l'entremise de monsieur de Breteuil, qui peut lui donner, aux yeux du
_ministre_ (le roi) la tournure que son intelligence lui suggérera, sans
que _madame soit compromise en aucune manière_. C'est la crainte d'être
obligée _de tout révéler_ qui nécessite la démarche que je fais
aujourd'hui, persuadée que madame aura égard aux motifs qui me forcent
d'y recourir, et qu'elle donnera des ordres pour me tirer de la pénible
situation où je me trouve.
«Je suis, avec un profond respect, de madame, la très humble et
obéissante servante,
«Comtesse de VALOIS DE LA MOTTE»
Jeanne avait tout calculé, comme on le voit.
Ou cette lettre irait à la reine et l'épouvanterait par la persévérance
qu'elle dénotait, après tant de traverses, et alors la reine, qui devait
être fatiguée de la lutte, se déciderait à en finir par l'élargissement
de Jeanne, puisque sa prison et son procès n'avaient rien amené.
Ou, ce qui était bien plus probable, et ce qui est prouvé par la fin
même de la lettre, Jeanne ne comptait en rien sur la lettre, et c'est
aisé à démontrer: car lancée ainsi dans le procès, la reine ne pouvait
rien arrêter sans se condamner elle-même. Il est donc évident que jamais
Jeanne n'avait compté que sa lettre dût être remise à la reine.
Elle savait que tous ses gardiens étaient dévoués au gouverneur de la
Bastille, c'est-à-dire à monsieur de Breteuil. Elle savait que tout le
monde en France faisait de cette affaire du collier une spéculation
toute politique, ce qui n'était pas arrivé depuis les parlements de
monsieur de Maupeou. Il était certain que le messager qu'elle chargerait
de cette lettre, s'il ne la donnait au gouverneur, la garderait pour lui
ou pour les juges de son opinion. Elle avait enfin disposé toutes choses
pour que cette lettre, en tombant dans des mains quelconques, y déposât
un levain de haine, de défiance et d'irrévérence contre la reine.
En même temps qu'elle écrivait cette lettre à Marie-Antoinette, elle en
rédigeait une autre pour le cardinal.
«Je ne puis concevoir, monseigneur, que vous vous obstiniez à ne pas
parler clairement. Il me semble que vous n'avez rien de mieux à faire
que d'accorder une confiance illimitée à nos juges; notre sort en
deviendrait plus heureux. Quant à moi, je suis résolue à me taire si
vous ne voulez pas me seconder. Mais que ne parlez-vous? Expliquez
toutes les circonstances de cette affaire mystérieuse, et je vous jure
de confirmer tout ce que vous aurez avancé; réfléchissez-y bien,
monsieur le cardinal, si je prends sur moi de parler la première, et que
vous désavouiez ce que je pourrais dire, je suis perdue, je n'échapperai
pas à la vengeance de celle qui veut nous sacrifier.
«Mais vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part, mon
dévouement vous est connu. S'il arrivait qu'_elle_ fût implacable, votre
cause serait toujours la mienne; je sacrifierais tout pour vous
soustraire aux effets de _sa_ haine, ou notre disgrâce serait commune.
«P.-S. J'ai écrit à _elle_ une lettre qui la décidera, je l'espère,
sinon à dire la vérité, du moins à ne pas nous accabler, nous qui
n'avons d'autre crime à nous reprocher que notre erreur ou notre
silence.»
Cette lettre artificieuse fut remise par elle au cardinal dans leur
dernière confrontation au grand parloir de la Bastille et l'on vit le
cardinal rougir, pâlir et frissonner en présence d'une semblable audace.
Il sortit pour reprendre haleine.
Quant à la lettre pour la reine, elle fut remise à l'instant même par la
comtesse à l'abbé Lekel, aumônier de la Bastille, qui avait accompagné
le cardinal au parloir, et dévoué aux intérêts des Rohan.
