--Sire, je répète, et je répète avec une telle indignation que je

pousserai Votre Majesté, j'en suis sûr, à découvrir la vérité.

--Comment, monsieur! on dit que la reine s'est promenée la nuit, en

compagnie... dans le parc de Versailles!

--Pas en compagnie, sire, en tête à tête.... Oh! si l'on ne disait que

compagnie, la chose ne vaudrait pas la peine que nous y prissions garde.

Le roi, éclatant tout à coup:

--Vous m'allez prouver que vous répétez, dit-il, et, pour cela, prouvez

qu'on a dit.

--Oh! facilement, trop facilement, répondit monsieur de Provence. Il y a

quatre témoignages: le premier est celui de mon capitaine des chasses,

qui a vu la reine deux jours de suite, ou plutôt deux nuits de suite,

sortir du parc de Versailles par la porte de la louveterie. Voici le

titre: il est revêtu de sa signature. Lisez.

Le roi prit en tremblant le papier, le lut et le rendit à son frère.

--Vous en verrez, sire, un plus curieux; il est du garde de nuit qui

veille à Trianon. Il déclare que la nuit a été bonne, qu'un coup de feu

a été tiré, par des braconniers sans doute, dans le bois de Satory; que,

quant aux parcs, ils ont été calmes, excepté le jour où Sa Majesté la

reine y a fait une promenade avec un gentilhomme à qui elle donnait le

bras. Voyez, le procès-verbal est explicite.

Le roi lut encore, frissonna et laissa tomber ses bras à son côté.

--Le troisième, continua imperturbablement monsieur le comte de

Provence, est du suisse de la porte de l'Est. Cet homme a vu et reconnu

la reine au moment où elle sortait par la porte de la louveterie. Il dit

comment la reine était vêtue; voyez, sire; il dit aussi que de loin il

n'a pu reconnaître le gentilhomme que _Sa Majesté quittait_, c'est

écrit; mais qu'à sa tournure il l'a pris pour un officier. Ce

procès-verbal est signé. Il ajoute une chose curieuse, à savoir, que la

présence de la reine ne peut être révoquée en doute, parce que Sa

Majesté était accompagnée de madame de La Motte, amie de la reine.

--Amie de la reine! s'écria le roi furieux. Oui, il y a cela: amie de la

reine!

--Ne veuillez pas de mal à cet honnête serviteur, sire; il ne peut être

coupable que d'un excès de zèle. Il est chargé de garder, il garde; de

veiller, il veille.

--Le dernier, continua le comte de Provence, me paraît le plus clair de

tous. Il est du maître serrurier chargé de vérifier si toutes les portes

sont fermées après la retraite battue. Cet homme, Votre Majesté le

connaît, il certifie avoir vu entrer la reine avec un gentilhomme dans

les bains d'Apollon.

Le roi, pâle et étouffant son ressentiment, arracha le papier des mains

du comte et le lut.

Monsieur de Provence continua néanmoins pendant cette lecture:

--Il est vrai que madame de La Motte était dehors, à une vingtaine de

pas, et que la reine ne demeura qu'une heure environ dans cette salle.

--Mais le nom du gentilhomme? s'écria le roi.

--Sire, ce n'est pas dans le rapport qu'on le nomme, il faut pour cela

que Sa Majesté prenne la peine de parcourir un dernier certificat que

voici. Il est d'un garde forestier qui se tenait à l'affût derrière le

mur d'enceinte, près des bains d'Apollon.

--Daté du lendemain, fit le roi.

--Oui, sire, et qui a vu la reine sortir du parc par la petite porte, et

regarder au-dehors: elle tenait le bras de monsieur de Charny!

--Monsieur de Charny!... s'écria le roi à demi fou de colère et de

honte; bien... bien.... Attendez-moi ici, comte, nous allons enfin savoir

la vérité.

Et le roi s'élança hors de son cabinet.

