Après lui parut, à l'entrée de la salle, madame de La Motte, conduite

par le greffier Frémyn.

Elle était vêtue d'un mantelet et d'une chemise de linon batiste, d'un

bonnet de gaze sans rubans; une sorte de gaze blanche lui couvrait le

visage; elle portait ses cheveux sans poudre. Sa présence fit une vive

impression sur l'assemblée.

Elle venait de subir le premier des outrages auxquels elle était

réservée: on l'avait fait passer par le petit escalier, comme les

criminels vulgaires.

La chaleur de la salle, le bruit des conversations, le mouvement des

têtes qui ondulaient de tous côtés commencèrent par la troubler; ses

yeux vacillèrent un moment comme pour s'habituer au miroitement de tout

cet ensemble.

Alors le même greffier qui la tenait par la main la conduisit assez

vivement à la sellette placée au centre de l'hémicycle et pareille à ce

petit bloc sinistre qu'on appelle le billot quand il se dresse sur un

échafaud au lieu de s'élever dans une salle d'audience.

À la vue de ce siège infamant qu'on lui destinait, à elle, orgueilleuse

de s'appeler Valois, et de tenir en ses mains la destinée d'une reine de

France, Jeanne de La Motte pâlit, elle jeta un regard courroucé autour

d'elle, comme pour intimider les juges qui se permettaient cet outrage;

mais rencontrant partout des volontés fermes, et de la curiosité au lieu

de miséricorde, elle refoula son indignation furieuse, et s'assit pour

n'avoir pas l'air de tomber sur la sellette.

On remarqua dans les interrogatoires, qu'elle donnait à ses réponses

tout le vague duquel les adversaires de la reine eussent pu tirer le

plus d'avantage pour défendre leur opinion. Elle ne précisa rien que les

affirmations de son innocence, et força le président de lui adresser une

question sur l'existence de ces lettres qu'elle disait venir du cardinal

pour la reine, de celles aussi que la reine aurait écrites au cardinal.

Tout le venin du serpent allait se répandre dans la réponse à cette

question.

Jeanne commença par protester de son désir de ne pas compromettre la

reine; elle ajouta que nul mieux que le cardinal ne pouvait répondre à

la question.

--Invitez-le, dit-elle, à produire ses lettres ou copie, pour en faire

la lecture et satisfaire votre curiosité. Quant à moi, je ne saurais

affirmer si ces lettres sont du cardinal à la reine ou de la reine au

cardinal; je trouve celles-ci trop libres et trop familières d'une

souveraine à un sujet; je trouve celles-là trop irrévérencieuses, venant

d'un sujet pour aller à une reine.

Le silence profond, terrible, qui accueillit cette attaque, dut prouver

à Jeanne qu'elle n'avait inspiré que de l'horreur à ses ennemis, de

l'effroi à ses partisans, de la défiance à ses juges impartiaux. Elle ne

quitta la sellette qu'avec le doux espoir que le cardinal y serait assis

comme elle. Cette vengeance lui suffisait pour ainsi dire. Que

devint-elle quand, en se retournant pour considérer une dernière fois ce

siège d'opprobre où elle forçait un Rohan de s'asseoir après elle, elle

ne vit plus la sellette, que, sur l'ordre de la cour, les huissiers

avaient fait disparaître et remplacer par un fauteuil.

Un rugissement de rage s'exhala de sa poitrine; elle bondit hors de la

salle et se mordit les mains avec frénésie.

Son supplice commençait. Le cardinal s'avança lentement à son tour. Il

venait de descendre de carrosse: la grande porte avait été ouverte pour

lui.

Deux huissiers, deux greffiers l'accompagnaient; le gouverneur de la

Bastille marchait à son côté.

À son entrée, un long murmure de sympathie et de respect partit des

bancs de la cour. Il y fut répondu par une puissante acclamation du

dehors. C'était le peuple qui saluait l'accusé et le recommandait à ses

juges.

Le prince Louis était pâle, très ému. Vêtu d'un habit long de cérémonie,

il se présentait avec le respect et la condescendance dus à des juges

par un accusé qui accepte leur juridiction et l'invoque.

On montra le fauteuil au cardinal, dont les yeux avaient craint de se

porter vers l'enceinte, et le président lui ayant adressé un salut et

une parole encourageante, toute la cour le pria de s'asseoir avec une

bienveillance qui redoubla la pâleur et l'émotion de l'accusé.