--Monsieur, lui dit-elle, vous pouvez, en vous chargeant de ce message,
faire changer le sort de monsieur de Rohan et le mien. Prenez
connaissance de ce qu'il renferme. Vous êtes un homme obligé au secret
par vos devoirs. Vous vous convaincrez que j'ai frappé à la seule porte
où nous puissions, monsieur le cardinal et moi, demander secours.
L'aumônier refusa.
--Vous ne voyez que moi d'ecclésiastique, répliqua-t-il. Sa Majesté
croira que vous lui avez écrit d'après mes conseils et que vous m'avez
tout avoué; je ne puis consentir à me perdre.
--Eh bien! dit Jeanne, désespérant du succès de sa ruse, mais voulant
contraindre le cardinal par l'intimidation, dites à monsieur de Rohan
qu'il me reste un moyen de prouver mon innocence, c'est de faire lire
les lettres qu'il écrivait à la reine. Ce moyen, je répugnais à en user;
mais, dans notre intérêt commun, je m'y résoudrai.
En voyant l'aumônier épouvanté par ces menaces, elle essaya une dernière
fois de lui mettre dans les mains sa terrible lettre à la reine.
«S'il prend la lettre, se disait-elle, je suis sauvée, parce que alors,
en pleine audience, je lui demanderai ce qu'il en a fait, et s'il l'a
remise à la reine et sommée d'y faire réponse; s'il ne l'a pas remise,
la reine est perdue; l'hésitation des Rohan aura prouvé son crime et mon
innocence.»
Mais l'abbé Lekel eut-il à peine la lettre dans les mains, qu'il la
rendit comme si elle le brûlait.
--Faites attention, dit Jeanne pâle de colère, que vous ne risquez rien,
car j'ai caché la lettre de la reine dans une enveloppe adressée à
madame de Misery.
--Raison de plus! s'écria l'abbé, deux personnes sauraient le secret.
Double motif de ressentiment pour la reine. Non, non, je refuse.
Et il repoussa les doigts de la comtesse.
--Remarquez, dit-elle, que vous me réduisez à faire usage des lettres de
monsieur de Rohan.
--Soit, repartit l'abbé, faites-en usage, madame.
--Mais, reprit Jeanne tremblante de fureur, comme je vous déclare que la
preuve d'une correspondance secrète avec Sa Majesté fait tomber sur un
échafaud la tête du cardinal, vous êtes libre de dire: Soit! Je vous
aurai averti.
La porte s'ouvrit en ce moment, et le cardinal reparut, superbe et
courroucé, sur le seuil:
--Faites tomber sur un échafaud la tête d'un Rohan, madame, répondit-il,
ce ne sera pas la première fois que la Bastille aura vu ce spectacle.
Mais, puisqu'il en est ainsi, je vous déclare, moi, que je ne
reprocherai rien à l'échafaud sur lequel roulera ma tête, pourvu que je
voie celui sur lequel vous serez flétrie comme voleuse et faussaire!
Venez, l'abbé, venez!
Il tourna le dos à Jeanne, après ces paroles foudroyantes, et sortant
avec l'aumônier, laissa dans la rage et le désespoir cette malheureuse
créature, qui ne pouvait faire un mouvement sans se prendre de plus en
plus dans la fange mortelle où bientôt elle allait plonger tout entière.
Chapitre XCIII
Le baptême du petit Beausire
Madame de La Motte s'était fourvoyée dans chacun de ses calculs.
Cagliostro ne se trompa dans aucun.
À peine à la Bastille, il s'aperçut que le prétexte lui était donné
enfin de travailler ouvertement à la ruine de cette monarchie que,
depuis tant d'années, il sapait sourdement avec l'illuminisme et les
travaux occultes.
Sûr de n'être en rien convaincu, victime arrivée au dénouement le plus
favorable à ses vues, il tint religieusement sa promesse envers tout le
monde.
