colère montait en bouillonnant, très bien! Madame, je crois avoir été
assez discret et assez réservé pour que vous ne me maltraitiez pas; je
ne vous reproche, d'ailleurs, que des griefs frivoles. J'ai le tort de
me répéter. J'eusse dû savoir que quand une reine a dit: Je ne veux
plus, c'est une loi aussi impérieuse que lorsqu'une femme a dit: Je
veux!
La reine poussa un cri farouche, et saisit le cardinal par sa manche de
dentelles.
--Dites vite, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante. J'ai dit: _Je ne
veux plus_, et j'avais dit: _Je veux_! À qui ai-je dit l'un, à qui ai-je
dit l'autre?
--Mais à moi, tous les deux.
--À vous?
--Oubliez que vous avez dit l'un, moi je n'oublie pas que vous avez dit
l'autre.
--Vous êtes un misérable, monsieur de Rohan, vous êtes un menteur!
--Moi!
--Vous êtes un lâche, vous calomniez une femme.
--Moi!
--Vous êtes un traître; vous insultez la reine.
--Et vous, vous êtes une femme sans coeur, une reine sans foi.
--Malheureux!
--Vous m'avez amené par degrés à prendre pour vous un fol amour. Vous
m'avez laissé m'abreuver d'espérances.
--Des espérances! Mon Dieu! suis-je une folle? Est-il un scélérat?
--Est-ce moi qui aurais jamais osé vous demander les audiences nocturnes
que vous m'accordâtes?
La reine poussa un hurlement de rage auquel répondit un long soupir dans
le boudoir.
--Est-ce moi, poursuivit monsieur de Rohan, qui aurais osé venir seul
dans le parc de Versailles, si vous ne m'eussiez envoyé madame de La
Motte?
--Mon Dieu!
--Est-ce moi qui aurais osé voler la clef qui ouvre cette porte de la
louveterie?
--Mon Dieu!
--Est-ce moi qui aurais osé vous demander d'apporter la rose que voici?
Rose adorée! rose maudite! séchée, brûlée sous mes baisers!...
--Mon Dieu!
--Est-ce moi qui vous ai forcée de descendre le lendemain et de me
donner vos deux mains, dont le parfum dévore incessamment mon cerveau et
me rend fou. Vous avez raison de me le reprocher.
--Oh! assez! assez!
--Est-ce moi, enfin, qui, dans mon plus furieux orgueil, aurais jamais
osé rêver cette troisième nuit au ciel blanc, aux doux silences, aux
perfides amours.
--Monsieur! monsieur! cria la reine en reculant devant le cardinal, vous
blasphémez!
--Mon Dieu! répliqua le cardinal en levant les yeux au ciel, tu sais si
pour continuer à être aimé de cette femme trompeuse, j'eusse donné mes
biens, ma liberté, ma vie!
--Monsieur de Rohan, si vous voulez conserver tout cela, vous allez dire
ici même que vous cherchez à me perdre; que vous avez inventé toutes ces
horreurs; que vous n'êtes pas venu à Versailles la nuit....
--J'y suis venu, répliqua noblement le cardinal.
--Vous êtes mort si vous soutenez ce langage.
--Rohan ne ment pas. J'y suis venu.
--Monsieur de Rohan, monsieur de Rohan, au nom du ciel, dites que vous
ne m'avez pas vue dans le parc....
--Je mourrai s'il le faut, comme vous m'en menaciez tout à l'heure, mais
je n'ai vu que vous dans le parc de Versailles, où me conduisait madame
de La Motte.
--Encore une fois! s'écria la reine livide et tremblante,
rétractez-vous?
--Non!
--Une seconde fois, dites que vous avez tramé contre moi cette infamie?
--Non!
--Une dernière fois, monsieur de Rohan, avouez-vous qu'on peut vous
avoir trompé vous-même, que tout cela fut une calomnie, un rêve,
l'impossible, je ne sais quoi; mais avouez que je suis innocente, que je
puis l'être?