Lorsqu'il prit la parole, sa voix tremblante, coupée de soupirs, ses

yeux troublés, son maintien humble remuèrent profondément la compassion

de l'auditoire. Il s'expliqua lentement, présenta des excuses plutôt que

des preuves, des supplications plutôt que des raisonnements, et

s'arrêtant tout à coup, lui, l'homme éloquent, disert, il produisit par

cette paralysie de son esprit et de son courage un effet plus puissant

que tous les plaidoyers et tous les arguments.

Ensuite parut Oliva; la pauvre fille retrouva la sellette. Bien des gens

frémirent en voyant cette vivante image de la reine sur le siège honteux

qu'avait occupé Jeanne de La Motte; ce fantôme de Marie-Antoinette,

reine de France, sur la sellette des voleuses et des faussaires,

épouvanta les plus ardents persécuteurs de la monarchie. Ce spectacle

aussi en allécha plusieurs, comme le sang que l'on fait goûter au tigre.

Mais on se disait partout que la pauvre Oliva venait, au greffe, de

quitter son enfant, qu'elle allaitait, et quand la porte venait à

s'ouvrir, les vagissements du fils de monsieur Beausire venaient plaider

douloureusement en faveur de sa mère.

Après Oliva parut Cagliostro le moins coupable de tous. Il ne lui fut

pas enjoint de s'asseoir, bien que le fauteuil eût été conservé près de

la sellette.

La cour craignait le plaidoyer de Cagliostro. Un semblant

d'interrogatoire, coupé par le _c'est bien_! du président d'Aligre,

satisfit aux exigences de la formalité.

Et alors, la cour annonça que les débats étaient clos, et que la

délibération commençait. La foule s'écoula lentement, par les rues et

les quais, se promettant de revenir dans la nuit, pour entendre l'arrêt,

qui, disait-on, ne tarderait pas à être prononcé.

Chapitre XCV

D'une grille et d'un abbé

Les débats terminés, après le retentissement de l'interrogatoire et les

émotions de la sellette, tous les prisonniers furent logés pour cette

nuit à la Conciergerie.

La foule, ainsi que nous l'avons dit, vint au soir se placer en groupes

silencieux, quoique animés, sur la place du Palais, pour recevoir

fraîchement la nouvelle de l'arrêt aussitôt qu'il serait rendu.

À Paris, chose étrange! les grands secrets sont précisément ceux que la

foule connaît avant qu'ils n'aient éclaté dans leur entier

développement.

La foule attendait donc, en savourant la réglisse anisée dont ses

fournisseurs ambulants trouvaient l'alimentation première sous la

première arche du Pont-au-Change.

Il faisait chaud. Les nuages de juin roulaient lourdement les uns sur

les autres, comme des panaches d'épaisse fumée. Le ciel brillait à

l'horizon de feux pâles et réitérés.

Tandis que le cardinal, à qui la faveur avait été accordée de se

promener sur les terrasses qui relient les donjons, s'entretenait avec

Cagliostro du succès probable de leur mutuelle défense; tandis qu'Oliva,

dans sa cellule, caressait son petit enfant et le berçait entre ses

bras; que, dans sa loge, Réteau, l'oeil sec, les ongles dans ses dents,

comptait en idée les écus promis par monsieur de Crosne et les opposait

comme total aux mois de captivité que lui promettait le parlement;

pendant ce temps, Jeanne, retirée en la chambre de la concierge, madame

Hubert, essayait de distraire son esprit brûlé avec un peu de bruit,

avec un peu de mouvement.

Cette chambre, haute de plafond, vaste comme une salle, dallée comme une

galerie, était éclairée sur le quai par une grande fenêtre en ogive. Les

petites vitres de cette fenêtre interceptaient la plus grande partie du

jour, comme si, dans cette chambre même où logeaient des gens libres, on

eût dû épouvanter la liberté, un énorme grillage de fer appliqué

au-dehors venait sur les vitres mêmes doubler l'obscurité par

l'entrecroisement des barres de fer et des filets de plomb qui

encadraient chaque losange de verre.

Du reste, la lumière que tamisait ce double crible était comme adoucie

pour l'oeil des prisonniers. Elle n'avait plus rien de ce rayonnement

insolent du soleil libre, elle n'était point faite pour offenser ceux

qui ne pouvaient sortir. Il y a dans toutes choses, même dans les

mauvaises que l'homme a faites, si le temps, ce pondérateur

intermédiaire entre l'homme et Dieu, a passé par-dessus, il y a des

harmonies qui mitigent et permettent une transition entre la douleur et

le sourire.

