quelque pièce incomparable? Oh! ne vous effrayez pas ainsi: il n'y a
personne pour nous entendre.
--Alors... murmura Boehmer.
--Eh bien! quoi?...
--Alors, je puis dire à Sa Majesté....
--Mais dites vite, mon cher Boehmer.
Le joaillier s'approcha avec un gracieux sourire.
--Je puis dire à Sa Majesté que la reine nous a oubliés hier, dit-il en
montrant ses dents un peu jaunes, mais toutes bienveillantes.
--Oubliés! en quoi? fit la reine surprise.
--En ce que hier... était le terme....
--Le terme!... quel terme?
--Oh! mais, pardon, Votre Majesté, si je me permets.... Je sais bien
qu'il y a indiscrétion. Peut-être la reine n'est-elle pas préparée. Ce
serait un grand malheur: mais, enfin....
--Ah çà! Boehmer, s'écria la reine, je ne comprends pas un mot à tout ce
que vous me dites. Expliquez-vous donc, mon cher.
--C'est que Votre Majesté a perdu la mémoire. C'est bien naturel, au
milieu de tant de préoccupations.
--La mémoire de quoi? encore un coup.
--C'était hier le premier paiement du collier, dit Boehmer timidement.
--Vous avez donc vendu votre collier? fit la reine.
--Mais... dit Boehmer en la regardant avec stupéfaction, mais il me
semble que oui.
--Et ceux à qui vous avez vendu ne vous ont pas payé, mon pauvre
Boehmer; tant pis. Il faut que ces gens-là fassent comme j'ai fait; il
faut que, ne pouvant acheter le collier, ils vous le rendent en vous
laissant les acomptes.
--Plait-il?... balbutia le joaillier qui chancela comme le voyageur
imprudent qui reçoit sur la tête un coup de soleil d'Espagne. Qu'est-ce
que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire?
--Je dis, mon pauvre Boehmer, que si dix acheteurs vous rendent votre
collier comme je vous l'ai rendu en vous laissant deux cent mille livres
de pot-de-vin, cela vous fera deux millions, plus le collier.
--Votre Majesté... s'écria Boehmer ruisselant de sueur, dit bien qu'elle
m'a rendu le collier?
--Mais oui, je le dis, répliqua la reine tranquillement. Qu'avez-vous?
--Quoi! continua le joaillier, Votre Majesté nie m'avoir acheté le
collier?
--Ah çà! mais quelle comédie jouons-nous, dit sévèrement la reine.
Est-ce que ce maudit collier est destiné à faire toujours perdre la tête
à quelqu'un?
--Mais, reprit Boehmer, tremblant de tous ses membres, c'est qu'il me
semblait avoir entendu de la bouche même de Votre Majesté... qu'elle
m'avait _rendu_, Votre Majesté a dit RENDU le collier de diamants.
La reine regarda Boehmer en se croisant les bras.
--Heureusement, dit-elle, que j'ai là de quoi vous rafraîchir la
mémoire, car vous êtes un homme bien oublieux, monsieur Boehmer, pour ne
rien dire de plus désagréable.
Elle alla droit à son chiffonnier, en tira un papier qu'elle ouvrit,
qu'elle parcourut et qu'elle tendit lentement au malheureux Boehmer.
--Le style est assez clair, dit-elle, je suppose. Et elle s'assit pour
mieux regarder le joaillier pendant qu'il lisait.
Le visage de celui-ci exprima d'abord la plus complète incrédulité,
puis, par degrés, l'effroi le plus terrible.
--Eh bien! dit la reine. Vous reconnaissez ce reçu qui atteste en si
bonne forme que vous avez repris le collier; et, à moins que vous n'ayez
oublié aussi que vous vous appelez Boehmer....
--Mais, madame, s'écria Boehmer étranglant de rage et de frayeur tout
ensemble, ce n'est pas moi qui ai signé ce reçu-là.
La reine recula en foudroyant cet homme de ses deux yeux flamboyants.
--Vous niez! dit-elle.
--Absolument.... Dussé-je laisser ici ma liberté, ma vie, je n'ai jamais
reçu le collier; je n'ai jamais signé ce reçu. Le billot serait ici, le
bourreau serait là, que je répéterais encore: non, Votre Majesté, ce
reçu n'est pas de moi.
--Alors, monsieur, dit la reine en pâlissant légèrement, je vous ai donc
volé, moi; j'ai donc votre collier, moi?
Boehmer fouilla dans son portefeuille et en tira une lettre qu'il tendit
à son tour à la reine....
--Je ne crois pas, madame, dit-il d'une voix respectueuse, mais altérée
par l'émotion, je ne crois pas que si Votre Majesté m'avait voulu rendre
le collier, elle eût écrit la reconnaissance que voici.
