohan

ait été regardé comme moins coupable que moi?

«Est-ce à moi qu'on inflige la peine d'une faute? Non. Si j'eusse été

bien et dûment reconnue Valois par tout le monde, si j'eusse pu avoir,

comme l'a eue monsieur le cardinal, toute une haie de princes et de ducs

échelonnés sur le passage des juges, suppliant par leur attitude, par

leurs crêpes à l'épée, par leurs pleureuses, je ne crois pas qu'on eût

rien refusé à la pauvre comtesse de La Motte, et certainement, en

prévision de cette illustre supplique, on eût épargné à la descendante

des Valois l'affront de la sellette.

«Mais pourquoi s'occuper de tout ce passé qui est mort? La voilà donc

terminée cette grande affaire de ma vie. Placée d'une façon équivoque

dans le monde, d'une façon équivoque à la cour, exposée à être renversée

par le premier souffle venu d'en haut, je végétais, je retournais

peut-être à cette misère primordiale qui a été l'apprentissage

douloureux de ma vie. Maintenant, rien de pareil. Bannie! je suis

bannie! c'est-à-dire que j'ai le droit d'emporter mon million dans ma

caisse, de vivre sous les orangers de Séville ou d'Agrigente pendant

l'hiver, en Allemagne ou en Angleterre pendant l'été; c'est-à-dire que

rien ne m'empêchera, jeune, belle, célèbre, et pouvant expliquer mon

procès moi-même, de vivre comme je l'entendrai, soit avec mon mari, s'il

est banni comme moi, et je le sais libre, soit avec les amis que donnent

toujours le bonheur et la jeunesse!

«Et, ajoutait Jeanne, perdue dans ses pensées ardentes, qu'on vienne me

dire ensuite à moi la condamnée, à moi la bannie, à moi la pauvre

humiliée, que je ne suis pas plus riche que la reine, plus honorée que

la reine, plus absoute que la reine; car il ne s'agissait pas pour elle

de ma condamnation. Le ver de terre n'importe en rien au lion. Il

s'agissait de faire condamner monsieur de Rohan, et monsieur de Rohan a

été mis hors de cause!

«Maintenant, comment vont-ils s'y prendre pour me signifier l'arrêt,

comme aussi pour me faire conduire hors du royaume? Se vengeront-ils sur

une femme en l'assujettissant aux pratiques les plus strictes de la

pénalité? Me confiera-t-on aux archers pour me mener à la frontière? Me

dira-t-on solennellement: Indigne! le roi vous bannit de son royaume.

Non, mes maîtres sont débonnaires, fit-elle en souriant; ils ne m'en

veulent plus à moi. Ils n'en veulent qu'à ce bon peuple parisien qui

hurle sous leurs balcons: Vive monsieur le cardinal! vive Cagliostro!

vive le parlement! Voilà leur véritable ennemi: le peuple. Oh! oui,

c'est leur ennemi direct, puisque j'avais compté, moi, sur l'appui moral

de l'opinion publique--et que j'ai réussi!»

Jeanne en était là et faisait ses petits préparatifs en réglant ses

comptes avec elle-même. Elle s'occupait déjà du placement de ses

diamants, de son établissement à Londres (on était en été), lorsque le

souvenir de Réteau de Villette lui traversa, non pas le coeur, mais

l'esprit.

«Pauvre garçon! dit-elle avec un sourire méchant, c'est lui qui a payé

pour tous. Il faut donc toujours aux expiations une âme vile dans le

sens philosophique, et chaque fois que ces sortes de nécessités

surgissent, le bouc émissaire surgit avec le coup qui le dévorera.

«Pauvre Réteau! chétif, misérable, il paie aujourd'hui ses pamphlets

contre la reine, ses conspirations de plume, et Dieu, qui fait à chacun

sa part en ce monde, aura voulu faire à celui-là une existence de coups

de bâton, de louis d'or intermittents, de guets-apens, de cachettes,

avec un dénouement de galères. Voilà ce que c'est que la ruse au lieu de

l'intelligence, que la malice au lieu de la méchanceté, que l'esprit

d'agression sans la persévérance et la force. Combien d'êtres

malfaisants dans la création, depuis le ciron venimeux jusqu'au

scorpion, le premier des petits qui se fasse redouter de l'homme! Toutes

ces infirmités veulent nuire, mais elles n'ont pas l'honneur de la

lutte: on les écrase.»

Et Jeanne enterrait avec cette pompe commode son complice Réteau, bien

décidée qu'elle était à s'informer du bagne dans lequel on renfermerait

le misérable pour ne pas s'y aventurer en voyage, pour ne pas aller

faire cette humiliation à un malheureux, de lui montrer le bonheur d'une

ancienne connaissance. Jeanne avait bon coeur.