C'est dans cette salle que, depuis sa réclusion à la Conciergerie,

madame de La Motte vivait tout le jour en compagnie de la concierge, de

son fils et de son mari. Nous avons dit qu'elle avait l'esprit souple,

le caractère séduisant. Elle s'était fait aimer de ces gens; elle avait

trouvé moyen de leur prouver que la reine était une grande coupable. Un

jour devait venir où, dans cette même salle, une autre concierge,

apitoyée aussi sur les malheurs d'une prisonnière, la croirait innocente

en la voyant patiente et bonne, et cette prisonnière, ce serait la

reine!

Madame de La Motte allait donc--c'est elle-même qui le dit--oublier,

dans la société de cette concierge et de ses connaissances, ses idées

mélancoliques, et payait ainsi par sa belle humeur les complaisances

qu'on avait pour elle. Ce jour-là, jour de la clôture de l'audience,

quand Jeanne revint auprès de ces bonnes gens, elle les trouva soucieux

et gênés.

Une nuance n'était pas indifférente à cette femme rusée: elle espérait

avec rien, elle s'alarmait avec tout. En vain essayait-elle d'arracher

la vérité à madame Hubert, celle-ci et les siens se renfermèrent dans

des généralités banales.

Ce jour-là, disons-nous, Jeanne aperçut dans le coin de la cheminé un

abbé, commensal intermittent de la maison. C'était un ancien secrétaire

du précepteur de monsieur le comte de Provence; homme simple de façons,

caustique avec mesure, sachant sa cour, et qui, depuis longtemps éloigné

de la maison de madame Hubert, était redevenu assidu depuis l'arrivée de

madame de La Motte à la Conciergerie.

Il y avait aussi deux ou trois des employés supérieurs du Palais; on

regardait beaucoup madame de La Motte; on parlait peu.

Elle prit gaiement l'initiative.

--Je suis sûre, dit-elle, qu'on cause plus chaudement là-haut que nous

ne parlons ici.

Un faible murmure d'assentiment, échappé au concierge et à sa femme,

répondit seul à cette provocation.

--En haut? fit l'abbé, jouant l'ignorance. Où cela, madame la comtesse?

--Dans la salle où mes juges délibèrent, répliqua Jeanne.

--Oh! oui, oui, dit l'abbé.

Et le silence recommença.

--Je crois, dit-elle, que mon attitude d'aujourd'hui a fait bon effet.

Vous devez déjà savoir cela, n'est-ce pas?

--Mais, oui, madame, dit timidement le concierge.

Et il se leva comme pour rompre l'entretien.

--Votre avis, monsieur l'abbé? reprit Jeanne. Est-ce que mon affaire ne

se dessine pas bien? Songez qu'on n'articule aucune preuve.

--Il est vrai, madame, dit l'abbé. Aussi, avez-vous beaucoup à espérer.

--N'est-ce pas? s'écria-t-elle.

--Cependant, ajouta l'abbé, supposez que le roi....

--Eh bien! le roi, que fera-t-il? dit Jeanne avec véhémence.

--Eh! madame, le roi peut ne vouloir pas qu'on lui donne un démenti.

--Il ferait condamner monsieur de Rohan alors, c'est impossible.

--Il est vrai que cela est difficile, répondit-on de toutes parts.

--Or, se hâta de glisser Jeanne, dans cette cause, qui dit monsieur de

Rohan, dit moi.

--Non pas, non pas, reprit l'abbé, vous vous faites illusion, madame. Il

y aura un accusé absous.... Moi, je pense que ce sera vous, et je

l'espère, même. Mais il n'y en aura qu'un. Il faut un coupable au roi,

autrement, que deviendrait la reine?

--C'est vrai, dit sourdement Jeanne, blessée d'être contredite, même sur

une espérance qu'elle ne faisait qu'affecter. Il faut un coupable au

roi. Eh bien! alors, monsieur de Rohan est aussi bon que moi pour cela.

Un silence effrayant pour la comtesse s'établit après ces paroles.

L'abbé le rompit le premier.

--Madame, dit-il, le roi n'a pas de rancune, et, sa première colère

satisfaite, il ne songera plus au passé.

--Mais qu'appelez-vous une colère satisfaite? dit Jeanne avec ironie.

Néron avait ses colères comme Titus avait les siennes.