--Mais, s'écria la reine, qu'est-ce que ce chiffon? Je n'ai jamais écrit
cela, moi! Est-ce que c'est là mon écriture?
--C'est signé, dit Boehmer pulvérisé.
--_Marie-Antoinette de France_.... Vous êtes fou! Est-ce que je suis de
_France_, moi? Est-ce que je ne suis pas archiduchesse d'Autriche?
Est-ce qu'il n'est pas absurde que j'aie écrit cela! Allons donc,
monsieur Boehmer, le piège est trop grossier; allez-vous-en le dire à
vos faussaires.
--À mes faussaires... balbutia le joaillier, qui faillit s'évanouir en
entendant ces paroles. Votre Majesté me soupçonne, moi, Boehmer?
--Vous me soupçonnez bien, moi, Marie-Antoinette! dit la reine avec
hauteur.
--Mais cette lettre, objecta-t-il encore en désignant le papier qu'elle
tenait toujours.
--Et ce reçu, répliqua-t-elle, en lui montrant le papier qu'il n'avait
pas quitté.
Boehmer fut obligé de s'appuyer sur un fauteuil; le parquet
tourbillonnait sous lui. Il aspirait l'air à grands flots, et la couleur
pourprée de l'apoplexie remplaçait la livide pâleur de la défaillance.
--Rendez-moi mon reçu, dit la reine, je le tiens pour bon, et reprenez
votre lettre signée _Antoinette de France_; le premier procureur vous
dira ce que cela vaut.
En lui ayant jeté le billet, après avoir arraché le reçu de ses mains,
elle tourna le dos et passa dans une pièce voisine, abandonnant à lui
seul le malheureux qui n'avait plus une idée, et qui, contre toute
étiquette, se laissa tomber dans un fauteuil.
Cependant, après quelques minutes qui servirent à le remettre, il
s'élança, tout étourdi, de l'appartement, et vint retrouver Bossange,
auquel il raconta l'aventure, de façon à se faire soupçonner fort par
son associé.
Mais il répéta si bien et tant de fois son dire, que Bossange commença à
arracher sa perruque, tandis que Boehmer arrachait ses cheveux, ce qui
fit, pour les gens qui passaient et dont le regard plongea dans la
voiture, le spectacle le plus douloureux et le plus comique à la fois.
Cependant, comme on ne peut passer une journée entière dans un carrosse;
comme, après s'être arraché cheveux ou perruque on trouve le crâne, et
que sous le crâne sont ou doivent être les idées, les deux joailliers
trouvèrent celle de se réunir pour forcer, s'il était possible, la porte
de la reine, et obtenir quelque chose qui ressemblât à une explication.
Ils s'acheminaient donc vers le château, dans un état à faire pitié,
lorsqu'ils furent rencontrés par un des officiers de la reine qui les
mandait l'un ou l'autre. Qu'on pense de leur joie et de leur
empressement à obéir.
Ils furent introduits sans retard.
Chapitre LXXIV
Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis
La reine paraissait attendre impatiemment; aussi, dès qu'elle aperçut
les joailliers:
--Ah! voici monsieur Bossange, dit-elle vivement; vous avez pris du
renfort, Boehmer, tant mieux.
Boehmer n'avait rien à dire; il pensait beaucoup. Ce qu'on a de mieux à
faire en pareil cas, c'est de procéder par le geste; Boehmer se jeta aux
pieds de Marie-Antoinette.
Le geste était expressif.
Bossange l'imita comme son associé.
--Messieurs, dit la reine, je suis calme à présent, et je ne m'irriterai
plus. Il m'est venu d'ailleurs une idée qui modifie mes sentiments à
votre égard. Nul doute qu'en cette affaire nous ne soyons, vous et moi,
dupes de quelque petit mystère... qui n'est plus un mystère pour moi.
--Ah! madame! s'écria Boehmer enthousiasmé par ces paroles de la reine,
vous ne me soupçonnez donc plus... d'avoir fait.... Oh! le vilain mot à
prononcer que celui de faussaire!
--Il est aussi dur pour moi de l'entendre, je vous prie de le croire,
que pour vous de le prononcer, dit la reine. Je ne vous soupçonne plus,
non.
--Votre Majesté soupçonne-t-elle quelqu'un alors?
--Répondez à mes questions. Vous dites que vous n'avez plus les
diamants?
--Nous ne les avons plus, répondirent ensemble les deux joailliers.
--Peu vous importe de savoir à qui je les avais remis pour vous, cela me
regarde. Est-ce que vous n'avez pas vu... madame la comtesse de La
Motte?
--Pardonnez, madame, nous l'avons vue....
--Et elle ne vous a rien donné... de ma part?
--Non, madame. Madame la comtesse nous a dit seulement: Attendez.
--Mais cette lettre de moi, qui l'a remise?