--Non!
La reine se redressa terrible et solennelle.
--Vous allez donc avoir affaire, dit-elle, à la justice du roi, puisque
vous récusez la justice de Dieu.
Le cardinal s'inclina sans rien dire.
La reine sonna si violemment que plusieurs de ses femmes entrèrent à la
fois.
--Qu'on prévienne Sa Majesté, dit-elle en essuyant ses lèvres, que je la
prie de me faire l'honneur de passer chez moi.
Un officier partit pour exécuter cet ordre. Le cardinal, décidé à tout,
demeura intrépidement dans un coin de la chambre.
Marie-Antoinette alla dix fois vers la porte du boudoir sans y entrer,
comme si chaque fois, ayant perdu la raison, elle la retrouvait en face
de cette porte.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées dans ce terrible jeu de scène, que
le roi parut au seuil, la main dans son jabot de dentelles.
On voyait toujours, au plus profond du groupe, la mine effarée de
Boehmer et de Bossange qui flairaient l'orage.
Chapitre LXXVIII
L'arrestation
À peine le roi parut-il au seuil du cabinet que la reine l'interpella
avec une volubilité extraordinaire.
--Sire, dit-elle, voici monsieur le cardinal de Rohan qui dit des choses
bien incroyables; veuillez donc le prier de vous les répéter.
À ces paroles inattendues, à cette apostrophe soudaine, le cardinal
pâlit. En effet, la position était si étrange, que le prélat cessait de
comprendre. Pouvait-il répéter à son roi, le prétendu amant, pouvait-il
déclarer au mari, le sujet respectueux, tout ce qu'il croyait avoir de
droits sur la reine et sur la femme?
Mais le roi se retournant vers le cardinal, absorbé dans ses réflexions:
--À propos d'un certain collier, n'est-ce pas, monsieur, dit-il, vous
avez des choses incroyables à me dire, et moi des choses incroyables à
entendre? Parlez donc, j'écoute.
Monsieur de Rohan prit sur-le-champ son parti: des deux difficultés il
choisirait la moindre; des deux attaques, il subirait la plus honorable
pour le roi et la reine; et si, imprudemment, on le jetait dans le
second péril, eh bien! il en sortirait comme un brave homme et comme un
chevalier.
--À propos du collier, oui, sire, murmura-t-il.
--Mais, monsieur, dit le roi, vous avez donc acheté le collier?
--Sire....
--Oui ou non?
Le cardinal regarda la reine et ne répondit pas.
--Oui ou non? répéta-t-elle. La vérité, monsieur, la vérité; on ne vous
demande pas autre chose.
Monsieur de Rohan détourna la tête et ne répliqua point.
--Puisque monsieur de Rohan ne veut pas répondre, répondez, vous,
madame, dit le roi; vous devez savoir quelque chose de tout cela.
Avez-vous acheté, oui ou non, ce collier?
--Non! dit la reine avec force.
Monsieur de Rohan tressaillit.
--Voici une parole de reine! s'écria le roi avec solennité; prenez-y
garde, monsieur le cardinal.
Monsieur de Rohan laissa glisser sur ses lèvres un sourire de mépris.
--Vous ne dites rien? fit le roi.
--De quoi m'accuse-t-on, sire?
--Les joailliers disent avoir vendu un collier, à vous ou à la reine.
Ils montrent un reçu de Sa Majesté.
--Le reçu est faux! dit la reine.
--Les joailliers, continua le roi, disent qu'à défaut de la reine, ils
sont garantis par des engagements que vous avez pris, monsieur le
cardinal.
--Je ne refuse pas de payer, sire, dit monsieur de Rohan. Il faut bien
que ce soit la vérité, puisque la reine le laisse dire.
Et un second regard, plus méprisant que le premier, termina sa phrase et
sa pensée.
La reine frissonna. Ce mépris du cardinal n'était pas pour elle une
insulte, puisqu'elle ne la méritait pas, mais ce devait être la
vengeance d'un honnête homme, elle s'effraya.
