m'ordonne de conter à Votre Majesté.
--Quoi! vous dites que l'histoire commence ici; qu'y a-t-il donc, mon
Dieu! s'écria le roi, trahissant ainsi sa perplexité aux yeux du baron,
qui dès ce moment garda l'avantage.
--Sire, on dit que la reine s'est adressée à quelqu'un pour avoir de
l'argent.
--À qui? à un juif, n'est-ce pas?
--Non, sire, pas à un juif.
--Eh mon Dieu! vous me dites cela d'un air étrange, Breteuil. Allons,
bien! je devine; une intrigue étrangère: la reine a demandé de l'argent
à son frère, à sa famille. Il y a de l'Autriche là-dedans.
On sait combien le roi était susceptible à l'égard de la cour de Vienne.
--Mieux vaudrait, répliqua monsieur de Breteuil.
--Comment! mieux vaudrait. Mais à qui donc la reine a-t-elle pu demander
de l'argent?
--Sire, je n'ose....
--Vous me surprenez, monsieur, dit le roi en relevant la tête et en
reprenant le ton royal. Parlez sur-le-champ, s'il vous plaît, et
nommez-moi ce prêteur d'argent.
--Monsieur de Rohan, sire.
--Eh bien! mais vous ne rougissez pas de me citer monsieur de Rohan,
l'homme le plus ruiné de ce royaume!
--Sire... dit monsieur de Breteuil en baissant les yeux.
--Voilà un air qui me déplaît, ajouta le roi; et vous vous expliquerez
tout à l'heure, monsieur le garde des Sceaux.
--Non, sire; pour rien au monde, attendu que rien au monde ne me
forcerait à laisser tomber de mes lèvres un mot compromettant pour
l'honneur de mon roi et celui de ma souveraine.
Le roi fronça le sourcil.
--Nous descendons bien bas, monsieur de Breteuil, dit-il; ce rapport de
police est tout imprégné des vapeurs de la sentine d'où il sort.
--Toute calomnie exhale des miasmes mortels, sire, et voilà pourquoi il
faut que les rois purifient, et par de grands moyens, s'ils ne veulent
pas que leur honneur soit tué par ces poisons, même sur le trône.
--Monsieur de Rohan! murmura le roi; mais quelle vraisemblance?... Le
cardinal laisse donc dire?...
--Votre Majesté se convaincra, sire, que monsieur de Rohan a été en
pourparlers avec les joailliers Boehmer et Bossange; que l'affaire de la
vente a été réglée par lui, qu'il a stipulé et pris des conditions de
paiement.
--En vérité! s'écria le roi tout troublé par la jalousie et la colère.
--C'est un fait que le plus simple interrogatoire prouvera. Je m'y
engage envers Votre Majesté.
--Vous dites que vous vous y engagez?
--Sans réserve, sous ma responsabilité, sire.
Le roi se mit à marcher vivement dans son cabinet.
--Voilà de terribles choses, répétait-il; et oui, mais dans tout cela je
ne vois pas encore ce vol.
--Sire, les joailliers ont un reçu signé, disent-ils, de la reine, et la
reine doit avoir le collier.
--Ah! s'écria le roi, avec une explosion d'espoir; elle nie! vous voyez
bien qu'elle nie, Breteuil.
--Eh! sire, ai-je jamais laissé croire à Votre Majesté que je ne savais
pas l'innocence de la reine? Serais-je assez à plaindre pour que Votre
Majesté ne vît pas tout le respect, tout l'amour qui sont dans mon coeur
pour la plus pure des femmes!
--Vous n'accusez que monsieur de Rohan, alors....
--Mais sire, l'apparence conseille....
--Grave accusation, baron.
--Qui tombera peut-être devant une enquête; mais l'enquête est
indispensable. Songez donc, sire, que la reine prétend n'avoir pas le
collier; que les joailliers prétendent l'avoir vendu à la reine; que le
collier ne se retrouve pas, et que le mot _vol_ a été prononcé dans le
peuple, entre le nom de monsieur de Rohan et le nom sacré de la reine.
