--Monsieur, veuillez continuer, je vous en prie, au contraire. Cette

Oliva, disiez-vous?...

--Vivait mal, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Elle souffrait

une quasi-misère, avec certain drôle, son amant pour la voler et la

battre: un de vos plus ordinaires gibiers, monsieur, un aigrefin que

vous ne devez pas connaître....

--Certain Beausire, peut-être? dit le magistrat, heureux de paraître

bien informé.

--Ah! vous le connaissez, c'est surprenant, dit Cagliostro avec

admiration. Très bien! monsieur, vous êtes encore plus devin que moi.

Or, un jour que le Beausire avait plus battu et plus volé cette fille

que de coutume, elle vint se réfugier près de moi et me demanda

protection. Je suis bon, je donnai je ne sais quel coin de pavillon dans

un de mes hôtels....

--Chez vous!... Elle était chez vous? s'écria le magistrat surpris.

--Sans doute, répliqua Cagliostro, affectant de s'étonner à son tour.

Pourquoi ne l'aurais-je pas abritée chez moi, je suis garçon?

Et il se mit à rire avec une si savante bonhomie que monsieur de Crosne

tomba complètement dans le panneau.

--Chez vous! répliqua-t-il; c'est donc pour cela que mes agents ont tant

cherché pour la trouver.

--Comment, cherché! dit Cagliostro. On cherchait cette petite? A-t-elle

donc fait quelque chose que je ne sache pas?...

--Non, monsieur, non; poursuivez, je vous en conjure.

--Oh! mon Dieu! j'ai fini. Je la logeai chez moi; voilà tout.

--Mais, non, non! monsieur le comte, ce n'est pas tout, puisque vous

sembliez tout à l'heure associer à ce nom d'Oliva le nom de madame de La

Motte.

--Ah! à cause du voisinage, dit Cagliostro.

--Il y autre chose, monsieur le comte.... Vous n'avez pas pour rien dit

que madame de La Motte et mademoiselle Oliva étaient voisines.

--Oh! mais cela tient à une circonstance qu'il serait inutile de vous

rapporter. Ce n'est pas au premier magistrat du royaume qu'on doit aller

conter des billevesées de rentier oisif.

--Vous m'intéressez, monsieur, et plus que vous ne croyez; car cette

Oliva que vous dites avoir été logée chez vous, je l'ai trouvée en

province.

--Vous l'avez trouvée!

--Avec le monsieur de Beausire....

--Eh bien, je m'en doutais! s'écria Cagliostro. Elle était avec

Beausire? Ah! fort bien! fort bien! Réparation soit faite à madame de La

Motte.

--Comment! que voulez-vous dire? repartit monsieur de Crosne.

--Je dis, monsieur, qu'après avoir un moment soupçonné madame de La

Motte, je lui fais réparation pleine et entière.

--Soupçonné! de quoi?

--Bon Dieu! vous écoutez donc patiemment tous les commérages? Eh bien!

sachez qu'au moment où j'avais espoir de corriger cette Oliva, de la

rejeter dans le travail et l'honnêteté--je m'occupe de morale,

monsieur--, à ce moment là, quelqu'un vint qui me l'enleva.

--Qui vous l'enleva! Chez vous?

--Chez moi.

--C'est étrange!

--N'est-ce pas? Et je me fusse damné pour soutenir que c'était madame de

La Motte. À quoi tiennent les jugements du monde!

Monsieur de Crosne se rapprocha de Cagliostro.

--Voyons, dit-il, précisez s'il vous plaît.

--Oh! monsieur, à présent que vous avez trouvé Oliva avec Beausire, rien

ne me fera penser à madame de La Motte, ni ses assiduités, ni ses

signes, ni ses correspondances.

--Avec Oliva?

--Mais oui.

--Madame de La Motte et Oliva s'entendaient?

--Parfaitement.

--Elles se voyaient?

--Madame de La Motte avait trouvé moyen de faire sortir chaque nuit

Oliva.

--Chaque nuit! En êtes-vous sûr?

--Autant qu'un homme peut l'être de ce qu'il a vu, entendu.

--Oh! monsieur, mais vous me dites là des choses que je paierais mille

livres le mot! Quel bonheur pour moi que vous fassiez de l'or!

--Je n'en fais plus, monsieur, c'était trop cher.

--Mais vous êtes l'ami de monsieur de Rohan?

--Je le crois.