--Monsieur le cardinal, reprit le roi, il ne reste pas moins dans cette
affaire un faux qui a compromis la signature de la reine de France.
--Un autre faux, s'écria la reine, et celui-là peut-il être imputé à un
gentilhomme, c'est celui qui prétend que les joailliers ont repris le
collier.
--Libre à la reine, dit monsieur de Rohan du même ton, de m'attribuer
les deux faux; en avoir fait un, en avoir fabriqué deux, où est la
différence?
La reine faillit éclater d'indignation, le roi la retint d'un geste.
--Prenez garde, dit-il encore au cardinal, vous aggravez votre position,
monsieur. Je vous dis: Justifiez-vous, et vous avez l'air d'accuser.
Le cardinal réfléchit un moment; puis, comme s'il succombait sous le
poids de cette mystérieuse calomnie qui étreignait son honneur:
--Me justifier, dit-il, impossible!
--Monsieur, il y a là des gens qui disent qu'un collier leur a été volé;
en proposant de le payer vous avouez que vous êtes coupable.
--Qui le croira? dit le cardinal avec un superbe dédain.
--Alors, monsieur, si vous ne supposez pas qu'on le croie, on croira
donc.
Et un frissonnement de colère bouleversa le visage ordinairement si
placide du roi....
--Sire, je ne sais rien de ce qui s'est dit, reprit le cardinal, je ne
sais rien de ce qui s'est fait; tout ce que je puis affirmer, c'est que
je n'ai pas eu le collier; tout ce que je puis affirmer, c'est que les
diamants sont au pouvoir de quelqu'un qui devrait se nommer, qui ne le
veut pas, et me force ainsi à lui dire cette parole de l'Écriture: Le
mal retombe sur la tête de celui qui l'a commis.
À ces mots, la reine fit un mouvement pour prendre le bras du roi, qui
lui dit:
--Le débat est entre vous et lui, madame. Une dernière fois, avez-vous
ce collier?
--Non! sur l'honneur de ma mère, sur la vie de mon fils! répondit la
reine.
Le roi, plein de joie après cette déclaration, se tourna vers le
cardinal:
--Alors, c'est une affaire entre la justice et vous, monsieur, dit-il; à
moins que vous ne préfériez vous en rapporter à ma clémence.
--La clémence des rois est faite pour les coupables, sire, répondit le
cardinal; je lui préfère la justice des hommes.
--Vous ne voulez rien avouer?
--Je n'ai rien à dire.
--Mais enfin, monsieur! s'écria la reine, votre silence laisse mon
honneur en jeu!
Le cardinal se tut.
--Eh bien! moi, je ne me tairai pas, continua la reine; ce silence me
brûle, il atteste une générosité dont je ne veux pas. Apprenez, sire,
que tout le crime de monsieur le cardinal n'est pas dans la vente ou
dans le vol du collier.
Monsieur de Rohan releva la tête et pâlit.
--Qu'est-ce à dire? fit le roi inquiet.
--Madame!... murmura le cardinal épouvanté.
--Oh! nulle raison, nulle crainte, nulle faiblesse ne me fermera la
bouche; j'ai là, dans mon coeur, des motifs qui me pousseraient à crier
mon innocence sur une place publique.
--Votre innocence! dit le roi. Eh! madame, qui serait assez téméraire ou
assez lâche pour obliger Votre Majesté à prononcer ce mot!
--Je vous supplie, madame, dit le cardinal.
--Ah! vous commencez à trembler. J'avais donc deviné juste; vos complots
aiment l'ombre! À moi le grand jour! Sire, sommez monsieur le cardinal
de vous dire ce qu'il m'a dit tout à l'heure, ici, à cette place.
--Madame! madame! fit monsieur de Rohan, prenez garde; vous passez les
bornes.
--Plaît-il? fit le roi avec hauteur. Qui donc parle ainsi à la reine? Ce
n'est pas moi, je suppose?