Chapitre LXXX

Une dernière accusation

Au moment où le roi avait quitté la chambre de la reine, celle-ci courut

au boudoir où monsieur de Charny avait pu tout entendre.

Elle en ouvrit la porte, et revint fermer elle-même celle de son

appartement; puis, tombant sur un fauteuil, comme si elle eût été trop

faible pour résister à de pareils chocs, elle attendit silencieusement

ce que déciderait d'elle monsieur de Charny, son juge le plus

redoutable.

Mais elle n'attendit pas longtemps; le comte sortit du boudoir plus

triste et plus pâle qu'il n'avait jamais été.

--Eh bien? dit-elle.

--Madame, répliqua-t-il, vous voyez que tout s'oppose à ce que nous

soyons amis. Si ce n'est pas ma conviction qui vous blesse, ce sera le

bruit public désormais; avec le scandale qui est fait aujourd'hui, plus

de repos pour moi, plus de trêve pour vous. Les ennemis, plus acharnés

après cette première blessure qui vous est faite, viendront fondre sur

vous pour boire le sang comme font les mouches sur la gazelle blessée....

--Vous cherchez bien longtemps, dit la reine avec mélancolie, une parole

naturelle, et vous n'en trouvez pas.

--Je crois n'avoir jamais donné lieu à Votre Majesté de suspecter ma

franchise, répliqua Charny; si parfois elle a éclaté, c'est avec trop de

dureté; je vous en demande pardon.

--Alors, dit la reine fort émue, ce que je viens de faire, ce bruit,

cette agression périlleuse contre un des plus grands seigneurs de ce

royaume, mon hostilité déclarée avec l'Église, ma renommée exposée aux

passions des parlements, tout cela ne vous suffit pas. Je ne parle point

de la confiance à jamais ébranlée chez le roi; vous ne devez pas vous en

préoccuper, n'est-ce pas?... Le roi! qu'est-ce cela... un époux!

Et elle sourit avec une amertume si douloureuse, que les larmes

jaillirent de ses yeux.

--Oh! s'écria Charny, vous êtes la plus noble, la plus généreuse des

femmes. Si je ne vous réponds pas sur-le-champ, comme mon coeur m'y

contraint, c'est que je me sens inférieur à tout, et que je n'ose

profaner ce coeur sublime en y demandant une place.

--Monsieur de Charny, vous me croyez coupable.

--Madame!...

--Monsieur de Charny, vous avez ajouté foi aux paroles du cardinal.

--Madame!...

--Monsieur de Charny, je vous somme de me dire quelle impression a faite

sur vous l'attitude de monsieur de Rohan.

--Je dois le dire, madame, monsieur de Rohan n'a été ni un insensé,

comme vous le lui avez reproché, ni un homme faible, comme on pourrait

le croire; c'est un homme convaincu, c'est un homme qui vous aimait, qui

vous aime, et qui en ce moment est la victime d'une erreur qui le

conduira, lui, à la ruine, vous....

--Moi?

--Vous, madame, à un déshonneur inévitable.

--Mon Dieu!

--Devant moi se lève un spectre menaçant, cette femme odieuse, madame de

La Motte, disparue quand son témoignage peut tout nous rendre, repos,

honneur, sécurité, pour l'avenir. Cette femme est le mauvais génie de

votre personne, elle est le fléau de la royauté; cette femme que vous

avez imprudemment admise à partager vos secrets, et peut-être, hélas!

votre intimité....

--Mes secrets, mon intimité, ah! monsieur, je vous en prie, s'écria la

reine.

--Madame, le cardinal vous a dit assez clairement et a assez clairement

prouvé, que vous aviez avec lui concerté l'achat du collier.

--Ah!... vous revenez sur cela, monsieur de Charny, dit la reine en

rougissant.

--Pardon, pardon, vous voyez bien que je suis un coeur moins généreux

que vous, vous voyez bien que je suis indigne, moi, d'être appelé à

connaître vos pensées. Je cherche à adoucir, j'irrite.