Il prépara les matériaux de cette fameuse lettre de Londres, qui,
paraissant un mois après l'époque où nous sommes arrivés, fut le premier
coup de bélier appliqué sur les murs de la vieille Bastille, la première
hostilité de la révolution, le premier choc matériel qui précéda celui
du 14 juillet 1789.
Dans cette lettre où Cagliostro, après avoir ruiné roi, reine, cardinal,
agioteurs publics, ruinait monsieur de Breteuil, personnification de la
tyrannie ministérielle, notre démolisseur s'exprimait ainsi:
«Oui, je le répète libre après l'avoir dit captif, il n'est pas de crime
qui ne soit expié par six mois de Bastille. Quelqu'un me demande si je
retournerai jamais en France? Assurément, ai-je répondu, _pourvu que la
Bastille soit devenue une promenade publique_. Dieu le veuille! Vous
avez tout ce qu'il faut pour être heureux, vous autres Français: sol
fécond, doux climat, bon coeur, gaieté charmante, du génie et des grâces
propres à tout; sans égaux dans l'art de plaire, sans maîtres dans les
autres, il ne vous manque, mes bons amis, qu'un petit point: c'est
d'être sûrs de coucher dans vos lits quand vous êtes irréprochables.»
Cagliostro avait tenu sa parole aussi à Oliva. Celle-ci, de son côté,
fut religieusement fidèle. Il ne lui échappa point un mot qui compromît
son protecteur. Elle n'eut d'autre aveu funeste que pour madame de La
Motte, et posa d'une façon nette et irrécusable sa participation
innocente à une mystification adressée, selon elle, à un gentilhomme
inconnu qu'on lui avait désigné sous le nom de Louis.
Pendant le temps qui s'était écoulé pour les captifs sous les verrous et
dans les interrogatoires, Oliva n'avait pas revu son cher Beausire, mais
elle n'était cependant point abandonnée tout à fait de lui, et, comme on
va le voir, elle avait de son amant le souvenir que désirait Didon quand
elle disait en rêvant: Ah! s'il m'était donné de voir jouer sur mes
genoux un petit Ascagne!
Au mois de mai de l'année 1786, un homme attendait au milieu des pauvres
sur les degrés du portail de Saint-Paul, rue Saint-Antoine. Il était
inquiet, haletant, il regardait, sans pouvoir en détacher les yeux, dans
la direction de la Bastille.
Auprès de lui vint se placer un homme à longue barbe, un des serviteurs
allemands de Cagliostro, celui que Balsamo employait comme chambellan
dans ses mystérieuses réceptions de l'ancienne maison de la rue
Saint-Claude.
Cet homme arrêta la fougue impatiente de Beausire, et lui dit tout bas:
--Attendez, attendez, ils viendront.
--Ah! s'écria l'homme inquiet, c'est vous!
Et comme le _ils viendront_ ne satisfaisait point, à ce qu'il paraît,
l'homme inquiet, qui continuait à gesticuler plus que de raison,
l'Allemand lui dit à l'oreille:
--Monsieur Beausire, vous allez tant faire de bruit que la police nous
verra.... Mon maître vous avait promis des nouvelles, je vous en donne.
--Donnez! donnez, mon ami!
--Plus bas. La mère et l'enfant se portent bien.
--Oh! oh! s'écria Beausire dans un transport de joie impossible à
décrire, elle est accouchée! elle est sauvée!
--Oui, monsieur; mais tirez à l'écart, je vous prie.
--D'une fille?
--Non, monsieur, d'un garçon.
--Tant mieux! Oh! mon ami, que je suis heureux, que je suis heureux.
Remerciez bien votre maître; dites-lui bien que ma vie, que tout ce que
j'ai est à lui....
--Oui, monsieur Beausire, oui, je lui dirai cela quand je le verrai.
--Mon ami, pourquoi me disiez-vous tout à l'heure?... Mais prenez donc
ces deux louis.