Elle prit gaiement son repas avec les concierges; ceux-ci avaient

totalement perdu leur gaieté; ils ne prenaient plus la peine de

dissimuler leur gêne. Jeanne attribua ce refroidissement à la

condamnation dont elle venait d'être l'objet. Elle leur en fit

l'observation. Ils répondirent que rien n'était aussi douloureux pour

eux que l'aspect des personnes, après un arrêt prononcé.

Jeanne était si heureuse au fond du coeur, elle avait tant de mal à

dissimuler sa joie, que l'occasion de rester seule, libre avec ses

pensées, ne pouvait lui être que très agréable. Elle se promit de

demander après le dîner à retourner dans sa chambre.

Elle fut bien surprise quand le concierge Hubert, prenant la parole au

dessert, avec une solennité contrainte qu'il n'avait pas l'habitude de

mettre dans ses relations:

--Madame, dit-il, nous avons l'ordre de ne plus garder à la geôle les

personnes sur le sort desquelles a statué le parlement.

«Bien, se dit Jeanne, il va au-devant de mes désirs.»

Elle se leva.

--Je ne voudrais pas, répondit-elle, vous mettre en contravention; ce

serait mal reconnaître les bontés que vous avez eues pour moi.... Je vais

donc retourner dans ma chambre.

Elle regarda pour voir l'effet de ses paroles. Hubert roulait une clef

dans ses doigts. La concierge détournait sa tête, comme pour cacher une

émotion nouvelle.

--Mais, ajouta la comtesse, où viendra-t-on me lire l'arrêt, et quand

viendra-t-on?

--On attend peut-être que madame soit chez elle, se hâta de dire Hubert.

«Décidément, il m'éloigne», pensa Jeanne.

Et un vague sentiment d'inquiétude la fit tressaillir, aussitôt évaporé

qu'il avait apparu dans son coeur.

Jeanne monta les trois marches qui conduisaient de cette chambre du

concierge au couloir du greffe.

La voyant partir, madame Hubert vint à elle précipitamment et lui prit

les mains, non pas avec respect, non pas avec amitié vraie, non pas avec

cette susceptibilité qui honore celui qui la témoigne et celui qui en

est l'objet, mais avec une compassion profonde, avec un élan de pitié

qui n'échappa point à l'intelligente comtesse, à elle qui remarquait

tout.

Cette fois, l'impression fut si nette, que Jeanne s'avoua qu'elle

ressentait de l'effroi; mais l'effroi fut rejeté comme l'avait été

l'inquiétude, au-dehors de cette âme emplie jusqu'aux bords parla joie

et l'espérance.

Toutefois, Jeanne voulait demander compte à madame Hubert de sa pitié;

elle ouvrait la bouche et redescendait deux degrés pour formuler une de

ces questions précises et vigoureuses comme son esprit, mais elle n'en

eut pas le temps. Hubert lui prit la main, moins poliment que vivement,

et ouvrit la porte.

La comtesse se vit dans le couloir. Huit archers de la prévôté

attendaient là. Qu'attendaient-ils? Voilà ce que se demanda Jeanne en

les apercevant. Mais la porte du concierge était déjà refermée. En avant

des archers se trouvait un des porte-clefs ordinaires de la prison,

celui qui, chaque soir, reconduisait la comtesse à sa chambre.

Cet homme se mit à précéder Jeanne, comme pour lui montrer le chemin.

--Je rentre chez moi? dit la comtesse avec le ton d'une femme qui

voudrait paraître sûre de ce qu'elle dit, mais qui doute.

--Oui, madame, répliqua le guichetier.

Jeanne saisit la rampe de fer et monta derrière cet homme. Elle entendit

les archers qui chuchotaient à quelques pas plus loin, mais qui ne

bougèrent pas de place.

Rassurée, elle se laissa enfermer dans sa chambre, et remercia même

affectueusement le guichetier. Celui-ci se retira.

Jeanne ne se vit pas plus tôt libre et seule chez elle, que sa joie

éclata extravagante, joie bâillonnée trop longtemps par ce masque dont

elle avait caché hypocritement son visage chez le concierge. Cette

chambre de la Conciergerie, c'était sa loge, à elle, bête fauve un

moment enchaînée par les hommes, et qu'un caprice de Dieu allait de

nouveau lancer dans le libre espace du monde.

Et, dans sa tanière ou dans sa loge, quand il fait bien nuit, quand

aucun bruit n'annonce à la captive la vigilance de ses gardiens; quand

son flair subtil ne démêle aux alentours aucune trace, alors commencent

les bondissements de cette nature sauvage. Alors, elle étire ses membres

pour les assouplir aux élans de l'indépendance attendue; alors, elle a

des cris, des bonds ou des extases, que ne surprend jamais l'oeil de

l'homme.