--Il est vrai, il est vrai, dit le roi tout bouleversé; vous avez
raison, Breteuil; il faut que toute cette affaire soit éclaircie.
--Absolument, sire.
--Mon Dieu! qu'est-ce qui passe là-bas dans la galerie? Est-ce que ce
n'est pas monsieur de Rohan qui se rend à la chapelle?
--Pas encore, sire; monsieur de Rohan ne peut se rendre à la chapelle.
Il n'est pas onze heures, et puis monsieur de Rohan, qui officie
aujourd'hui, serait revêtu de ses habits pontificaux. Ce n'est pas lui
qui passe. Votre Majesté dispose encore d'une demi-heure.
--Que faire alors? Lui parler? Le faire venir?
--Non, sire; permettez-moi de donner un conseil à Votre Majesté;
n'ébruitez pas l'affaire avant d'avoir causé avec Sa Majesté la reine.
--Oui, dit le roi, elle me dira la vérité.
--N'en doutons pas un seul instant, sire.
--Voyons, baron, mettez-vous là, et, sans réserve, sans atténuation,
dites-moi chaque fait, chaque commentaire.
--J'ai tout détaillé dans ce portefeuille, avec les preuves à l'appui.
--À la besogne alors, attendez que je fasse fermer la porte de mon
cabinet; j'avais deux audiences ce matin, je les remettrai.
Le roi donna ses ordres, et, se rasseyant, jeta un dernier regard par la
fenêtre.
--Cette fois, dit-il, c'est bien le cardinal, regardez.
Breteuil se leva, s'approcha de la fenêtre, et derrière le rideau
aperçut monsieur de Rohan qui, en grand habit de cardinal et
d'archevêque, se dirigeait vers l'appartement qui lui était désigné
chaque fois qu'il venait officier solennellement à Versailles.
--Le voici enfin arrivé, s'écria le roi en se levant.
--Tant mieux, dit monsieur de Breteuil, l'explication ne souffrira aucun
délai.
Et il se mit à renseigner le roi avec tout le zèle d'un homme qui en
veut perdre un autre.
Un art infernal avait réuni dans son portefeuille tout ce qui pouvait
accabler le cardinal. Le roi voyait bien s'entasser l'une sur l'autre
les preuves de la culpabilité de monsieur de Rohan, mais il se
désespérait de ne pas voir arriver assez vite les preuves de l'innocence
de la reine.
Il souffrait impatiemment ce supplice depuis un quart d'heure, lorsque
tout à coup des cris retentirent dans la galerie voisine.
Le roi prêta l'oreille, Breteuil interrompit sa lecture.
Un officier vint gratter à la porte du cabinet.
--Qu'y a-t-il? demanda le roi, dont tous les nerfs étaient mis en jeu
depuis la révélation de monsieur de Breteuil.
L'officier se présenta.
--Sire, Sa Majesté la reine prie Votre Majesté de vouloir bien passer
chez elle.
--Il y a du nouveau, dit le roi en pâlissant.
--Peut-être, dit Breteuil.
--Je vais chez la reine, s'écria le roi. Attendez-nous ici, monsieur de
Breteuil.
--Bien, nous touchons au dénouement, murmura le garde des Sceaux.
Chapitre LXXVI
Gentilhomme, cardinal et reine
À l'heure où monsieur de Breteuil était entré chez le roi, monsieur de
Charny, pâle, agité, avait fait demander une audience à la reine.
Celle-ci s'habillait; elle vit, par la fenêtre de son boudoir donnant
sur la terrasse, Charny qui insistait pour être introduit.
Elle donna ordre qu'on le fît entrer, avant même qu'il eût achevé sa
demande.
Car elle cédait au besoin de son coeur; car elle se disait avec une
noble fierté qu'un amour pur et immatériel comme le sien a droit
d'entrer à toute heure dans le palais même des reines.