--Voilà justement, sire, dit Marie-Antoinette. Monsieur le cardinal
parle ainsi à la reine, parce qu'il prétend en avoir le droit.
--Vous, monsieur! murmura le roi devenu livide.
--Lui! s'écria la reine avec mépris, lui!
--Monsieur le cardinal a des preuves? reprit le roi en faisant un pas
vers le prince.
--Monsieur de Rohan a des lettres, à ce qu'il dit! fit la reine.
--Voyons, monsieur! insista le roi.
--Ces lettres! cria la reine avec emportement, ces lettres!
Le cardinal passa la main sur son front glacé par la sueur, et sembla
demander à Dieu comment il avait pu former dans la créature tant
d'audace et de perfidie. Mais il se tut.
--Oh! ce n'est pas tout, poursuivit la reine, qui s'animait peu à peu
sous l'influence de sa générosité même, monsieur le cardinal a obtenu
des rendez-vous.
--Madame! par pitié! fit le roi.
--Par pudeur! dit le cardinal.
--Enfin! monsieur, reprit la reine, si vous n'êtes pas le dernier des
hommes, si vous tenez quelque chose pour sacré en ce monde, vous avez
des preuves, fournissez-les.
Monsieur de Rohan releva lentement la tête et répliqua:
--Non! madame, je n'en ai pas.
--Vous n'ajouterez pas ce crime aux autres, continua la reine, vous
n'entasserez pas sur moi opprobre après opprobre. Vous avez une aide,
une complice, un témoin dans tout ceci: nommez-le, ou nommez-la.
--Qui donc? s'écria le roi.
--Madame de La Motte, sire, fit la reine.
--Ah! dit le roi, triomphant de voir enfin que ses préventions contre
Jeanne se trouvaient justifiées; allons donc! Eh bien! qu'on la voie,
cette femme, qu'on l'interroge.
--Ah! bien oui! s'écria la reine, elle a disparu. Demandez à monsieur ce
qu'il en a fait. Il avait trop d'intérêt à ce qu'elle ne fût pas en
cause.
--D'autres l'auront fait disparaître, répliqua le cardinal, qui avaient
encore plus intérêt que moi. C'est ce qui fait qu'on ne la retrouvera
point.
--Mais, monsieur, puisque vous êtes innocent, dit la reine avec fureur,
aidez-nous donc à trouver les coupables.
Mais le cardinal de Rohan, après avoir lancé un dernier regard, tourna
le dos et croisa ses bras.
--Monsieur! dit le roi offensé, vous allez vous rendre à la Bastille.
Le cardinal s'inclina, puis, d'un ton assuré:
--Ainsi vêtu? dit-il, dans mes habits pontificaux? devant toute la cour?
Veuillez y réfléchir, sire, le scandale est immense. Il n'en sera que
plus lourd pour la tête sur laquelle il retombera.
--Je le veux ainsi, fit le roi fort agité.
--C'est une douleur injuste que vous faites prématurément subir à un
prélat, sire, et la torture avant l'accusation, ce n'est pas légal.
--Il faut qu'il en soit ainsi, répondit le roi en ouvrant la porte de la
chambre, pour chercher des yeux quelqu'un à qui transmettre son ordre.
Monsieur de Breteuil était là; ses yeux dévorants avaient deviné dans
l'exaltation de la reine, dans l'agitation du roi, dans l'attitude du
cardinal, la ruine d'un ennemi.
Le roi n'avait pas achevé de lui parler bas, que le garde des Sceaux,
usurpant les fonctions du capitaine des gardes, cria d'une voix
éclatante, qui retentit jusqu'au fond des galeries:
--Arrêtez monsieur le cardinal!
Monsieur de Rohan tressaillit. Les murmures qu'il entendit sous les
voûtes, l'agitation des courtisans, l'arrivée subite des gardes du corps
donnaient à cette scène un caractère de sinistre augure.