--Cette lettre? répliqua Boehmer; celle que Votre Majesté a eue dans les
mains, celle-ci, c'est un messager inconnu qui l'a apportée chez nous
pendant la nuit.
Et il montrait la fausse lettre.
--Ah! ah! fit la reine, bien; vous voyez qu'elle ne vient pas
directement de moi.
Elle sonna, un valet de pied parut....
--Qu'on fasse mander madame la comtesse de La Motte, dit tranquillement
la reine. Et, continua-t-elle avec le même calme, vous n'avez vu
personne, vous n'avez pas vu monsieur de Rohan?
--Monsieur de Rohan, si fait, madame, il est venu nous rendre visite et
s'informer....
--Très bien! répliqua la reine; n'allons pas plus loin; du moment que
monsieur le cardinal de Rohan se trouve encore mêlé à cette affaire,
vous auriez tort de vous désespérer. Je devine: madame de La Motte, en
vous disant ce mot: _Attendez_, aura voulu.... Non, je ne devine rien et
je ne veux rien deviner.... Allez seulement trouver monsieur le cardinal,
et lui racontez ce que vous venez de me dire; ne perdez pas de temps, et
ajoutez que je sais tout.
Les joailliers, ranimés par cette petite flamme d'espérance, échangèrent
entre eux un regard moins effrayé.
Bossange seul, qui voulait placer son mot, se hasarda bien bas à dire:
--Que, cependant, la reine avait entre les mains un faux reçu, et qu'un
faux est un crime.
Marie-Antoinette fronça le sourcil.
--Il est vrai, dit-elle, que si vous n'avez pas reçu le collier, cet
écrit constitue un faux. Mais pour constater le faux, il est
indispensable que je vous confronte avec la personne que j'ai chargée de
vous remettre les diamants.
--Quand Votre Majesté voudra, s'écria Bossange; nous ne craignons pas la
lumière, nous autres honnêtes marchands.
--Alors, allez chercher la lumière auprès de monsieur le cardinal, lui
seul peut nous éclairer dans tout ceci.
--Et Votre Majesté nous permettra de lui rapporter la réponse? demanda
Boehmer.
--Je serai instruite avant vous, dit la reine, c'est moi qui vous
tirerai d'embarras. Allez.
Elle les congédia, et lorsqu'ils furent partis, se livrant à toute son
inquiétude, elle envoya courrier sur courrier à madame de La Motte.
Nous ne la suivrons pas dans ses recherches et dans ses soupçons, nous
l'abandonnerons, au contraire, pour mieux courir avec les joailliers
au-devant de cette vérité si désirée.
Le cardinal était chez lui, lisant avec une rage impossible à décrire
une petite lettre que madame de La Motte venait de lui envoyer,
disait-elle, de Versailles. La lettre était dure, elle ôtait tout espoir
au cardinal; elle le sommait de ne plus songer à rien; elle lui
interdisait de reparaître familièrement à Versailles; elle faisait appel
à sa loyauté, pour ne pas renouer des relations _devenues impossibles_.
En relisant ces mots, le prince bondissait; il épelait les caractères un
à un; il semblait demander compte au papier des duretés dont le
chargeait une main cruelle.
--Coquette, capricieuse, perfide, s'écriait-il dans son désespoir; oh!
je me vengerai.
Il accumulait alors toutes les pauvretés qui soulagent les coeurs
faibles dans leurs douleurs d'amour, mais qui ne les guérissent pas de
l'amour lui-même.
--Voilà, disait-il, quatre lettres qu'elle m'écrit, toutes plus
injustes, toutes plus tyranniques les unes que les autres. Elle m'a pris
par caprice, moi! C'est une humiliation qu'à peine je lui pardonnerais,
si elle ne me sacrifiait à un caprice nouveau.
Et le malheureux abusé relisait avec la ferveur de l'espoir toutes les
lettres, étayées dans leur rigueur avec un art de proportion
impitoyable.
La dernière était un chef-d'oeuvre de barbarie, le coeur du pauvre
cardinal en était percé à jour, et cependant il aimait à un point tel
que, par esprit de contradiction, il se délectait à lire, à relire ces
froides duretés rapportées de Versailles, selon madame de La Motte.
C'est à ce moment que les joailliers se présentèrent à son hôtel.
Il fut bien surpris de voir leur insistance à forcer la consigne. Il
chassa trois fois son valet de chambre qui revint une quatrième fois à
la charge, en disant que Boehmer et Bossange avaient déclaré ne vouloir
se retirer que s'ils y étaient contraints par la force.
--Que veut dire ceci? pensa le cardinal. Faites-les entrer.
Ils entrèrent. Leurs visages bouleversés témoignaient du rude combat
qu'ils avaient eu à soutenir moralement et physiquement. S'ils étaient
demeurés vainqueurs dans l'un de ces combats, les malheureux avaient été
battus dans l'autre. Jamais cerveaux plus détraqués n'avaient été
appelés à fonctionner devant un prince de l'église.