Charny entra, toucha en tremblant la main que la reine lui tendait, et
d'une voix étouffée:
--Ah! madame, dit-il, quel malheur!
--En effet, qu'avez-vous? s'écria-t-elle en pâlissant de voir son ami si
pâle.
--Madame, savez-vous ce que je viens d'apprendre? Savez-vous ce que l'on
dit? Savez-vous ce que le roi sait peut-être, ou ce qu'il saura demain?
Elle frissonna, songeant à cette nuit de chastes délices où peut-être un
oeil jaloux, ennemi, l'avait vue dans le parc de Versailles avec Charny.
--Dites tout, je suis forte, répondit-elle en appuyant une main sur son
coeur.
--On dit, madame, que vous avez acheté un collier à Boehmer et Bossange.
--Je l'ai rendu, fit-elle vivement.
--Écoutez, on dit que vous avez feint de le rendre, que vous comptiez le
pouvoir payer, que le roi vous en a empêché en refusant de signer un bon
de monsieur de Calonne; qu'alors vous vous êtes adressée à quelqu'un
pour trouver de l'argent, et que cette personne est... votre amant.
--Vous! s'écria la reine avec un mouvement de confiance sublime. Vous!
monsieur; eh! laissez dire ceux qui disent cela. Le titre d'amant n'est
pas pour eux une injure aussi douce à lancer que le titre d'ami n'est
une douce vérité consacrée désormais entre nous deux.
Charny s'arrêta confondu par cette éloquence mâle et féconde qui
s'exhale de l'amour vrai, comme le parfum essentiel du coeur de toute
généreuse femme.
Mais l'intervalle qu'il mit à répondre doubla l'inquiétude de la reine.
Elle s'écria:
--De quoi voulez-vous parler, monsieur de Charny? La calomnie a un
langage que je ne comprends jamais. Est-ce que vous l'avez compris,
vous?
--Madame, veuillez me prêter une attention soutenue, la circonstance est
grave. Hier, je suis allé avec mon oncle, monsieur de Suffren, chez les
joailliers de la cour, Boehmer et Bossange. Mon oncle a rapporté des
diamants de l'Inde. Il voulait les faire estimer. On a parlé de tout et
de tous. Les joailliers ont raconté à monsieur le bailli une affreuse
histoire commentée par les ennemis de Votre Majesté. Madame, je suis au
désespoir; vous avez acheté le collier, dites-le-moi; vous ne l'avez pas
payé, dites-le-moi encore. Mais ne me laissez pas croire que monsieur de
Rohan l'a payé pour vous.
--Monsieur de Rohan! s'écria la reine.
--Oui, monsieur de Rohan, celui qui passe pour l'amant de la reine;
celui à qui la reine emprunte de l'argent; celui qu'un malheureux qu'on
appelle monsieur de Charny a vu dans le parc de Versailles, souriant à
la reine, s'agenouillant devant la reine, baisant les mains de la reine;
celui....
--Monsieur, s'écria Marie-Antoinette, si vous croyez quand je ne suis
plus là, c'est que vous ne m'aimez pas quand j'y suis.
--Oh! répliqua le jeune homme, il y a un danger pressant; je ne viens
vous demander ni franchise ni courage, je viens vous supplier de me
rendre un service.
--Et d'abord, dit la reine, quel danger, s'il vous plaît?
--Le danger! madame, insensé qui ne le devine pas. Le cardinal répondant
pour la reine, payant pour la reine, perd la reine. Je ne vous parle
point ici du mortel déplaisir que peut causer à monsieur de Charny une
confiance pareille à celle que vous inspire monsieur de Rohan. Non. De
ces douleurs-là on meurt, mais on ne se plaint pas.
--Vous êtes fou! dit Marie-Antoinette avec colère.
--Je ne suis pas fou, madame, mais vous êtes malheureuse, vous êtes
perdue. Je vous ai vue, moi, dans le parc.... Je ne m'étais pas trompé,
vous dis-je. Aujourd'hui a éclaté l'horrible, la mortelle vérité....