--Une condamnation... quelconque, se hâta de dire l'abbé, c'est une

satisfaction.

--Quelconque!... monsieur, s'écria Jeanne, voilà un affreux mot.... Il

est trop vague.... Quelconque, c'est tout dire!

--Oh! je ne parle que d'une réclusion dans un couvent, répliqua

froidement l'abbé; c'est l'idée que, d'après les bruits qui courent, le

roi aurait adoptée le plus volontiers à votre égard.

Jeanne regarda cet homme avec une terreur qui fit place aussitôt à la

plus furieuse exaltation.

--La réclusion dans un couvent! dit-elle; c'est-à-dire une mort lente,

ignominieuse par les détails, une mort féroce qui paraîtra un acte de

clémence!... La réclusion dans l'_in pace_, n'est-ce pas? Les tortures

de la faim, du froid, des corrections! Non, assez de supplices, assez de

honte, assez de malheur pour l'innocence quand la coupable est

puissante, libre, honorée! La mort tout de suite, mais la mort que

j'aurai choisie, le libre arbitre pour me punir d'être née à ce monde

infâme!

Et, sans écouter ni les représentations, ni les prières, sans souffrir

qu'on l'arrêtât, repoussant le concierge, renversant l'abbé, écartant

madame Hubert, elle courut à un dressoir pour y chercher un couteau.

Ces trois personnes réussirent à la détourner; elle prit sa course comme

une panthère que les chasseurs ont inquiétée, non effrayée, et, poussant

des hurlements d'une colère trop bruyante pour être naturelle, elle

s'élança dans un cabinet attenant à la salle, et là, soulevant un énorme

vase de faïence dans lequel végétait un rosier étiolé, elle s'en frappa

la tête à plusieurs reprises.

Le vase se brisa, un morceau demeura dans la main de cette furie; on vit

le sang couler sur son front par les gerçures de la peau, qui s'était

fendue. La concierge se jeta en pleurant dans ses bras. On l'assit sur

un fauteuil; on l'inonda d'eau de senteur et de vinaigre. Elle s'était

évanouie après d'affreuses convulsions.

Lorsqu'elle revint à elle, l'abbé pensa qu'elle étouffait.

--Voyez! dit-il, ce grillage intercepte le jour et l'air. N'est-il pas

possible de faire respirer un peu cette pauvre femme?

Alors, madame Hubert, oubliant tout, courut à une armoire située près de

la cheminée, en tira une clef qui lui servit à ouvrir ce grillage, et

aussitôt l'air et la vie entrèrent à flots dans l'appartement.

--Ah! dit l'abbé, je ne savais pas que ce grillage pût s'ouvrir à l'aide

d'une clef. Pourquoi tant de précautions, mon Dieu?

--C'est l'ordre! répliqua la concierge.

--Oui, je comprends, ajouta l'abbé avec une intention marquée, cette

fenêtre n'est qu'à sept pieds environ du sol, elle donne sur le quai.

S'il arrivait que des prisonniers s'échappassent de l'intérieur de la

Conciergerie, en passant par votre salle, ils trouveraient la liberté

sans avoir rencontré un seul porte-clefs ni une sentinelle.

--Précisément, dit la concierge.

L'abbé remarqua du coin de l'oeil que madame de La Motte avait entendu,

compris, qu'elle avait tressailli même, et qu'aussitôt après avoir

recueilli les paroles de l'abbé elle avait levé les yeux sur l'armoire,

fermée seulement par un bouton de cuivre, où la concierge serrait cette

clef de la grille.

C'en fut assez pour lui. Sa présence ne paraissait plus être utile. Il

prit congé.

Cependant, revenant sur ses pas, comme les personnages de théâtre qui

font une fausse sortie:

--Que de monde sur la place! dit-il. Toute la foule se porte avec tant

d'acharnement de ce côté du palais qu'il n'y a pas une âme sur le quai.

Le concierge se pencha au-dehors.

--C'est vrai, dit-il.

--Ne pense-t-on pas, poursuivit l'abbé, toujours comme si madame de La

Motte ne pouvait l'entendre--et elle l'entendait fort bien--, ne

croit-on pas que l'arrêt sera rendu dans la nuit? Non, n'est-ce pas?

--Je ne suppose pas, dit le concierge, qu'il soit rendu avant demain

matin.

--Eh bien! ajouta l'abbé, tâchez de laisser reposer un peu cette pauvre

madame de La Motte. Après tant de secousses, elle doit avoir besoin de

repos.