Pour Jeanne, ce fut ainsi. Tout à coup elle entendit marcher dans son

corridor; elle entendit les clefs tinter dans le trousseau du

guichetier; elle entendit solliciter la serrure massive.

«Que me veut-on?» pensa-t-elle en se redressant attentive et muette.

Le guichetier entra.

--Qu'y a-t-il, Jean? demanda Jeanne de sa voix douce et indifférente.

--Madame veut-elle me suivre? dit-il.

--Où cela?

--En bas, madame.

--Comment, en bas?...

--Au greffe.

--Pour quoi faire, je vous prie?

--Madame....

Jeanne s'avança vers cet homme qui hésitait, et elle aperçut, à

l'extrémité du corridor, les archers de la prévôté, que d'abord elle

avait rencontrés en bas.

--Enfin, s'écria-t-elle avec émotion, dites-moi ce que l'on veut de moi

au greffe?

--Madame, c'est monsieur Doillot, votre défenseur, qui voudrait vous

entretenir.

--Au greffe? Pourquoi pas ici, puisque plusieurs fois il a eu la

permission d'y venir?

--Madame, c'est que monsieur Doillot a reçu des lettres de Versailles,

et qu'il veut vous en donner connaissance.

Jeanne ne remarqua point combien était illogique cette réponse. Un seul

mot la frappa: des lettres de Versailles, des lettres de la cour, sans

doute, apportées par le défenseur lui-même.

--Est-ce que la reine aura intercédé auprès du roi après la publication

de l'arrêt? Est-ce que?...

Mais à quoi bon faire des conjectures; avait-on le temps, cela était-il

nécessaire quand, après deux minutes, on pouvait trouver la solution du

problème.

D'ailleurs, le porte-clefs insistait; il agitait ses clefs comme un

homme qui, à défaut de bonnes raisons, objecte une consigne.

--Attendez-moi un peu, dit Jeanne, vous voyez que je m'étais déjà

déshabillée pour prendre un peu de repos, j'ai tant fatigué ces jours

derniers.

--J'attendrai, madame; mais, je vous en prie, songez que monsieur

Doillot est pressé.

Jeanne ferma sa porte, passa une robe un peu plus fraîche, prit un

mantelet, et vivement arrangea ses cheveux. Elle mit à peine cinq

minutes à ces préparatifs. Son coeur lui disait que monsieur Doillot

apportait l'ordre de partir sur-le-champ, et le moyen de traverser la

France d'une façon à la fois discrète et commode! Oui, la reine avait dû

penser à ce que son ennemie fût enlevée le plus tôt possible. La reine,

à présent que l'arrêt était rendu, devait s'efforcer d'irriter cette

ennemie le moins possible, car si la panthère est dangereuse enchaînée,

que ne doit-on pas craindre d'elle quand elle est libre? Bercée par ces

heureuses pensées, Jeanne vola plutôt qu'elle ne courut derrière le

porte-clefs, qui lui fit descendre le petit escalier par où déjà on

l'avait menée à la salle d'audience. Mais au lieu d'aller jusqu'à cette

salle, au lieu de tourner à gauche pour entrer au greffe, le geôlier se

tourna vers une petite porte située à droite.

--Où allez-vous donc? demanda Jeanne, le greffe est ici.

--Venez, venez, madame, dit mielleusement le guichetier; c'est par ici

que monsieur Doillot vous attend.

Il passa d'abord et attira vers lui la prisonnière, qui entendit fermer

avec fracas sur elle les verrous extérieurs de cette porte massive.

Jeanne, surprise, mais ne voyant encore personne dans l'obscurité, n'osa

rien demander de plus à son gardien.

Elle fit deux ou trois pas et s'arrêta. Un jour bleuâtre donnait à la

chambre où elle se trouvait comme l'aspect d'un intérieur de tombeau.

La lumière filtrait du haut d'un grillage antique par lequel, à travers

les toiles d'araignées et la centuple couche d'une poussière séculaire,

quelques rayons blafards parvenaient seuls à donner un peu de leur

reflet aux murailles.

Jeanne sentit tout à coup le froid; elle sentit l'humidité de ce cachot,

elle devina quelque chose de terrible dans les yeux flamboyants du

porte-clefs.

Cependant, elle ne voyait encore que cet homme; lui seul avec la

prisonnière occupait en ce moment l'intérieur de ces quatre murs, tout

verdis par l'eau échappée des châssis, tout moisis par le passage d'un

air que n'avait jamais tiédi le soleil.

--Monsieur, dit-elle alors, en dominant l'impression de terreur qui la

faisait frissonner, que faisons-nous ici tous deux? Où est monsieur

Doillot, que vous m'avez promis de me faire voir?

Le porte-clefs ne répondit rien; il se retourna comme pour voir si la

porte par laquelle ils étaient entrés s'était bien solidement refermée.