Le cardinal passa devant la reine sans la saluer, ce qui fit bouillir le
sang de la fière princesse. Il s'inclina très humblement en passant
devant le roi, et prit en passant près de monsieur de Breteuil une
expression de pitié si habilement nuancée, que le baron dut croire qu'il
ne s'était pas assez vengé.
Un lieutenant des gardes s'approcha timidement et sembla demander au
cardinal lui-même la confirmation de l'ordre qu'il venait d'entendre.
--Oui, monsieur, lui dit monsieur de Rohan; oui, c'est bien moi qui suis
arrêté.
--Vous conduirez monsieur à son appartement, en attendant ce que j'aurai
décidé pendant la messe, dit le roi au milieu d'un silence de mort.
Le roi demeura seul chez la reine, portes ouvertes, tandis que le
cardinal s'éloignait lentement par la galerie, précédé du lieutenant des
gardes, le chapeau à la main.
--Madame, dit le roi haletant, parce qu'il s'était contenu à
grand-peine, vous savez que cela aboutit à un jugement public,
c'est-à-dire à un scandale, sous lequel tombera l'honneur des coupables?
--Merci! s'écria la reine en serrant avec effusion les mains du roi,
vous avez choisi le seul moyen de me justifier.
--Vous me remerciez.
--De toute mon âme. Vous avez agi en roi! moi, en reine! croyez-le bien.
--C'est bien, répondit le roi, comblé d'une vive joie, nous aurons
raison enfin de toutes ces bassesses. Quand le serpent aura été une fois
pour toutes écrasé par vous et par moi, nous vivrons tranquilles,
j'espère.
Il baisa la reine au front et rentra chez lui.
Cependant, à l'extrémité de la galerie, monsieur de Rohan avait trouvé
Boehmer et Bossange à moitié évanouis dans les bras l'un de l'autre.
Puis, à quelque pas de là, le cardinal aperçut son coureur qui, effaré
de ce désastre, guettait un regard de son maître.
--Monsieur, dit le cardinal à l'officier qui le guidait, en passant
toute cette journée ici, je vais inquiéter bien du monde; est-ce que je
ne puis annoncer chez moi que je suis arrêté?
--Oh! monseigneur, pourvu que nul ne vous voie, dit le jeune officier.
Le cardinal remercia; puis, adressant la parole en allemand à son
coureur, il écrivit quelques mots sur une page de son missel, qu'il
déchira.
Et derrière l'officier, qui guettait pour ne pas être surpris, le
cardinal roula cette feuille et la laissa tomber.
--Je vous suis, monsieur, dit-il à l'officier.
En effet, ils disparurent tous deux.
Le coureur fondit sur ce papier comme un vautour sur sa proie, s'élança
hors du château, enfourcha son cheval et s'enfuit vers Paris.
Le cardinal put le voir aux champs, par une des fenêtres de l'escalier
qu'il descendait avec son guide.
--Elle me perd, murmura-t-il; je la sauve! C'est pour vous, mon roi, que
j'agis; c'est pour vous, mon Dieu! qui commandez le pardon des injures;
c'est pour vous que je pardonne aux autres.... Pardonnez-moi!
Chapitre LXXIX
Les procès-verbaux
À peine le roi était-il rentré heureux dans son appartement, signait-il
l'ordre de conduire monsieur de Rohan à la Bastille, que parut monsieur
le comte de Provence, lequel entra dans le cabinet en faisant à monsieur
de Breteuil des signes que celui-ci, malgré tout son respect et sa bonne
volonté, ne put comprendre.
Mais ce n'était pas au garde des Sceaux que s'adressaient ces signes, le
prince les multipliait ainsi à dessein d'attirer l'attention du roi qui
regardait dans une glace tout en rédigeant son ordre.
Cette affectation ne manqua pas son but: le roi aperçut ces signes, et
après avoir congédié monsieur de Breteuil:
--Pourquoi faisiez-vous signe à Breteuil? dit-il à son frère.
--Oh! sire....