--Tenez, monsieur, fit la reine revenue à une fierté mêlée de colère, ce

que le roi croit, tout le monde peut le croire; je ne serai pas plus

facile à mes amis qu'à mon époux. Il me paraît qu'un homme ne peut aimer

à voir une femme quand il n'a pas d'estime pour cette femme. Je ne parle

pas de vous, monsieur, interrompit-elle vivement; je ne suis pas une

femme, moi! je suis une reine; vous n'êtes pas un homme, mais un juge

pour moi.

Charny s'inclina si bas, que la reine dut trouver suffisante la

réparation et l'humilité de ce _sujet_ fidèle.

--Je vous avais conseillé, dit-elle tout à coup, de demeurer en vos

terres; c'était un sage dessein. Loin de la cour à laquelle répugnent

vos habitudes, votre droiture, votre inexpérience, permettez-moi de le

dire; loin, dis-je, de la cour, vous eussiez mieux apprécié les

personnages qui jouent leur rôle sur ce théâtre. Il faut ménager

l'illusion de l'optique, monsieur de Charny, il faut garder son rouge et

ses hauts talons devant la foule. Reine trop prompte à la

condescendance, j'ai négligé d'entretenir, chez ceux qui m'aimaient, le

prestige éblouissant de la royauté. Ah! monsieur de Charny, l'auréole

que dessine une couronne au front des reines les dispense de chasteté,

de douceur, d'esprit, et les dispense surtout de coeur. On est reine,

monsieur, on domine; à quoi sert de se faire aimer?

--Je ne saurais vous dire, madame, répondit Charny fort ému, combien la

sévérité de Sa Majesté me fait mal. J'ai pu oublier que vous étiez ma

reine; mais, rendez-moi cette justice, je n'ai jamais oublié que vous

fussiez la première des femmes dignes de mon respect et de....

--N'achevez pas, je ne mendie point. Oui, je l'ai dit, une absence vous

est nécessaire. Quelque chose me dit que votre nom finira par être

prononcé dans tout ceci.

--Madame, impossible!

--Vous dites, impossible! Eh! réfléchissez donc au pouvoir de ceux qui

depuis six mois jouent avec ma réputation, avec ma vie; ne disiez-vous

pas que monsieur le cardinal est _convaincu_ qu'il agit en vue d'une

_erreur_ dans laquelle on le plonge! Ceux qui opèrent des convictions

pareilles, monsieur le comte, ceux qui causent des erreurs semblables,

sont de force à vous prouver que vous êtes un déloyal sujet pour le roi,

et pour moi un ami honteux. Ceux-là qui inventent si heureusement le

faux découvrent bien facilement le vrai! Ne perdez pas de temps, le

péril est grave; retirez-vous dans vos terres, fuyez le scandale qui va

résulter du procès qu'on me fera: je ne veux pas que ma destinée vous

entraîne, je ne veux pas que votre carrière se perde. Moi qui, Dieu

merci! ai l'innocence et la force; mais qui n'ai pas une tache sur ma

vie; moi qui suis résolue à ouvrir, s'il le faut, ma poitrine pour

montrer à mes ennemis la pureté de mon coeur; moi je résisterai. Pour

vous il y aurait la ruine, la diffamation, la prison peut-être;

remportez cet argent si noblement offert, remportez l'assurance que pas

un des mouvements généreux de votre âme ne m'a échappé; que pas un de

vos doutes ne m'a blessée; que pas une de vos souffrances ne m'a laissée

froide; partez, vous dis-je, et cherchez ailleurs ce que la reine de

France ne peut plus vous donner: la foi, l'espérance, le bonheur. D'ici

à ce que Paris sache l'arrestation du cardinal, à ce que le parlement

soit convoqué, à ce que les témoignages se produisent, je compte une

quinzaine de jours. Partez! votre oncle a deux vaisseaux prêts à

Cherbourg et à Nantes, choisissez; mais éloignez-vous de moi. Je porte

malheur; éloignez-vous de moi. Je ne tenais qu'à une chose en ce monde,

et comme elle me manque, je me sens perdue.