Monsieur de Rohan se vante peut-être....
La reine saisit le bras de Charny.
--Fou! fou! répéta-t-elle avec une inexprimable angoisse; croyez la
haine, voyez des ombres, croyez l'impossible; mais, au nom du ciel!
après ce que je vous ai dit, ne croyez pas que je sois coupable....
Coupable! ce mot me ferait bondir dans un brasier ardent.... Coupable...
avec.... Moi qui jamais n'ai pensé à vous sans prier Dieu de me pardonner
cette seule pensée que j'appelais un crime! Oh! monsieur de Charny, si
vous ne voulez pas que je sois perdue aujourd'hui, morte demain, ne me
dites jamais que vous me soupçonnez, ou bien fuyez si loin que vous
n'entendiez pas même le bruit de ma chute au moment de ma mort.
Olivier tordait ses mains avec angoisse.
--Écoutez-moi, dit-il, si vous voulez que je vous rende un service
efficace.
--Un service de vous! s'écria la reine, de vous, plus cruel que mes
ennemis... car ils ne font que m'accuser, eux, tandis que vous me
soupçonnez, vous! Un service de la part de l'homme qui me méprise,
jamais..., monsieur, jamais!
Olivier se rapprocha et prit dans ses mains la main de la reine.
--Vous verrez bien, dit-il, que je ne suis pas un homme qui gémit et qui
pleure; les moments sont précieux; ce soir serait trop tard pour faire
ce qui nous reste à faire. Voulez-vous me sauver du désespoir en vous
sauvant de l'opprobre?...
--Monsieur!...
--Oh! je ne ménagerai plus mes paroles en face de la mort. Si vous ne
m'écoutez pas, vous dis-je, ce soir, tous deux nous serons morts, vous
de honte, moi de vous avoir vue mourir. Droit à l'ennemi, madame! comme
dans nos batailles! Droit au danger! droit à la mort! Allons-y ensemble,
moi comme l'obscur soldat, à mon rang, mais brave, vous le verrez; vous,
avec la majesté, avec la force, au plus fort de la mêlée. Si vous y
succombez, eh bien! vous ne serez pas seule. Tenez, madame, voyez en moi
un frère.... Vous avez besoin... d'argent pour... payer ce collier?...
--Moi?
--Ne le niez pas.
--Je vous dis....
--Ne dites pas que vous n'avez pas le collier.
--Je vous jure....
--Ne jurez pas si vous voulez que je vous aime encore.
--Olivier!
--Il vous reste un moyen de sauver à la fois votre honneur et mon amour.
Le collier vaut seize cent mille livres, vous en avez payé deux cent
cinquante mille. Voici un million et demi, prenez-le.
--Qu'est cela?
--Ne regardez pas, prenez et payez.
--Vos biens vendus! vos terres acquises par moi et soldées. Olivier!
vous vous dépouillez pour moi! Vous êtes un bon et noble coeur, et je ne
marchanderai plus les aveux à un pareil amour. Olivier, je vous aime!
--Acceptez.
--Non; mais je vous aime!
--Monsieur de Rohan paiera donc? Songez-y, madame, ce n'est plus de
votre part une générosité, c'est de la cruauté qui m'accable.... Vous
acceptez du cardinal?...
--Moi, allons donc, monsieur de Charny. Je suis la reine, et si je donne
à mes sujets amour ou fortune, je n'accepte jamais.
--Qu'allez-vous faire alors?
--C'est vous qui allez me dicter ma conduite. Que dites-vous que pense
monsieur de Rohan?
--Il pense que vous êtes sa maîtresse.
--Vous êtes dur, Olivier....
--Je parle comme on parle en face de la mort.
--Que dites-vous que pensent les joailliers?
--Que la reine ne pouvant payer, monsieur de Rohan paiera pour elle.
--Que dites-vous qu'on pense dans le public au sujet du collier?