--Mais vous devez savoir pour combien cet élément d'intrigues qu'on

appelle madame de La Motte entre dans son affaire scandaleuse?

--Non; je veux ignorer cela.

--Mais vous savez peut-être les suites de ces promenades faites par

Oliva et madame de La Motte?

--Monsieur, il est des choses que l'homme prudent doit toujours tâcher

d'ignorer, repartit sentencieusement Cagliostro.

--Je ne vais plus avoir l'honneur que de vous demander une chose, dit

vivement monsieur de Crosne. Avez-vous des preuves que madame de La

Motte ait correspondu avec Oliva?

--Cent.

--Lesquelles?

--Des billets de madame de La Motte qu'elle lançait chez Oliva avec une

arbalète qu'on trouvera sans doute en son logis. Plusieurs de ces

billets, roulés autour d'un morceau de plomb, n'ont pas atteint le but.

Ils tombaient dans la rue, mes gens ou moi nous en avons ramassé

plusieurs.

--Monsieur, vous les fourniriez à la justice?

--Oh! monsieur, ils sont d'une telle innocence, que je ne m'en ferais

pas scrupule, et que je ne croirais pas pour cela mériter un reproche de

la part de madame de La Motte.

--Et... les preuves des connivences, des rendez-vous?

--Mille.

--Une seule, je vous prie.

--La meilleure. Il paraît que madame de La Motte avait facilité d'entrer

dans ma maison pour voir Oliva, car je l'y ai vue, moi, le jour même où

disparut la jeune femme.

--Le jour même?

--Tous mes gens l'ont vue comme moi.

--Ah!... et que venait-elle faire, si Oliva avait disparu?...

--C'est ce que je me suis demandé d'abord, et je ne me l'expliquais pas.

J'avais vu madame de La Motte descendre d'une voiture de poste qui

attendait rue du Roi-Doré. Mes gens avaient vu stationner longtemps

cette voiture, et ma pensée, je l'avoue, était que madame de La Motte

voulait s'attacher Oliva.

--Vous laissiez faire?

--Pourquoi non? C'est une dame charitable et favorisée du sort, cette

madame de La Motte. Elle est reçue à la cour. Pourquoi, moi, l'eussé-je

empêchée de me débarrasser d'Oliva? J'aurais eu tort, vous le voyez,

puisqu'un autre me l'a enlevée pour la perdre encore.

--Ah! dit monsieur de Crosne méditant profondément, mademoiselle Oliva

était logée chez vous?

--Oui, monsieur.

--Ah! mademoiselle Oliva et madame de La Motte se connaissaient, se

voyaient, sortaient ensemble?

--Oui, monsieur.

--Ah! madame de La Motte a été vue chez vous, le jour de l'enlèvement

d'Oliva?

--Oui, monsieur.

--Ah! vous avez pensé que la comtesse voulait s'attacher cette fille?

--Que penser autrement?

--Mais qu'a dit madame de La Motte, quand elle n'a plus trouvé Oliva

chez vous?

--Elle m'a paru troublée.

--Vous supposez que c'est ce Beausire qui l'a enlevée?

--Je le suppose uniquement parce que vous me dites qu'il l'a enlevée en

effet, sinon je ne soupçonnerais rien. Cet homme-là ne savait pas la

demeure d'Oliva. Qui peut la lui avoir apprise?

--Oliva elle-même.

--Je ne crois pas, car au lieu de se faire enlever par lui chez moi,

elle se fût enfuie de chez moi chez lui, et je vous prie de croire qu'il

ne fût pas entré chez moi, si madame de La Motte ne lui eût fait passer

une clef.

--Elle avait une clef?

--On n'en peut pas douter.

--Quel jour l'enleva-t-on, je vous prie? dit monsieur de Crosne, éclairé

soudain par le flambeau que lui tendait si habilement Cagliostro.

--Oh! monsieur, pour cela je ne me tromperai pas, c'était la propre

veille de la Saint-Louis.

--C'est cela! s'écria le lieutenant de police, c'est cela! monsieur,

vous venez de rendre un service signalé à l'État.

--J'en suis bien heureux, monsieur.

--Et vous en serez remercié comme il convient.

--Par ma conscience d'abord, dit le comte.

Monsieur de Crosne le salua.

--Puis-je compter sur la consignation de ces preuves dont nous parlions?

dit-il.

--Je suis, monsieur, pour obéir à la justice en toutes choses.

--Eh bien! monsieur, je retiendrai votre parole; à l'honneur de vous

revoir.