En disant ces mots, la reine se leva brusquement et sembla donner à

Charny le congé qui termine les audiences.

Il s'approcha d'elle aussi respectueusement, mais plus vite.

--Votre Majesté, dit-il, d'une voix altérée, vient de me dicter mon

devoir. Ce n'est pas dans mes terres, ce n'est pas hors de la France

qu'est le danger, c'est à Versailles, où l'on vous soupçonne, c'est à

Paris où l'on va vous juger. Il importe, madame, que tout soupçon

s'efface, que tout arrêt soit une justification, et, comme vous ne

sauriez avoir un témoin plus loyal, un soutien plus résolu, je reste.

Ceux qui savent tant de choses, madame, les diront. Mais au moins

aurons-nous eu le bonheur inestimable pour les gens de coeur de voir nos

ennemis face à face. Qu'ils tremblent ceux-là devant la majesté d'une

reine innocente, et devant le courage d'un homme meilleur qu'eux. Oui,

je reste, madame, et croyez-le bien, Votre Majesté n'a pas besoin de me

cacher plus longtemps sa pensée; ce que l'on sait bien, c'est que je ne

fuis pas; ce qu'elle sait bien, c'est que je ne crains rien; ce qu'elle

sait aussi, c'est que pour ne me plus voir jamais, il n'est pas besoin

de m'envoyer en exil. Oh! madame! de loin, les coeurs s'entendent, de

loin les aspirations sont plus ardentes que de près. Vous voulez que je

parte, pour vous et non pour moi; ne craignez rien; à portée de vous

secourir, de vous défendre, je ne serai plus à portée de vous offenser

ou de vous nuire; vous ne m'avez pas vu, n'est-ce pas, lorsque durant

huit jours j'ai habité à cent toises de vous, épiant chacun de vos

gestes, comptant vos pas, vivant de votre vie?... Eh bien! il en sera de

même cette fois, car je ne puis exécuter votre volonté, je ne puis

partir! D'ailleurs, que vous importe!... Est-ce que vous songerez à moi?

Elle fit un mouvement qui l'éloigna du jeune homme.

--Comme il vous plaira, dit-elle, mais... vous m'avez compris, il ne

faut pas que vous vous trompiez jamais à mes paroles; je ne suis pas une

coquette, monsieur de Charny; dire ce qu'elle pense, penser ce qu'elle

dit, voilà le privilège d'une véritable reine: je suis ainsi. Un jour,

monsieur, je vous ai choisi parmi tous. Je ne sais quoi entraînait mon

coeur de votre côté. J'avais soif d'une amitié forte et pure; je vous

l'ai bien laissé voir, n'est-ce pas? Ce n'est plus de même aujourd'hui,

je ne pense plus ce que je pensais. Votre âme n'est plus soeur de la

mienne. Je vous le dis aussi franchement: épargnons-nous l'un l'autre.

--C'est bien, madame, interrompit Charny, je n'ai jamais cru que vous

m'eussiez choisi, je n'ai jamais cru.... Ah! madame, je ne résiste pas à

l'idée de vous perdre. Madame, je suis ivre de jalousie et de terreur.

Madame, je ne souffrirai pas que vous m'ôtiez votre coeur; il est à moi,

vous me l'avez donné, nul ne me le prendra qu'avec ma vie. Soyez femme,

soyez bonne, n'abusez pas de ma faiblesse, car vous m'avez reproché mes

doutes tout à l'heure, et vous m'écrasez des vôtres en ce moment.

--Coeur d'enfant, coeur de femme, dit-elle.... Vous voulez que je compte

sur vous!... Les beaux défenseurs que nous sommes l'un pour l'autre!

Faible! oh! oui, vous l'êtes, et moi, hélas! je ne suis pas plus forte

que vous!