--Que vous l'avez, que vous l'avez caché, que vous l'avouerez seulement
quand il aura été payé, soit par le cardinal, dans son amour pour vous,
soit par le roi, dans sa peur du scandale.
--Bien; et vous Charny, à votre tour, je vous regarde en face et vous
demande: que pensez-vous des scènes que vous avez vues dans le parc de
Versailles?
--Je crois, madame, que vous avez besoin de me prouver votre innocence,
répliqua énergiquement le digne gentilhomme.
La reine essuya la sueur qui coulait de son front.
--Le prince Louis, cardinal de Rohan, grand aumônier de France! cria une
voix d'huissier dans le corridor.
--Lui! murmura Charny.
--Vous voilà servi à souhait, dit la reine.
--Vous allez le recevoir?
--J'allais le faire appeler.
--Mais, moi....
--Entrez dans mon boudoir, et laissez la porte entrebâillée pour bien
entendre.
--Madame!
--Allez vite, voici le cardinal.
Elle poussa monsieur de Charny dans la chambre qu'elle lui avait
indiquée, tira la porte comme il convenait, et fit entrer le cardinal.
Monsieur de Rohan parut au seuil de la chambre. Il était resplendissant
dans son costume d'officiant. Derrière lui se tenait à distance une
suite nombreuse, dont les habits brillaient comme celui de leur maître.
Parmi ces gens inclinés, on pouvait apercevoir Boehmer et Bossange, un
peu embarrassés dans leurs vêtements de cérémonie.
La reine alla au-devant du cardinal, en essayant d'un sourire qui expira
bientôt sur ses lèvres.
Louis de Rohan était sérieux, triste même. Il avait le calme de l'homme
courageux qui va combattre, la menace imperceptible du prêtre qui peut
avoir à pardonner.
La reine montra un tabouret; le cardinal resta debout.
--Madame, dit-il, après s'être incliné en tremblant visiblement, j'avais
plusieurs choses importantes à communiquer à Votre Majesté, qui prend à
tâche d'éviter ma présence.
--Moi, fit la reine, mais je vous évite si peu, monsieur le cardinal,
que j'allais vous mander.
Le cardinal jeta un coup d'oeil sur le boudoir.
--Suis-je seul avec Votre Majesté? dit-il à voix basse; ai-je le droit
de parler en toute liberté?
--En toute liberté, monsieur le cardinal; ne vous contraignez pas, nous
sommes seuls.
Et sa voix ferme semblait vouloir envoyer ses paroles au gentilhomme
caché dans cette chambre voisine. Elle jouissait avec orgueil de son
courage et de l'assurance qu'allait avoir, dès les premiers mots,
monsieur de Charny bien attentif sans doute.
Le cardinal prit son parti. Il approcha le tabouret du fauteuil de la
reine, de façon à se trouver le plus loin possible de la porte à deux
battants.
--Voilà bien des préambules, dit la reine, affectant d'être enjouée.
--C'est que... dit le cardinal.
--C'est que?... répéta la reine.
--Le roi ne viendra pas? demanda monsieur de Rohan.
--N'ayez donc peur ni du roi ni de personne, répliqua vivement
Marie-Antoinette.
--Oh! c'est de vous que j'ai peur, fit d'une voix émue le cardinal.
--Alors raison de plus, je ne suis pas bien redoutable; dites en peu de
mots, dites à haute et intelligible voix, j'aime la franchise, et si
vous me ménagez, je croirai que vous n'êtes pas un homme d'honneur. Oh!
pas de gestes encore; on m'a dit que vous aviez des griefs contre moi.
Parlez, j'aime la guerre, je suis d'un sang qui ne s'effraie pas, moi!
Vous aussi, je le sais bien. Qu'avez-vous à me reprocher?
Le cardinal poussa un soupir et se leva comme pour aspirer plus
largement l'air de la chambre. Enfin, maître de lui-même, il commença en
ces termes.