--Monsieur, je n'accepte rien que de mon maître.
--Ah! pardon, je ne voulais pas vous offenser.
--Je le crois, monsieur. Mais vous me disiez?
--Ah! je vous demandais pourquoi, tout à l'heure, vous vous êtes écrié:
Ils viendront? Qui viendra, s'il vous plaît?
--Je voulais parler du chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin,
sage-femme, qui ont accouché mademoiselle Oliva.
--Ils viendront ici? Pourquoi?
--Pour faire baptiser l'enfant.
--Je vais voir mon enfant! s'écria Beausire en bondissant comme un
convulsionnaire. Vous dites que je vais voir le fils d'Oliva! ici, tout
à l'heure?...
--Ici, tout à l'heure; mais modérez-vous, je vous en supplie; autrement,
les deux ou trois agents de monsieur de Crosne, que je devine être
cachés sous les haillons de ces mendiants, vous découvriront et
devineront que vous avez eu communication avec le prisonnier de la
Bastille. Vous vous perdrez et vous compromettrez mon maître.
--Oh! s'écria Beausire avec la religion du respect et de la
reconnaissance, plutôt mourir que de prononcer une syllabe qui nuise à
mon bienfaiteur. J'étoufferai, s'il le faut, mais je ne dirai plus rien.
Ils ne viennent pas!...
--Patience.
Beausire se rapprocha de l'Allemand.
--Est-elle un peu heureuse, là-bas? demanda-t-il en joignant les mains.
--Parfaitement heureuse, répondit l'autre. Oh! voici un fiacre qui
vient.
--Oui, oui.
--Il s'arrête....
--Il y a du blanc, de la dentelle....
--La tavaïolle[5] de l'enfant.
[Note 5: Linge fin orné de dentelles.]
--Mon Dieu!
Et Beausire fut obligé de s'appuyer sur une colonne pour ne pas
chanceler, quand il vit sortir du fiacre la sage-femme, le chirurgien et
un porte-clefs de la Bastille, faisant l'office de témoins dans cette
rencontre.
Au passage de ces trois personnes, les pauvres s'émurent et nasillèrent
leurs lamentables réclamations.
On vit alors, chose étrange, le parrain et la marraine passer en
coudoyant ces misérables, tandis qu'un étranger leur distribuait sa
monnaie et ses écus en pleurant de joie.
Puis, le petit cortège étant entré dans l'église, Beausire entra
derrière et vint, avec les prêtres et les fidèles curieux, chercher la
meilleure place de la sacristie où allait s'accomplir le sacrement du
baptême.
Le prêtre reconnaissant la sage-femme et le chirurgien, qui plusieurs
fois déjà avaient eu recours à son ministère pour des circonstances
pareilles, leur fit un petit salut amical, accompagné d'un sourire.
Beausire salua et sourit avec le prêtre.
La porte de la sacristie se ferma alors, et le prêtre, prenant sa plume,
commença d'écrire sur son registre les phrases sacramentelles qui
constituent l'acte d'enregistrement.
Lorsqu'il en vint à demander le nom et les prénoms de l'enfant:
--C'est un garçon, dit le chirurgien, voilà tout ce que je sais.
Et quatre éclats de rire ponctuèrent ce mot, qui ne parut pas assez
respectueux à Beausire.
--Il a bien un nom quelconque, fût-ce un nom de saint, ajouta le prêtre.
--Oui, la demoiselle a voulu qu'on l'appelât Toussaint.
--Ils y sont tous, alors! répliqua le prêtre en riant de son jeu de
mots, ce qui emplit la sacristie d'une hilarité nouvelle.
Beausire commençait à perdre patience, mais la sage influence de
l'Allemand le maintenait encore. Il se contint.