--Je ne vous aimerais pas, murmurait-il, si vous étiez autre que vous

n'êtes.

--Quoi, dit-elle avec un accent vif et passionné, cette reine maudite,

cette reine perdue, cette femme qu'un parlement va juger, que l'opinion

va condamner, qu'un mari, son roi, va chasser peut-être, cette femme

trouve un coeur qui l'aime!

--Un serviteur qui la vénère et qui lui offre tout le sang de son coeur

en échange d'une larme qu'elle versait tout à l'heure.

--Cette femme, s'écria la reine, est bénie, elle est fière, elle est la

première des femmes, la plus heureuse de toutes. Cette femme est trop

heureuse, monsieur de Charny; je ne sais pas comment cette femme a pu se

plaindre, pardonnez-lui!

Charny tomba aux pieds de Marie-Antoinette et les baisa, dans un

transport d'amour religieux.

En ce moment, la porte du corridor secret s'ouvrit, et le roi s'arrêta,

tremblant et comme foudroyé sur le seuil.

Il venait de surprendre l'homme qu'accusait monsieur de Provence aux

pieds de Marie-Antoinette.

Chapitre LXXXI

La demande en mariage

La reine et Charny échangèrent un coup d'oeil si plein d'effroi, que

leur plus cruel ennemi eût eu pitié d'eux en ce moment.

Charny se releva lentement, et salua le roi avec un profond respect.

On voyait le coeur de Louis XVI battre violemment sous la dentelle de

son jabot.

--Ah! dit-il d'une voix sourde... monsieur de Charny!

Le comte ne répondit que par un nouveau salut.

La reine sentit qu'elle ne pouvait parler, et qu'elle était perdue.

Le roi continuant:

--Monsieur de Charny, fit-il avec une mesure incroyable, c'est peu

honorable pour un gentilhomme d'être pris en flagrant délit de vol.

--De vol! murmura Charny.

--De vol! répéta la reine, qui croyait encore entendre siffler à ses

oreilles ces horribles accusations touchant le collier, et qui supposa

que le comte en allait être souillé comme elle.

--Oui, poursuivit le roi, s'agenouiller devant la femme d'un autre,

c'est un vol; et, quand cette femme est une reine, monsieur, on appelle

ce crime lèse-majesté. Je vous ferai dire cela, monsieur de Charny, par

mon garde des Sceaux.

Le comte allait parler; il allait protester de son innocence, lorsque la

reine, impatiente dans sa générosité, ne voulut pas souffrir qu'on

accusât d'indignité l'homme qu'elle aimait; elle lui vint en aide.

--Sire, dit-elle vivement, vous êtes, à ce qu'il me paraît, dans une

voie de mauvais soupçons et de suppositions défavorables; ces soupçons,

ces préventions tombent à faux, je vous en avertis. Je vois que le

respect enchaîne la langue du comte; mais moi, qui connais le fond de

son coeur, je ne le laisserai pas accuser sans le défendre.

Elle s'arrêta là, épuisée par son émotion, effrayée du mensonge qu'elle

allait être forcée de trouver, éperdue enfin parce qu'elle ne le

trouvait pas.

Mais cette hésitation, qui lui paraissait odieuse à elle, fier esprit de

reine, c'était tout simplement le salut de la femme. En ces horribles

rencontres, où souvent se jouent l'honneur, la vie de celle qu'on a

surprise, une minute gagnée suffit pour sauver, comme une seconde perdue

avait suffi pour perdre.

La reine, uniquement par instinct, avait saisi l'occasion du délai; elle

avait arrêté court le soupçon du roi; elle avait égaré son esprit, elle

avait raffermi celui du comte. Ces minutes décisives ont des ailes

rapides sur lesquelles est emportée si loin la conviction d'un jaloux,

qu'elle ne se retrouve presque jamais, si le démon protecteur des

envieux d'amour ne la ramène sur les siennes.