Chapitre LXXVII
Explications
Nous l'avons dit, la reine et le cardinal se trouvaient enfin face à
face. Charny, dans le cabinet, pouvait entendre jusqu'à la moindre
parole des interlocuteurs, et les explications si impatiemment attendues
des deux parts allaient enfin avoir lieu.
--Madame, dit le cardinal en s'inclinant, vous savez ce qui se passe au
sujet de notre collier?
--Non, monsieur, je ne le sais pas, et je suis aise de l'apprendre de
vous.
--Pourquoi Votre Majesté me réduit-elle depuis si longtemps à ne plus
communiquer avec elle que par intermédiaire? Pourquoi, si elle a quelque
sujet de me haïr, ne me le témoigne-t-elle pas en me l'expliquant?
--Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur le cardinal, et je n'ai
aucun sujet de vous haïr; mais là n'est pas, je crois, l'objet de notre
entretien. Veuillez donc me donner sur ce malheureux collier un
renseignement positif, et d'abord où est madame de La Motte?
--J'allais le demander à Votre Majesté.
--Pardon, mais si quelqu'un peut savoir où est madame de La Motte, c'est
vous, je pense.
--Moi, madame, à quel titre?
--Oh! je ne suis pas ici pour recevoir vos confessions, monsieur le
cardinal, j'ai eu besoin de parler à madame de La Motte, je l'ai fait
appeler, on l'a cherchée chez elle à dix reprises: elle n'a rien
répondu. Cette disparition est étrange, vous m'avouerez.
--Et moi aussi, madame, je m'étonne de cette disparition, car j'ai fait
prier madame de La Motte de me venir voir; elle n'a pas plus répondu à
moi qu'à Votre Majesté.
--Alors, laissons là la comtesse, monsieur, et parlons de nous.
--Oh! non, madame, parlons d'elle tout d'abord, car certaines paroles de
Votre Majesté m'ont jeté dans un douloureux soupçon, il me semble que
Votre Majesté me reprochait des assiduités auprès de la comtesse.
--Je ne vous ai encore rien reproché du tout, monsieur, mais patience.
--Oh! madame, c'est qu'un pareil soupçon m'expliquerait toutes les
susceptibilités de votre âme, et, alors, je comprendrais, tout en me
désespérant, la rigueur jusque-là inexplicable dont vous avez usé
vis-à-vis de moi.
--Voilà où nous cessons de nous comprendre, dit la reine; vous êtes
d'une obscurité impénétrable, et ce n'est pas pour nous embrouiller
davantage que je vous demande des explications. Au fait! au fait!
--Madame, s'écria le cardinal en joignant les mains et en se rapprochant
de la reine, faites-moi la grâce de ne pas changer la conversation: deux
mots de plus sur le sujet que nous traitions tout à l'heure, et nous
nous fussions entendus.
--En vérité, monsieur, vous parlez une langue que je ne sais pas;
reprenons le français, je vous prie. Où est ce collier que j'ai rendu
aux joailliers?
--Le collier que vous avez rendu! s'écria monsieur de Rohan.
--Oui, qu'en avez-vous fait?
--Moi! mais je ne sais pas, madame.
--Voyons, il y a une chose toute simple; madame de La Motte a pris ce
collier, l'a rendu en mon nom; les joailliers prétendent qu'ils ne l'ont
pas repris. J'ai dans les mains un reçu qui prouve le contraire; les
joailliers disent que le reçu est faux. Madame de La Motte pourrait d'un
mot expliquer tout.... Elle ne se trouve pas, eh bien! laissez-moi mettre
des suppositions à la place des faits obscurs. Madame de La Motte a
voulu rendre le collier. Vous, dont ce fut toujours la manie,
bienveillante sans doute, de me faire acheter ce collier, vous qui me
l'avez apporté avec l'offre de payer pour moi, offre....
--Que Votre Majesté a refusée bien durement, dit le cardinal avec un
soupir.