Et il congédia Cagliostro, qui dit en sortant:

--Ah! comtesse, ah! vipère, tu as voulu m'accuser; je crois que tu as

mordu sur la lime; gare à tes dents!

Chapitre XCI

Les interrogatoires

Pendant que monsieur de Crosne causait ainsi avec Cagliostro, monsieur

de Breteuil se présentait à la Bastille, de la part du roi, pour

interroger monsieur de Rohan.

Entre ces deux ennemis l'entrevue pouvait être orageuse. Monsieur de

Breteuil connaissait la fierté de monsieur de Rohan: il avait tiré de

lui une vengeance assez terrible pour se tenir désormais à des procédés

de politesse. Il fut plus que poli. Monsieur de Rohan refusa de

répondre.

Le garde des Sceaux insista; mais monsieur de Rohan déclara qu'il s'en

rapportait aux mesures que prendraient le parlement et ses juges.

Monsieur de Breteuil dut se retirer devant l'inébranlable volonté de

l'accusé.

Il fit appeler chez lui madame de La Motte occupée à rédiger des

mémoires; elle obéit avec empressement.

Monsieur de Breteuil lui expliqua nettement sa situation, qu'elle

connaissait mieux que personne. Elle répondit qu'elle avait des preuves

de son innocence, qu'elle fournirait quand besoin serait. Monsieur de

Breteuil lui fit observer que rien n'était plus urgent.

Toute la fable que Jeanne avait composée, elle la débita; c'étaient

toujours les mêmes insinuations contre tout le monde, la même

affirmation que les faux reprochés émanaient elle ne savait d'où.

Elle aussi déclara que le parlement étant saisi de cette affaire, elle

ne dirait rien d'absolument vrai qu'en présence de monsieur le cardinal,

et d'après les charges qu'il ferait peser sur elle.

Monsieur de Breteuil alors lui déclara que le cardinal faisait tout

peser sur elle.

--Tout? dit Jeanne, même le vol?

--Même le vol.

--Veuillez faire répondre à monsieur le cardinal, dit froidement Jeanne,

que je l'engage à ne pas soutenir plus longtemps un mauvais système de

défense.

Et ce fut tout. Mais monsieur de Breteuil n'était pas satisfait. Il lui

fallait quelques détails intimes. Il lui fallait, pour sa logique,

l'énoncé des causes qui avaient amené le cardinal à tant de témérités

envers la reine, la reine à tant de colère contre le cardinal.

Il lui fallait l'explication de tous les procès-verbaux recueillis par

monsieur le comte de Provence, et passés à l'état de bruit public.

Le garde des Sceaux était homme d'esprit, il savait agir sur le

caractère d'une femme; il promit tout à madame de La Motte si elle

accusait nettement quelqu'un.

--Prenez garde, lui dit-il, en ne disant rien, vous accusez la reine; si

vous persistez en cela, prenez garde, vous serez condamnée comme

coupable de lèse-majesté: c'est la honte, c'est la hart!

--Je n'accuse pas la reine, dit Jeanne; mais pourquoi m'accuse-t-on?

--Accusez alors quelqu'un, dit l'inflexible Breteuil; vous n'avez que ce

moyen de vous débarrasser vous-même.

Elle se renferma dans un prudent silence, et cette première entrevue

d'elle et du garde des Sceaux n'eut aucun résultat.

Cependant, le bruit se répandait que des preuves avaient surgi, que les

diamants s'étaient vendus en Angleterre, où monsieur de Villette fut

arrêté par les agents de monsieur de Vergennes.

Le premier assaut que Jeanne eut à soutenir fut terrible. Confrontée

avec le Réteau, qu'elle devait croire son allié jusqu'à la mort, elle

l'entendit avec terreur avouer humblement qu'il était un faussaire,

qu'il avait écrit un reçu des diamants, une lettre de la reine,

falsifiant à la fois les signatures des joailliers et celle de Sa

Majesté.

Interrogé par quel motif il avait commis ces crimes, il répondit que

c'était sur la demande de madame de La Motte.

Éperdue, furieuse, elle nia, elle se défendit comme une lionne; elle

prétendit n'avoir jamais vu, ni connu, ce monsieur Réteau de Villette.

Mais là encore elle reçut deux rudes secousses; deux témoignages

l'écrasèrent.