--Me direz-vous, par hasard, répondit Louis XVI, tombant du rôle de roi

au rôle de mari inquiet, que je n'ai pas vu monsieur de Charny

agenouillé, là, devant vous, madame? Or, pour s'agenouiller sans être

relevé, il faut....

--Il faut, monsieur, dit sévèrement la reine, qu'un sujet de la reine de

France ait une grâce à lui demander.... C'est là, je crois, un cas assez

fréquent à la cour.

--Une grâce à vous demander! s'écria le roi.

--Et une grâce que je ne pouvais accorder, poursuivit la reine. Sans

quoi, monsieur de Charny n'eût pas insisté, je vous jure, et je l'eusse

relevé bien vite avec la joie d'accorder selon ses désirs à un

gentilhomme dont je fais une estime particulière.

Charny respira. L'oeil du roi était devenu indécis, son front se

désarmait peu à peu de l'insolite menace que leur surprise y avait fait

monter.

Pendant ce temps, Marie-Antoinette cherchait avec la rage d'être obligée

de mentir, avec la douleur de ne rien trouver qui fût vraisemblable.

Elle avait cru, en s'avouant impuissante à accorder au comte la grâce

qu'il sollicitait, enchaîner la curiosité du roi. Elle avait espéré que

l'interrogatoire en resterait là. Elle se trompait: toute autre femme

eût été plus habile en témoignant moins de raideur; mais pour elle

c'était un affreux supplice de mentir devant l'homme qu'elle aimait. Se

montrer sous ce jour misérable et faux de la supercherie des comédies,

c'était clore toutes ces faussetés, toutes ces ruses, tous ces manèges

de l'intrigue du parc par un dénouement conséquent à leur infamie;

c'était presque s'en montrer coupable: c'était pire que la mort.

Elle hésita encore. Elle eût donné sa vie pour que Charny trouvât le

mensonge; mais lui, le loyal gentilhomme, il ne le pouvait, il n'y

pensait même pas. Il craignait trop, dans sa délicatesse, de paraître

même disposé à défendre l'honneur de la reine.

Ce que nous écrivons ici en beaucoup de lignes, en trop de lignes

peut-être, bien que la situation soit féconde, une demi-minute suffit

aux trois acteurs pour le ressentir et l'exprimer.

Marie-Antoinette attendait, suspendue aux lèvres du roi, la question qui

enfin éclata.

--Voyons, madame, dites-moi quelle est cette grâce qui, vainement

sollicitée par monsieur de Charny, l'a conduit à s'agenouiller devant

vous?

Et, comme pour adoucir la dureté de cette question soupçonneuse, le roi

ajouta:

--Je serai peut-être plus heureux que vous, madame, et monsieur de

Charny n'aura pas besoin de s'agenouiller devant moi.

--Sire, je vous ai dit que monsieur de Charny demandait une chose

impossible.

--Laquelle au moins?

«Que peut-on demander à genoux... se disait la reine; que peut-on

implorer de moi qu'il soit impossible d'accorder?... Voyons! voyons!»

--J'attends, dit le roi.

--Sire, c'est que... la demande de monsieur de Charny est un secret de

famille.

--Il n'y a pas de secret pour le roi; maître dans son royaume, et père

de famille intéressé à l'honneur, à la sûreté de tous ses sujets, qui

sont ses enfants; même, ajouta Louis XVI avec une dignité redoutable,

même quand ces enfants dénaturés attaquent l'honneur et la sûreté de

leur père.

La reine bondit sous cette dernière menace du danger.

--Monsieur de Charny, s'écria-t-elle, l'esprit troublé, la main

tremblante, monsieur de Charny voulait obtenir de moi....

--Quoi donc, madame?

--Une permission pour se marier.

--Vraiment! s'écria le roi rassuré tout d'abord.

Puis, replongé dans sa jalouse inquiétude....