--Cette vivacité de gestes, cet air préoccupé signifient quelque chose?
--Sans doute, mais....
--Libre à vous de ne pas parler, mon frère, dit le roi d'un air piqué.
--Sire, c'est que je viens d'apprendre l'arrestation de monsieur le
cardinal de Rohan.
--Eh bien! en quoi cette nouvelle, mon frère, peut-elle causer chez vous
cette agitation? Est-ce que monsieur de Rohan ne vous paraît pas
coupable? Est-ce que j'ai tort de frapper même le puissant?
--Tort? non pas, mon frère. Vous n'avez pas tort. Ce n'est pas cela que
je veux dire.
--Il m'eût fort surpris, monsieur le comte de Provence, que vous
donnassiez gain de cause, contre la reine, à l'homme qui cherche à la
déshonorer. Je viens de voir la reine, mon frère, un mot d'elle a
suffi....
--Oh! sire, à Dieu ne plaise que j'accuse la reine! vous le savez bien.
Sa Majesté... ma soeur, n'a pas d'ami plus dévoué que moi. Combien de
fois ne m'est-il pas arrivé de la défendre, au contraire, et ceci soit
dit sans reproche, même contre vous?
--En vérité, mon frère, on l'accuse donc bien souvent?
--J'ai du malheur, sire; vous m'attaquez sur chacune de mes paroles....
Je voulais dire que la reine ne me croirait pas elle-même si je
paraissais douter de son innocence.
--Alors, vous vous applaudissez avec moi de l'humiliation que je fais
subir au cardinal, du procès qui va en résulter, du scandale qui va
mettre un terme à toutes les calomnies qu'on n'oserait se permettre
contre une simple femme de la cour, et dont chacun ose se faire l'écho,
parce que la reine, dit-on, est au-dessus de ces misères?
--Oui, sire, j'approuve complètement la conduite de Votre Majesté, et je
dis que tout est pour le mieux, quant à l'affaire du collier.
--Pardieu! mon frère, dit-il, rien de plus clair. Ne voit-on pas d'ici
monsieur de Rohan se faisant gloire de la familière amitié de la reine,
concluant, en son nom, un marché pour des diamants qu'elle a refusés, et
laissant dire que ces diamants ont été pris par la reine ou chez la
reine, c'est monstrueux, et, comme elle le disait: Que croirait-on, si
j'avais eu monsieur de Rohan pour compère dans ce trafic mystérieux?
--Sire....
--Et puis, vous ignorez, mon frère, que jamais une calomnie ne s'arrête
à moitié chemin, que la légèreté de monsieur de Rohan compromet la
reine, mais que le récit de ces légèretés la déshonore.
--Oh! oui, mon frère, oui, je le répète, vous avez eu bien raison quant
à ce qui concerne l'affaire du collier.
--Eh bien! mais, dit le roi surpris, est-ce qu'il y a encore une autre
affaire?
--Mais, sire... la reine a dû vous dire....
--Me dire... quoi donc?
--Sire, vous voulez m'embarrasser. Il est impossible que la reine ne
vous ait pas dit....
--Quoi donc, monsieur? quoi donc?
--Sire....
--Ah! les fanfaronnades de monsieur de Rohan, ses réticences, ses
prétendues correspondances?
--Non, sire, non.
--Quoi donc, alors? les entretiens que la reine aurait accordés à
monsieur de Rohan pour l'affaire du collier en question....
--Non, sire, ce n'est pas cela.
--Tout ce que je sais, reprit le roi, c'est que j'ai en la reine une
confiance absolue, qu'elle mérite par la noblesse de son caractère. Il
était facile à Sa Majesté de ne rien dire de tout ce qui se passe. Il
était facile à elle de payer ou de laisser payer à d'autres, de payer ou
de laisser dire; la reine, en arrêtant court ces mystères qui devenaient
des scandales, m'a prouvé qu'elle en appelait à moi avant d'en appeler à
tout le public. C'est moi que la reine a fait appeler, c'est à moi
qu'elle a voulu confier le soin de venger son honneur. Elle m'a pris
pour confesseur, pour juge, la reine m'a donc tout dit.