Le premier était celui d'un cocher de fiacre, trouvé par monsieur de

Crosne, qui déclarait avoir mené, au jour et à l'heure cités par Réteau,

une dame vêtue de telle façon, rue Montmartre.

Cette dame, s'entourant de tant de mystères, qui pouvait-elle être,

prise par le cocher dans le quartier du marais, sinon madame de La Motte

qui habitait rue Saint-Claude.

Et quant à la familiarité qui existait entre ces deux complices, comment

la nier quand un témoin affirmait avoir vu, la veille de la Saint-Louis,

sur le siège d'une chaise de poste d'où était sortie madame de La Motte,

monsieur Réteau de Villette, reconnaissable à sa mine pâle et inquiète.

Le témoin était un des principaux serviteurs de monsieur de Cagliostro.

Ce nom fit bondir Jeanne et la poussa aux extrêmes. Elle se répandit en

accusations contre Cagliostro, qu'elle déclarait avoir, par ses

sortilèges et ses charmes, fasciné l'esprit du cardinal de Rohan, auquel

il inspirait ainsi des _idées coupables contre la Majesté royale_.

Là était le premier chaînon de l'accusation adultère.

Monsieur de Rohan se défendit en défendant Cagliostro. Il nia si

opiniâtrement, que Jeanne, exaspérée, articula, pour la première fois,

cette accusation d'un amour insensé du cardinal pour la reine.

Monsieur de Cagliostro demanda aussitôt et obtint d'être incarcéré pour

répondre de son innocence à tout le monde. Accusateurs et juges

s'enflammant, comme il arrive au premier souffle de la vérité, l'opinion

publique prit immédiatement fait et cause pour le cardinal et Cagliostro

contre la reine.

Ce fut alors que cette infortunée princesse, pour faire comprendre sa

persévérance à suivre le procès, laissa publier les rapports faits au

roi sur les promenades nocturnes, et en appelant à monsieur de Crosne,

le somma de déclarer ce qu'il savait.

Le coup, habilement calculé, tomba sur Jeanne et faillit l'anéantir à

jamais.

L'interrogateur, en plein conseil d'instruction, somma monsieur de Rohan

de déclarer ce qu'il savait de ces promenades dans les jardins de

Versailles.

Le cardinal répliqua qu'il ne savait pas mentir, et qu'il en appelait au

témoignage de madame de La Motte.

Celle-ci nia qu'il y eût jamais eu de promenades faites de son aveu ou à

sa connaissance.

Elle déclara menteurs les procès-verbaux et relations qui la dénonçaient

comme ayant paru aux jardins, soit en compagnie de la reine, soit en la

compagnie du cardinal.

Cette déclaration innocentait Marie-Antoinette, s'il eût été possible de

croire aux paroles d'une femme accusée de faux et de vol. Mais, venant

de cette part, la justification semblait être un acte de complaisance,

et la reine ne supporta pas d'être justifiée de la sorte.

Aussi, quand Jeanne cria le plus fort qu'elle n'avait jamais paru de

nuit dans le jardin de Versailles, et que jamais elle n'avait rien vu ou

su des affaires particulières à la reine et au cardinal, à ce moment

Oliva parut, vivant témoignage qui fit changer l'opinion et détruisit

tout l'échafaudage de mensonges entassés par la comtesse.

Comment ne fut-elle pas ensevelie sous les ruines? Comment se

releva-t-elle plus haineuse et plus terrible? Nous n'expliquons pas

seulement ce phénomène par sa volonté, nous l'expliquons par la fatale

influence qui s'attachait à la reine.

Oliva confrontée avec le cardinal, quel coup terrible! Monsieur de Rohan

s'apercevant enfin qu'il avait été joué d'une manière infâme! Cet homme

plein de délicatesses et de nobles passions, découvrant qu'une

aventurière, associée à une friponne, l'avaient conduit à mépriser tout

haut la reine de France, une femme qu'il aimait et qui n'était pas

coupable!

L'effet de cette apparition sur monsieur de Rohan serait, à notre gré,

la scène la plus dramatique et la plus importante de cette affaire, si

nous n'allions, en nous rapprochant de l'histoire, tomber dans la fange,

le sang et l'horreur.

Quand monsieur de Rohan vit Oliva, cette reine de carrefour, et qu'il se

rappela la rose, la main serrée et les bains d'Apollon, il pâlit, et eût

répandu tout son sang aux pieds de Marie-Antoinette, s'il l'eût vue à

côté de l'autre en ce moment.