Jeanne suivit ce mouvement avec épouvante. L'idée lui vint, comme dans

ces romans noirâtres de l'époque, qu'elle avait affaire à l'un de ces

geôliers, fauves amoureux de leurs prisonnières, qui, le jour où la

proie va leur échapper par la porte ouverte de la cage, se font les

tyrans de la _belle captive_ et proposent leur amour en échange de la

liberté.

Jeanne était forte, elle ne redoutait pas les surprises, elle n'avait

point la pudeur de l'âme. Son imagination luttait avantageusement contre

les caprices sophistiques de messieurs Crébillon fils et Louvet. Elle

alla droit au geôlier avec un sourire de prunelle:

--Mon ami, dit-elle, que demandez-vous? Avez-vous à me dire quelque

chose? Le temps d'une prisonnière, quand elle touche à la liberté, est

un temps précieux. Vous semblez avoir choisi pour me parler un

rendez-vous bien sinistre?

L'homme aux clefs ne lui répondit rien, parce qu'il ne comprenait pas.

Il s'assit au coin de la cheminée basse, et attendit.

--Mais, dit Jeanne, que faisons-nous, je vous le répète?

Et elle craignit d'avoir affaire à un fou.

--Nous attendons maître Doillot, répliqua le guichetier.

Jeanne secoua la tête:

--Vous m'avouerez, dit-elle, que maître Doillot, s'il a des lettres de

Versailles à me communiquer, prend mal son temps et sa salle

d'audience.... Ce n'est pas possible que maître Doillot me fasse attendre

ici. Il y a autre chose.

Elle achevait à peine ces mots, quand une porte qu'elle n'avait pas

remarquée s'ouvrit en face d'elle.

C'était une de ces trappes arrondies, véritables monuments de bois et de

fer, qui découpent en s'ouvrant dans le fond qu'elles masquaient une

sorte de rond cabalistique, au centre duquel personnage ou paysage

paraissent être vivants par magie.

En effet, derrière cette porte, il y avait des degrés qui plongeaient

dans quelque corridor mal éclairé, mais plein de vent et de fraîcheur,

et au-delà de ce corridor, un moment, un seul, aussi rapide que

l'éclair, Jeanne aperçut, en se haussant sur ses pieds, un espace pareil

à celui que mesure une place, et dans cet espace, une cohue d'hommes et

de femmes aux yeux étincelants.

Mais, nous le répétons, ce fut pour Jeanne une vision bien plutôt qu'un

coup d'oeil; elle n'eut pas même le temps de s'en rendre raison. Devant

elle, à un plan bien plus rapproché que n'était cette place, trois

personnes apparurent, montant le dernier degré.

Derrière ces personnes, aux degrés inférieurs sans doute, quatre

baïonnettes surgirent, blanches et acérées, pareilles à des cierges

sinistres qui eussent voulu éclairer cette scène.

Mais la porte ronde se referma. Les trois hommes seuls entrèrent dans le

cachot où se trouvait Jeanne.

Celle-ci marchait de surprise en surprise, ou mieux d'inquiétudes en

terreurs.

Ce guichetier, qu'elle redoutait l'instant d'avant, elle le vint

chercher comme pour avoir sa protection contre les inconnus.

Le guichetier se colla sur la muraille même du cachot, montrant par ce

mouvement qu'il voulait, qu'il devait rester spectateur passif de ce qui

allait avoir lieu.

Jeanne fut interpellée avant même que l'idée ne lui fût venue de prendre

la parole.

Ce fut un des trois hommes, le plus jeune, qui commença. Il était vêtu

de noir. Il avait son chapeau sur la tête, et roulait dans sa main des

papiers fermés comme la scytale antique.

Les deux autres, imitant l'attitude du guichetier, se dérobaient aux

regards dans la partie la plus sombre de la salle.

--Vous êtes, madame, dit cet inconnu, Jeanne de Saint-Rémy de Valois,

épouse de Marc-Antoine-Nicolas comte de La Motte?

--Oui, monsieur, répliqua Jeanne.

--Vous êtes bien née à Fontette, le 22 juillet 1756?

--Oui, monsieur.

--Vous demeurez bien à Paris, rue Saint-Claude?

--Oui, monsieur.... Mais pourquoi m'adressez-vous toutes ces questions?

--Madame, je suis fâché que vous ne me reconnaissiez pas; j'ai l'honneur

d'être le greffier de la cour.

--Je vous reconnais.

--Alors, madame, je puis remplir mes fonctions en ma qualité que vous

venez de reconnaître?

--Un moment, monsieur. À quoi, s'il vous plaît, vos fonctions vous

obligent-elles?

--À vous lire, madame, l'arrêt qui a été prononcé contre vous en séance

du 31 mai 1786.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 25 / 27 段