--Eh bien! oui, vous avez persévéré dans cette idée fixe que je restasse
en possession du collier, et vous ne l'aurez pas rendu aux joailliers
pour me le faire reprendre dans une occasion quelconque. Madame de La
Motte a été faible, elle qui savait mes répugnances, l'impossibilité où
j'étais de payer, la résolution immuable que j'avais prise de ne pas
avoir ce collier sans argent; madame de La Motte a conspiré avec vous
par zèle pour moi, et aujourd'hui elle craint ma colère et ne se
présente pas. Est-ce cela? Ai-je reconstruit l'affaire au milieu des
ténèbres, dites-moi, oui. Laissez-vous reprocher cette légèreté, cette
désobéissance à mes ordres formels, vous en serez quitte pour une
réprimande, et tout sera fini. Je fais plus, je vous promets le pardon
de madame de La Motte, qu'elle sorte de sa pénitence. Mais, par grâce!
de la clarté, de la clarté, monsieur, je ne veux pas en ce moment qu'il
plane une ombre sur ma vie; je ne le veux pas, entendez-vous.
La reine avait prononcé ces paroles avec une telle vivacité, elle les
avait accentuées si vigoureusement, que le cardinal n'avait ni osé, ni
pu l'interrompre, mais aussitôt qu'elle eut cessé:
--Madame, dit-il en étouffant un soupir, je vais répondre à toutes vos
suppositions. Non, je n'ai pas persévéré dans l'idée que vous deviez
avoir le collier, attendu que j'étais assuré qu'il était en vos mains.
Non, je n'ai en rien conspiré avec madame de La Motte au sujet de ce
collier. Non, je ne l'ai pas plus que les joailliers ne l'ont, que vous
ne dites l'avoir vous-même.
--Il n'est pas possible, s'écria la reine avec stupeur; vous n'avez pas
le collier?
--Non, madame.
--Vous n'avez pas conseillé à madame de La Motte de demeurer hors de
tout ceci?
--Non, madame.
--Ce n'est pas vous qui la cachez?
--Non, madame.
--Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?
--Pas plus que vous, madame.
--Mais alors, comment vous expliquez-vous ce qui arrive?
--Madame, je suis forcé d'avouer que je ne l'explique pas. Au surplus,
ce n'est pas la première fois que je me plains à la reine de ne pas être
compris par elle.
--Quand donc cela, monsieur? je ne me le rappelle pas.
--Soyez bonne, madame, dit le cardinal, et veuillez relire en idée mes
lettres.
--Vos lettres! dit la reine surprise. Vous m'avez écrit, vous?
--Trop rarement, madame, pour tout ce que j'avais dans le coeur.
La reine se leva.
--Il me semble, dit-elle, que nous nous trompons l'un et l'autre;
finissons vite cette plaisanterie. Que parlez-vous de lettres? Quelles
lettres, et qu'avez-vous sur le coeur ou dans le coeur, je ne sais trop
comment vous venez de dire cela?
--Mon Dieu! madame, je me suis peut-être laissé aller à dire trop haut
le secret de mon âme.
--Quel secret! Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur le cardinal?
--Madame!
--Oh! ne tergiversons pas; vous parlez comme un homme qui veut me tendre
un piège, ou qui veut m'embarrasser devant des témoins.
--Je vous jure, madame, que je n'ai rien dit.... Y a-t-il vraiment
quelqu'un qui écoute?
--Non, monsieur, mille fois non, il n'y a personne, expliquez-vous donc,
mais complètement, et si vous jouissez de votre raison, prouvez-le.
--Oh! madame, pourquoi madame de La Motte n'est-elle pas là? Elle
m'aiderait, elle, notre amie, à réveiller, sinon l'attachement, du moins
la mémoire de Votre Majesté.
--_Notre_ amie? mon attachement? ma mémoire? Je tombe des nues.
--Ah! madame, je vous prie, dit le cardinal révolté par le ton aigre de
la reine, épargnez-moi. Libre à vous de n'aimer plus, n'offensez pas.
--Ah! mon Dieu! s'écria la reine en pâlissant, ah! mon Dieu!... que dit
cet homme?