--Eh bien! mais, dit-il, sans remarquer combien la pauvre femme

souffrait d'avoir prononcé ces mots, combien Charny était pâle de la

souffrance de la reine; eh bien! en quoi est-il donc impossible de

marier monsieur de Charny? Est-ce qu'il n'est pas d'une bonne noblesse?

Est-ce qu'il n'a pas une belle fortune? Est-ce qu'il n'est pas brave et

beau? En vérité, mais pour ne pas lui donner accès dans une famille, ou

pour le refuser si l'on est femme, il faut être princesse du sang ou

mariée; je ne vois que ces deux raisons qui constituent l'impossibilité.

Ainsi, madame, dites-moi le nom de cette femme que voudrait épouser

monsieur de Charny, et, si elle n'est ni dans l'un ni dans l'autre cas,

je vous réponds que je lèverai la difficulté... pour vous plaire.

La reine, amenée par le péril toujours croissant, entraînée par la

conséquence même du premier mensonge, reprit avec force:

--Non, monsieur, non; il est des difficultés que vous ne pouvez pas

vaincre. Celle qui nous occupe est de ce genre.

--Raison de plus pour que je sache quelle chose est impossible au roi,

interrompit Louis XVI avec une sourde colère.

Charny regarda la reine, elle semblait près de chanceler. Il eût fait un

pas vers elle; le roi l'arrêta par son immobilité. De quel droit, lui,

qui n'était rien pour cette femme, eût-il offert sa main ou son appui à

celle que son roi et son époux abandonnait.

«Quelle est donc, se demandait-elle, la puissance contre laquelle le roi

n'ait pas d'action? Encore cette idée, encore ce secours, mon Dieu!»

Tout à coup une lueur traversa son esprit.

--Ah! Dieu lui-même m'envoie ce secours, murmura-t-elle. Celles qui

appartiennent à Dieu ne lui peuvent être prises, même par le roi.

Alors, relevant la tête:

--Monsieur, dit-elle enfin au roi, celle que monsieur de Charny voudrait

épouser est dans un couvent.

--Ah! s'écria le roi, voilà une raison; en effet, il est bien difficile

d'enlever à Dieu son bien pour le donner aux hommes. Mais cela est

étrange, que monsieur de Charny ait conçu de si subites amours: jamais

nul ne m'en a parlé, jamais son oncle même, qui peut tout obtenir de

moi. Quelle est cette femme que vous aimez, monsieur de Charny?

dites-le-moi, je vous prie.

La reine sentit une poignante douleur. Elle allait entendre un nom

sortir de la bouche d'Olivier; elle allait subir la torture de ce

mensonge. Et qui sait si Charny n'allait pas révéler, soit un nom jadis

aimé, souvenir encore saignant du passé, soit un nom, gerbe d'amour,

espérance vague de l'avenir. Pour ne pas recevoir ce coup terrible,

Marie-Antoinette prit l'avance; elle s'écria tout à coup:

--Mais, sire, vous connaissez celle que monsieur de Charny demande en

mariage, c'est... mademoiselle Andrée de Taverney.

Charny poussa un cri et cacha son visage dans ses deux mains.

La reine s'appuya la main sur le coeur, et alla tomber presque évanouie

sur son fauteuil.

--Mademoiselle de Taverney! répéta le roi, mademoiselle de Taverney, qui

s'est retirée à Saint-Denis?

--Oui, sire, articula faiblement la reine.

--Mais elle n'a pas fait de voeux, que je sache?

--Mais elle doit en faire.

--Nous y mettrons une condition, dit le roi. Cependant, ajouta-t-il avec

un dernier levain de défiance, pourquoi ferait-elle ses voeux?

--Elle est pauvre, dit Marie-Antoinette; vous n'avez enrichi que son

père, ajouta-t-elle durement.

--C'est là un tort que je réparerai, madame; monsieur de Charny

l'aime....

La reine frémit et lança au jeune homme un regard avide, comme pour le

supplier de nier.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 17 / 27 段