--Eh bien! dit le prêtre, avec ce prénom-là, avec tous saints pour
patrons, on peut se passer de père. Écrivons: «Aujourd'hui, nous a été
présenté un enfant du sexe masculin, né hier, à la Bastille, fils de
Nicole-Oliva Legay et de... père inconnu.»
Beausire s'élança furieux aux côtés du prêtre, et lui retenant le
poignet avec force:
--Toussaint a un père, s'écria-t-il, comme il a une mère! Il a un tendre
père qui ne reniera point son sang. Écrivez, je vous prie, que
Toussaint, né hier, de la demoiselle Nicole-Oliva Legay, est fils de
Jean-Baptiste Toussaint de Beausire, ici présent!
Qu'on juge de la stupéfaction du prêtre, de celle du parrain et de la
marraine! La plume tomba des mains du premier, l'enfant faillit tomber
des bras de la sage-femme.
Beausire le reçut dans les siens, et, le couvrant de baisers avides, il
laissa tomber sur le front du pauvre petit le premier baptême, le plus
sacré en ce monde après celui qui vient de Dieu, le baptême des larmes
paternelles.
Les assistants, malgré leur habitude des scènes dramatiques et le
scepticisme ordinaire aux voltairiens de cette époque, furent attendris.
Le prêtre seul garda son sang-froid et révoqua en doute cette paternité;
peut-être était-il contrarié d'avoir à recommencer ses écritures.
Mais Beausire devina la difficulté; il déposa sur les fonts baptismaux
trois louis d'or, qui, bien mieux que ses larmes, établirent son droit
de père et firent briller sa bonne foi.
Le prêtre salua, ramassa les soixante-douze livres, et biffa les deux
phrases qu'il venait d'écrire en goguenardant sur son registre.
--Seulement, monsieur, dit-il, comme la déclaration de monsieur le
chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin avait été formelle, vous
voudrez bien écrire vous-même et certifier que vous vous déclarez le
père de cet enfant.
--Moi! s'écria Beausire au comble de la joie; mais je l'écrirais de mon
sang!
Et il saisit la plume avec enthousiasme.
--Prenez garde, lui dit tout bas le porte-clefs Guyon, qui n'avait pas
oublié son rôle d'homme scrupuleux. Je crois, mon cher monsieur, que
votre nom sonne mal en de certains endroits; il y a danger à l'écrire
sur des registres publics, avec une date qui donne à la fois la preuve
de votre présence et de votre commerce avec une accusée.
--Merci de votre conseil, l'ami, répliqua Beausire avec fierté; il sent
son honnête homme et vaut les deux louis d'or que je vous offre; mais
renier le fils de ma femme....
--Elle est votre femme? s'écria le chirurgien.
--Légitime! s'écria le prêtre.
--Que Dieu lui rende la liberté, dit Beausire en tremblant de plaisir,
et le lendemain Nicole Legay s'appellera de Beausire, comme son fils et
comme moi.
--En attendant, vous vous risquez, répéta Guyon; je crois qu'on vous
cherche.
--Ce ne sera pas moi qui vous trahirai, dit le chirurgien.
--Ni moi, dit la sage-femme.
--Ni moi, fit le prêtre.
--Et quand on me trahirait, continua Beausire avec l'exaltation des
martyrs, je souffrirai jusqu'à la roue pour avoir la consolation de
reconnaître mon fils.
--S'il était roué, dit tout bas à la sage-femme monsieur Guyon, qui se
piquait de repartie, ce ne serait pas pour s'être dit le père du petit
Toussaint.
Et sur cette plaisanterie qui fit sourire dame Chopin, il fut procédé
dans les formes à l'enregistrement et à la reconnaissance du jeune
Beausire.
Beausire écrivit sa déclaration dans des termes magnifiques, mais un peu
verbeux, comme sont les relations de tout exploit dont s'enorgueillit
l'auteur.
Il la relut, la ponctua, la parapha, et fit parapher par les quatre
personnes présentes.