--Nous nous retirerons dans notre chambre, dit le brave concierge à sa

femme, et nous laisserons madame ici sur le fauteuil, à moins qu'elle ne

veuille s'aller mettre au lit.

Jeanne, se soulevant, rencontra l'oeil de l'abbé, qui guettait sa

réponse. Elle feignit de se rendormir.

Alors l'abbé disparut, et le concierge et sa femme partirent aussi,

après avoir refermé doucement la grille et remis la clef à sa place.

Aussitôt qu'elle fut seule, Jeanne ouvrit les yeux.

«L'abbé me conseille de fuir, pensa-t-elle. Peut-on plus clairement

m'indiquer et la nécessité de l'évasion et le moyen! Me menacer d'une

condamnation avant l'arrêt des juges, c'est d'un ami qui veut me pousser

à prendre ma liberté, ce ne peut être d'un barbare qui m'insulte.

«Pour m'enfuir, je n'ai qu'un pas à faire; j'ouvre cette armoire, puis

cette grille, et me voilà sur le quai désert.

«Désert, oui!... Personne; la lune elle-même se cache dans les cieux.

«Fuir!... Oh! la liberté! le bonheur de retrouver mes richesses... le

bonheur de rendre à mes ennemis tout le mal qu'ils m'auront fait!»

Elle s'élança vers l'armoire et saisit la clef. Déjà elle s'approchait

de la serrure du grillage.

Soudain elle crut voir, sur la ligne noire du parapet du pont, une forme

noire qui en coupait l'uniforme régularité.

«Un homme est là, dit-elle, dans l'ombre; l'abbé, peut-être; il veille

sur mon évasion; il m'attend pour me prêter secours. Oui, mais si

c'était un piège... si, descendue sur le quai, j'allais être saisie,

surprise en flagrant délit d'évasion?... L'évasion, c'est l'aveu du

crime, l'aveu du moins de la peur! Qui s'évade fuit devant sa

conscience.... D'où vient cet homme?... Il paraît se rattacher à monsieur

de Provence.... Qui me dit que ce n'est pas un émissaire de la reine ou

des Rohan?... Comme on paierait cher, de ce côté, une fausse démarche de

ma part.... Oui, quelqu'un est là qui guette!...

«Me faire fuir quelques heures avant l'arrêt! Ne le pouvait-on plus tôt

si l'on m'eût véritablement voulu servir? Mon Dieu! qui sait si déjà la

nouvelle n'est pas venue à mes ennemis de mon acquittement résolu dans

le conseil des juges? Qui sait si l'on ne veut parer ce coup terrible

pour la reine avec une preuve ou un aveu de ma culpabilité. L'aveu, la

preuve, ce serait ma fuite. Je resterai!»

Jeanne, à partir de ce moment, demeura convaincue qu'elle venait

d'échapper au piège. Elle sourit, redressa sa tête astucieuse et hardie,

et d'un pas assuré elle alla remettre la clef du grillage dans la petite

armoire près de la cheminée.

Puis, se rasseyant dans le fauteuil entre la lumière et la fenêtre, elle

observa de loin, tout en feignant de dormir, l'ombre de cet homme qui

guettait, et qui, fatigué sans doute d'attendre, finit par se lever et

par disparaître avec les premières lueurs de l'aube, à deux heures et

demie du matin, alors que l'oeil commençait à distinguer l'eau de ses

rives.

Chapitre XCVI

L'arrêt

Au matin, quand tous les bruits renaissent, quand Paris reprend la vie

ou noue un nouveau chaînon au chaînon de la veille, la comtesse espéra

que la nouvelle d'un acquittement allait tout à coup pénétrer dans sa

prison avec la joie et les félicitations de ses amis.

Avait-elle des amis? Hélas! jamais la fortune, jamais le crédit ne

demeurent sans cortège, et cependant Jeanne était devenue riche,

puissante; elle avait reçu, elle avait donné sans s'être fait même l'ami

banal qui doit brûler le lendemain d'une disgrâce ce qu'il a complimenté

la veille.

Mais après son triomphe qu'elle attendait, Jeanne aurait des partisans,

elle aurait des admirateurs, elle aurait des envieux.

Ce flot pressé de gens au joyeux visage, elle s'attendait vainement à le

voir pénétrer dans la salle du concierge Hubert.