--Eh bien! répliqua le comte de Provence, moins embarrassé qu'il n'eût
dû l'être, parce qu'il sentait la conviction du roi moins solide qu'on
ne voulait le lui faire voir, voilà que vous faites encore le procès à
mon amitié, à mon respect pour la reine, ma soeur. Si vous procédez
contre moi avec cette susceptibilité, je ne vous dirai rien, craignant
toujours, moi qui défends, de passer pour un ennemi ou un accusateur.
Et, cependant, voyez combien, en ceci, vous manquez de logique. Les
aveux de la reine vous ont déjà conduit à trouver une vérité qui
justifie ma soeur. Pourquoi ne voudriez-vous pas qu'on fît luire à vos
yeux d'autres clartés, plus propres encore à révéler toute l'innocence
de notre reine?
--C'est que... dit le roi gêné, vous commencez toujours, mon frère, par
des circuits dans lesquels je me perds.
--Précautions oratoires, sire, défaut de chaleur. Hélas! j'en demande
pardon à Sa Majesté; c'est mon vice d'éducation. Cicéron m'a gâté.
--Mon frère, Cicéron n'est jamais louche que quand il défend une
mauvaise cause; vous en tenez une bonne, soyez clair, pour l'amour de
Dieu!
--Me critiquer dans ma façon de parler, c'est me réduire au silence.
--Allons, voilà l'_irritabile_ _genus rhetorum_ qui prend la mouche,
s'écria le roi dupe de cette rouerie du comte de Provence. Au fait,
avocat, au fait: que savez-vous de plus que ce que m'a dit la reine?
--Mon Dieu! sire, rien et tout. Précisons d'abord ce que vous a dit la
reine.
--La reine m'a dit qu'elle n'avait pas le collier.
--Bon.
--Elle m'a dit qu'elle n'avait pas signé le reçu des joailliers.
--Bien!
--Elle m'a dit que tout ce qui avait rapport à un arrangement avec
monsieur de Rohan était une fausseté inventée par ses ennemis.
--Très bien, sire!
--Elle a dit enfin que jamais elle n'avait donné à monsieur de Rohan le
droit de croire qu'il fût plus qu'un de ses sujets, plus qu'un
indifférent, plus qu'un inconnu.
--Ah!... elle a dit cela....
--Et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, car le cardinal n'a pas
répliqué.
--Alors, sire, puisque le cardinal n'a rien répliqué, c'est qu'il
s'avoue menteur, et il donne par ce désaveu raison aux autres bruits qui
courent sur certaines préférences accordées par la reine à certaines
personnes.
--Eh! mon Dieu! quoi encore? dit le roi avec découragement.
--Rien que de très absurde, comme vous l'allez voir. Du moment où il a
été constant que monsieur de Rohan ne s'était pas promené avec la
reine....
--Comment! s'écria le roi, monsieur de Rohan, disait-on, s'était promené
avec la reine?
--Ce qui est bien démenti par la reine elle-même, sire, et par le
désaveu de monsieur de Rohan; mais enfin, du moment où cela est
constaté, vous comprenez qu'on a dû chercher--la malignité ne s'en est
pas abstenue--comment il se faisait que la reine se promenât la nuit
dans le parc de Versailles.
--La nuit, dans le parc de Versailles! La reine!...
--Et avec qui elle se promenait, continua froidement le comte de
Provence.
--Avec qui?... murmura le roi.
--Sans doute!... Est-ce que tous les yeux ne s'attachent pas à ce que
fait une reine? Est-ce que ces yeux, que jamais n'éblouit l'éclat du
jour ou l'éclat de la majesté, ne sont pas plus clairvoyants encore
quand il s'agit de voir la nuit?
--Mais, mon frère, vous dites là des choses infâmes, prenez-y garde.