Que de pardons, que de remords s'élancèrent de son âme pour aller avec

ses larmes purifier le dernier degré de ce trône où un jour il avait

répandu son mépris avec le regret d'un amour dédaigné.

Mais cette consolation même lui était interdite; mais il ne pouvait

accepter l'identité d'Oliva sans avouer qu'il aimait la véritable reine;

mais l'aveu de son erreur était une accusation, une souillure. Il laissa

Jeanne nier tout. Il se tut.

Et lorsque monsieur de Breteuil voulut, avec monsieur de Crosne, forcer

Jeanne à s'expliquer plus longuement:

--Le meilleur moyen, dit-elle, de prouver que la reine n'a pas été

promener dans le parc la nuit, c'est de montrer une femme qui ressemble

à la reine, et qui prétend avoir été dans le parc. On la montre; c'est

bien.

Cette infâme insinuation eut du succès. Elle infirmait encore une fois

la vérité.

Mais comme Oliva, dans son inquiétude ingénue, donnait tous les détails

et toutes les preuves, comme elle n'omettait rien, comme elle se faisait

bien mieux croire que la comtesse, Jeanne eut recours à un moyen

désespéré; elle avoua.

Elle avoua qu'elle avait mené le cardinal à Versailles; que Son

Excellence voulait à tout prix voir la reine, lui donner l'assurance de

son respectueux attachement; elle avoua, parce qu'elle sentit derrière

elle tout un parti qu'elle n'avait pas si elle se renfermait dans la

négative; elle avoua, parce qu'en accusant la reine, c'était se donner

pour auxiliaires tous les ennemis de la reine, et ils étaient nombreux.

Alors, pour la dixième fois dans cet infernal procès, les rôles

changèrent: le cardinal joua celui d'une dupe, Oliva celui d'une

prostituée sans poésie et sans sens, Jeanne celui d'une intrigante; elle

n'en pouvait choisir de meilleur.

Mais comme, pour faire réussir ce plan ignoble, il fallait que la reine

jouât aussi un rôle, on lui donna le plus odieux, le plus abject, le

plus compromettant pour la dignité royale, celui d'une coquette

étourdie, d'une grisette qui trame des mystifications. Marie-Antoinette

devint Dorimène conspirant avec Frosine contre monsieur Jourdain,

cardinal.

Jeanne déclara que ces promenades étaient faites de l'aveu de

Marie-Antoinette qui, cachée derrière une charmille, écoutait en riant à

en mourir les discours passionnés de l'amoureux monsieur de Rohan.

Voilà ce que choisit pour son dernier retranchement cette voleuse qui ne

savait plus où cacher son vol; ce fut le manteau royal fait de l'honneur

de Marie-Thérèse et de Marie Leckzinska.

La reine succomba sous cette dernière accusation, car elle n'en pouvait

prouver la fausseté. Elle ne le pouvait, parce que, poussée à bout,

Jeanne déclara qu'elle publierait toutes les lettres d'amour écrites par

monsieur de Rohan à la reine, et qu'en effet elle possédait ces lettres

brûlantes d'une passion insensée.

Elle ne le pouvait, parce que mademoiselle Oliva, qui affirmait avoir

été poussée par Jeanne dans le parc de Versailles, n'avait pas la preuve

que quelqu'un écoutât ou n'écoutât pas derrière les charmilles.

Enfin la reine ne pouvait prouver son innocence, parce que trop de gens

avaient intérêt à prendre ces mensonges infâmes pour la vérité.

Chapitre XCII

Dernier espoir perdu

À la façon dont Jeanne avait engagé l'affaire, il devenait impossible,

on le voit, de découvrir la vérité.

Convaincue irrécusablement, par vingt témoignages émanant de personnes

dignes de foi, du détournement des diamants, Jeanne n'avait pu se

décider à passer pour une voleuse vulgaire. Il lui fallait la honte de

quelqu'un à côté de la sienne. Elle se persuadait que le bruit du

scandale de Versailles couvrirait si bien son crime, à elle, comtesse de

La Motte, que fût-elle condamnée, l'arrêt frapperait la reine avant tout

le monde.

Son calcul avait donc échoué. La reine, en acceptant franchement le

débat sur la double affaire, le cardinal, en subissant son

interrogatoire, juges et scandale, enlevaient à leur ennemie l'auréole

d'innocence qu'elle s'était plu à dorer de toutes ses hypocrites

réserves.