De l'immobilité d'une personne convaincue et qui laisse venir les bras à

elle, Jeanne passa, c'était la pente de son caractère, à une inquiétude

excessive.

Et comme on ne peut toujours dissimuler, elle ne prit point la peine,

avec ses gardiens, de cacher ses impressions.

Il ne lui était pas permis de sortir pour aller s'informer, mais elle

passa sa tête au vasistas d'une des fenêtres, et là, anxieuse, elle

prêta l'oreille aux bruits de la place voisine, bruits qui se

résolvaient en un murmure confus, après avoir percé l'épaisseur des murs

du vieux palais de Saint Louis.

Jeanne entendit alors, non pas une rumeur, mais une véritable explosion,

des bravos, des cris, des trépignements, quelque chose d'éclatant qui

l'épouvanta, car elle n'avait pas la conscience que ce fût pour elle

qu'on témoignât tant de sympathie.

Ces salves bruyantes se répétèrent deux fois et firent place à des

bruits d'un autre genre.

Il lui sembla que c'était de l'approbation aussi, mais une approbation

calme et sitôt morte que née.

Bientôt les passants devinrent plus fréquents sur le quai, comme si les

groupes de la place se dissolvaient et renvoyaient en détail leurs

masses dispersées.

--Un fameux jour pour le cardinal! dit une sorte de clerc de procureur,

en bondissant sur le pavé près du parapet.

Et il jeta une pierre dans la rivière avec cette habileté du jeune

Parisien qui a consacré beaucoup de ses journées à l'exercice de cet

art, exhumé de la palestre antique.

--Pour le cardinal! répéta Jeanne. Il y a donc nouvelle que le cardinal

est acquitté?

Une goutte de fiel, une goutte de sueur tomba du front de Jeanne.

Elle rentra précipitamment dans la salle.

--Madame, madame, demanda-t-elle à la femme Hubert; qu'entends-je dire:

_Que c'est heureux pour le cardinal_? Quoi donc est heureux, s'il vous

plaît?

--Je ne sais, répliqua celle-ci.

Jeanne la regarda bien en face.

--Demandez à votre mari, je vous prie, ajouta-t-elle.

La concierge obéit par complaisance, et Hubert répondit du dehors:

--Je ne sais pas!

Jeanne, impatiente, froissée, s'arrêta un moment au milieu de la

chambre.

--Que voulaient dire ces passants alors, dit-elle, on ne se trompe pas à

ces sortes d'oracles? Ils parlaient du procès, bien sûr.

--Peut-être, fit le charitable Hubert, voulaient-ils dire que si

monsieur de Rohan est acquitté, ce sera un beau jour pour lui, voilà

tout.

--Vous croyez qu'il sera acquitté? s'écria Jeanne en crispant ses

doigts.

--Cela peut arriver.

--Moi, alors?...

--Oh! vous, madame... vous comme lui; pourquoi pas vous?

--étrange hypothèse! murmura Jeanne.

Et elle se remit aux vitres.

--Vous avez tort, je crois, madame, lui dit le concierge, d'aller

chercher ainsi des émotions qui vous arrivent mal compréhensibles du

dehors. Restez, croyez-moi, paisible, en attendant que votre conseil ou

monsieur Frémyn viennent vous lire....

--L'arrêt.... Non! non!

Et elle écouta.

Une femme passait avec ses amies. Bonnets de fête, gros bouquets à la

main. L'odeur des roses monta comme un baume précieux jusqu'à Jeanne,

qui aspirait tout d'en bas.

--Il aura mon bouquet, cria cette femme, et cent autres encore, le cher

homme. Oh! si je puis, je l'embrasserai.

--Et moi aussi, dit une compagne.

--Et moi, je veux qu'il m'embrasse, dit une troisième.

«De qui veulent-elles parler?» pensa Jeanne.

--C'est qu'il est très bel homme, tu n'es pas dégoûtée, fit une dernière

à ses amies.

Et tout passa.

--Encore le cardinal! toujours lui! murmura Jeanne; il est acquitté, il

est acquitté!

Et elle prononça ces mots avec tant de découragement et de certitude en

même temps, que les concierges, résolus de ne pas occasionner une

tempête comme celle de la veille, lui dirent en même temps:

--Eh! madame, pourquoi ne voudriez-vous pas que le pauvre prisonnier fût

absous et libéré?

Jeanne sentit le coup, elle sentit surtout le changement de ses hôtes,

et voulant ne rien perdre de leur sympathie:

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 24 / 27 段