Puis, ayant tout lu et vérifié de nouveau, il embrassa son fils, dûment
baptisé, lui glissa une dizaine de louis sous sa tavaïolle, lui
suspendit une bague au col, présent destiné à l'accouchée, et, fier
comme Xénophon pendant sa fameuse retraite, il ouvrit la porte de la
sacristie, décidé à ne pas user du moindre stratagème pour échapper aux
sbires, s'il en trouvait d'assez dénaturés pour le saisir en ce moment.
Les groupes de mendiants n'avaient pas quitté l'église. Beausire, s'il
eût pu les regarder avec des yeux plus fermes, eût peut-être reconnu
parmi eux ce fameux Positif, auteur de sa disgrâce; mais rien ne bougea.
La nouvelle distribution que fit Beausire fut reçue avec des: Dieu vous
garde! sans mesure, et l'heureux père s'échappa de Saint-Paul avec
toutes les apparences d'un gentilhomme vénéré, choyé, béni et caressé
des pauvres de sa paroisse.
Quant aux témoins du baptême, ils se retirèrent de leur côté et
regagnèrent leur fiacre, émerveillés de cette aventure.
Beausire les guetta du coin de la rue Culture-Sainte-Catherine, les vit
monter en voiture, envoya deux ou trois baisers palpitants à son fils,
et quand son coeur se fut assez complètement épanché, quand le fiacre
eut disparu à ses yeux, il songea qu'il ne fallait tenter ni Dieu ni la
police, et gagna un lieu d'asile connu de lui seul, de Cagliostro et de
monsieur de Crosne.
C'est-à-dire que monsieur de Crosne, lui aussi, avait tenu parole à
Cagliostro et n'avait pas fait inquiéter Beausire.
Lorsque l'enfant rentra dans la Bastille et que la dame Chopin eut
appris à Oliva tant d'aventures surprenantes, celle-ci, passant à son
plus gros doigt la bague de Beausire, se prit à pleurer aussi, et, ayant
embrassé son enfant à qui déjà on cherchait une nourrice:
--Non, dit-elle, autrefois monsieur Gilbert, élève de monsieur Rousseau,
prétendait que toute bonne mère doit nourrir son enfant, je nourrirai
mon fils; je veux être au moins une bonne mère, ce sera toujours cela.
Chapitre XCIV
La sellette
Le jour était venu enfin, après de longs débats, où l'arrêt de la cour
du parlement allait être provoqué par les conclusions du procureur
général.
Les accusés, à l'exception de monsieur de Rohan, avaient été transférés
à la Conciergerie pour être plus rapprochés de la salle d'audience, qui
s'ouvrait à sept heures chaque matin.
Devant les juges présidés par le premier président d'Aligre, la
contenance des accusés avait continué d'être ce qu'elle avait été
pendant l'instruction.
Oliva, franche et timide; Cagliostro, tranquille, supérieur et rayonnant
parfois de cette splendeur mystique qu'il se plaisait à affecter.
Villette, honteux, bas et pleurant.
Jeanne, insolente, l'oeil étincelant, toujours menaçante et venimeuse.
Le cardinal, simple, rêveur, frappé d'atonie.
Jeanne avait bien vite pris les habitudes de la Conciergerie, et captivé
par ses caresses mielleuses et ses petits secrets les bonnes grâces de
la concierge du Palais, de son mari et de son fils.
De cette façon, elle s'était rendu la vie plus douce et les
communications, plus libres. Il faut toujours plus de place au singe
qu'au chien, à l'intrigant qu'à l'esprit tranquille.
Les débats n'apprirent rien de nouveau à la France. C'était bien
toujours ce même collier volé avec audace par l'une ou l'autre des deux
personnes qu'on accusait et qui s'accusaient réciproquement.
Décider entre les deux quel était le voleur, c'était tout le procès.
Cet esprit qui porte les Français toujours, et qui les portait surtout
en ce temps-là aux extrêmes, avait greffé un autre procès sur le
véritable.