Mais, chose étrange! le public allait voir se dérouler devant lui un

procès dans lequel personne ne serait innocent, même ceux qu'absoudrait

la justice.

Après des confrontations sans nombre, dans lesquelles le cardinal fut

constamment calme et poli, même avec Jeanne, dans lesquelles Jeanne se

montra violente et nuisible à tous, l'opinion publique en général, et

celle des juges en particulier, se trouva formée irrévocablement.

Tous les incidents étaient devenus à peu près impossibles, toutes les

révélations étaient épuisées. Jeanne s'aperçut qu'elle n'avait produit

aucun effet sur ses juges.

Elle résuma donc dans le silence du cachot toutes ses forces, toutes ses

espérances.

De tout ce qui entourait ou servait monsieur de Breteuil, le conseil

venait à Jeanne de ménager la reine et charger sans pitié le cardinal.

De tout ce qui touchait le cardinal, famille puissante, juges partiaux

pour la cause populaire, clergé fécond en ressources, le conseil venait

à madame de La Motte de dire toute la vérité, de démasquer les intrigues

de cour, et de pousser le bruit à un tel point qu'il s'ensuivît un

étourdissement mortel aux têtes couronnées.

Ce parti cherchait à intimider Jeanne, il lui représentait encore ce

qu'elle savait trop bien, que la majorité des juges penchait pour le

cardinal, qu'elle se briserait sans utilité dans la lutte, et il

ajoutait que peut-être, à moitié perdue qu'elle était, il valait mieux

se laisser condamner pour l'affaire des diamants que de soulever les

crimes de lèse-majesté, limon sanglant endormi au fond des codes

féodaux, et qu'on n'appelait jamais à la surface d'un procès sans y

faire monter aussi la mort.

Ce parti semblait sûr de la victoire. Il l'était. L'enthousiasme du

peuple se manifestait avec celui en faveur du cardinal. Les hommes

admiraient sa patience et les femmes sa discrétion. Les hommes

s'indignaient qu'il eût été si lâchement trompé; les femmes ne le

voulaient pas croire. Pour une quantité de gens, Oliva toute vivante,

avec sa ressemblance et ses aveux, n'exista jamais, ou si elle existait,

c'est que la reine l'avait inventée exprès pour la circonstance.

Jeanne réfléchissait à tout cela. Ses avocats eux-mêmes l'abandonnaient,

ses juges ne dissimulaient pas leur répulsion; les Rohan la chargeaient

vigoureusement; l'opinion publique la dédaignait. Elle résolut de

frapper un dernier coup pour donner de l'inquiétude à ses juges, de la

crainte aux amis du cardinal, du ressort à la haine publique contre

Marie-Antoinette.

Son moyen devait être celui-ci, quant à la cour.

Faire croire qu'elle avait continuellement ménagé la reine et qu'elle

allait tout dévoiler si on la poussait à bout.

Quant au cardinal, il fallait faire croire qu'elle ne gardait le silence

que pour imiter sa délicatesse; mais que, du moment où il parlerait,

affranchie par cet exemple, elle parlerait aussi, et que tous deux ils

découvriraient à la fois leur innocence et la vérité.

Ce n'était là, réellement, qu'un résumé de sa conduite pendant

l'instruction du procès. Mais, il faut le dire, tout mets connu peut se

rajeunir, grâce à des assaisonnements nouveaux. Voici ce qu'imagina la

comtesse pour rafraîchir ses deux stratagèmes.

Elle écrivit une lettre à la reine, une lettre dont les termes seuls

révèlent le caractère et la portée.

«Madame,

«Malgré tout ce que ma position a de pénible et de rigoureux, il ne

m'est pas échappé une seule plainte. Tous les détours dont on a fait

usage pour m'extorquer des aveux n'ont contribué qu'à me fortifier dans

la résolution de ne jamais _compromettre_ ma souveraine.

«Cependant, quelque persuadée que je sois que ma _constance_ et ma

_discrétion_ doivent me faciliter les moyens de sortir de l'embarras où

je me trouve, j'avoue que les efforts de la famille de l'_esclave_ (la

reine appelait ainsi le cardinal aux jours de leur réconciliation) me

font craindre de devenir sa victime.

«Un long emprisonnement, des confrontations qui ne finissent pas, la

honte et le désespoir de me voir accusée d'un crime dont je suis

innocente ont affaibli mon courage, et je tremble que ma constance ne

succombe à tant de coups portés à la fois.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 22 / 27 段