Il s'agissait de savoir si la reine avait eu raison de faire arrêter le
cardinal et de l'accuser de téméraires incivilités.
Pour quiconque raisonnait politique en France, cette annexe au procès
constituait la cause véritable. Monsieur de Rohan avait-il cru pouvoir
dire à la reine ce qu'il lui avait dit, agir en son nom, comme il
l'avait fait; avait-il été l'agent secret de Marie-Antoinette, agent
désavoué sitôt que l'affaire avait fait du bruit?
En un mot, dans cette cause incidente, le cardinal inculpé avait-il agi
de bonne foi, comme un confident intime, vis-à-vis de la reine?
S'il avait agi de bonne foi, la reine était donc coupable de toutes ces
intimités, même innocentes, qu'elle avait niées et que madame de La
Motte insinuait avoir existé. Et puis, comme total aux yeux de
l'opinion, qui ne ménage rien, des intimités sont-elles innocentes,
qu'on est contraint de nier à son mari, à ses ministres, à ses sujets.
Tel est le procès que les conclusions du procureur général vont diriger
vers son but, vers sa morale.
Le procureur général prit la parole.
Il était l'organe de la cour, il parlait au nom de la dignité royale
méconnue, outragée, il plaidait pour le principe immense de
l'inviolabilité royale.
Le procureur général entrait dans le procès réel pour certains accusés;
il prenait corps à corps le procès incident quant au cardinal. Il ne
pouvait admettre que dans cette affaire du collier, la reine pût assumer
sur elle un tort, un seul. Si elle n'en avait aucun, ils tombaient donc
tous sur la tête du cardinal.
Il conclut donc inflexiblement:
à la condamnation de Villette aux galères;
à la condamnation de Jeanne de La Motte en la marque, le fouet et la
réclusion à perpétuité dans l'hôpital;
à la mise hors de cause de Cagliostro;
au renvoi pur et simple d'Oliva;
à l'aveu auquel serait contraint le cardinal d'une témérité offensante
envers la Majesté royale, aveu à la suite duquel il serait banni de la
présence du roi et de la reine, et dépouillé de ses charges et dignités.
Ce réquisitoire frappa le parlement d'indécision et les accusés de
terreur. La volonté royale s'y expliquait de telle force, que si l'on
eût vécu un quart de siècle auparavant, alors même que les parlements
avaient commencé à secouer le joug et à revendiquer leur prérogative,
ces conclusions du procureur du roi eussent été dépassées par le zèle et
le respect des juges pour le principe, encore vénéré, de
l'infaillibilité du trône.
Mais quatorze conseillers seulement adoptèrent l'opinion complète du
procureur général, et la division se mit dès lors dans l'assemblée.
On procéda au dernier interrogatoire, formalité presque inutile avec de
pareils accusés, puisqu'il avait pour but de provoquer des aveux avant
l'arrêt, et qu'il n'y avait ni paix ni trêve à demander aux acharnés
adversaires qui luttaient depuis si longtemps. C'était moins leur propre
absolution qu'ils demandaient que la condamnation de leur partie.
L'usage était que l'accusé comparût devant ses juges assis sur un petit
siège de bois, siège humble, bas, honteux, déshonoré par le contact des
accusés qui de ce siège avaient passé à l'échafaud.
C'est là que vint s'asseoir le faussaire Villette, qui demanda pardon
avec ses larmes et ses prières.
Il déclara tout ce qu'on sait, savoir qu'il était coupable du faux,
coupable de complicité avec Jeanne de La Motte. Il témoigna que son
repentir, ses remords étaient déjà pour lui un supplice capable de
désarmer ses juges.
Celui-là n'intéressait personne; il n'était et ne parut rien autre chose
qu'un coquin. Congédié par la cour, il regagna en larmoyant sa cellule
de la Conciergerie.