--Et d'abord, cria le cardinal en les voyant, qu'est-ce que cette
brutalité, messieurs les joailliers, est-ce qu'on vous doit quelque
chose ici?
Le ton de ce début glaça de frayeur les deux associés.
--Est-ce que les scènes de là-bas vont recommencer? dit Boehmer du coin
de l'oeil à son associé.
--Oh! non pas, non pas, répondit ce dernier en assujettissant sa
perruque par un mouvement très belliqueux, quant à moi, je suis décidé à
tous les assauts.
Et il fit un pas presque menaçant, pendant que Boehmer, plus prudent,
restait en arrière.
Le cardinal les crut fous et le leur dit nettement.
--Monseigneur, fit le désespéré Boehmer en hachant chaque syllabe avec
un soupir, justice, miséricorde! épargnez-nous la rage, et ne nous
forcez pas à manquer de respect au plus grand, au plus illustre prince.
--Messieurs, ou vous n'êtes pas fous, et alors on vous jettera par les
fenêtres, dit le cardinal, ou vous êtes fous, et alors on vous mettra
tout simplement à la porte. Faites votre choix.
--Monseigneur, nous ne sommes pas fous, nous sommes volés!
--Qu'est-ce que cela me fait à moi, reprit monsieur de Rohan; je ne suis
pas lieutenant de police.
--Mais vous avez eu le collier entre les mains, monseigneur, dit Boehmer
en sanglotant; vous irez déposer en justice, monseigneur, vous irez....
--J'ai eu le collier? dit le prince.... C'est donc ce collier qui a été
volé!
--Oui, monseigneur.
--En bien! que dit la reine? s'écria le cardinal, en faisant un
mouvement d'intérêt.
--La reine nous a envoyés à vous, monseigneur.
--C'est bien aimable à Sa Majesté. Mais que puis-je faire à cela, mes
pauvres gens?
--Vous pouvez tout, monseigneur; vous pouvez dire ce qu'on en a fait.
--Moi?
--Sans doute.
--Mon cher monsieur Boehmer, vous pourriez me tenir un pareil langage si
j'étais de la bande des voleurs qui ont pris le collier à la reine.
--Ce n'est pas à la reine que le collier a été pris.
--À qui donc? mon Dieu!
--La reine nie l'avoir eu en sa possession.
--Comment, elle nie! fit le cardinal avec hésitation; puisque vous avez
un reçu d'elle.
--La reine dit que le reçu est faux.
--Allons donc! s'écria le cardinal, vous perdez la tête, messieurs.
--Est-ce vrai? dit Boehmer à Bossange, qui répondit par un triple
assentiment.
--La reine a nié, dit le cardinal, parce qu'il y avait quelqu'un chez
elle quand vous lui parlâtes.
--Personne, monseigneur; mais ce n'est pas tout.
--Quoi donc encore?
--Non seulement la reine a nié, non seulement elle a prétendu que la
reconnaissance est fausse; mais elle nous a montré un reçu de nous
prouvant que nous avons repris le collier.
--Un reçu de vous, dit le cardinal. Et ce reçu....
--Est faux, comme l'autre, monsieur le cardinal, vous le savez bien.
--Faux.... Deux faux.... Et vous dites que je le sais bien?
--Assurément, puisque vous êtes venu pour nous confirmer dans ce que
nous avait dit madame de La Motte; car vous, vous saviez bien que nous
avions bien vendu le collier, et qu'il était aux mains de la reine.
--Voyons, dit le cardinal en passant une main sur son front, voici des
choses bien graves, ce me semble. Entendons-nous un peu. Voici mes
opérations avec vous.
--Oui, monseigneur.
--D'abord achat fait par moi pour le compte de Sa Majesté d'un collier
sur lequel je vous ai payé deux cent cinquante mille livres.
--C'est vrai, monseigneur.
--Ensuite, vente souscrite directement par la reine, vous me l'avez dit,
du moins, aux termes fixés par elle et sur la responsabilité de sa
signature?
--De sa signature.... Vous dites que c'est la signature de la reine,
n'est-ce pas, monseigneur?
--Montrez-la-moi.
--La voici.
Les joailliers tirèrent la lettre de leur portefeuille. Le cardinal y
jeta les yeux.
--Eh mais! s'écria-t-il, vous êtes des enfants... _Marie-Antoinette de
France_.... Est-ce que la reine n'est pas une fille de la maison
d'Autriche? Vous êtes volés: l'écriture et la signature, tout est faux!
--Mais alors, s'écrièrent les joailliers au comble de l'exaspération,
madame de La Motte doit connaître le faussaire et le voleur?
La vérité de cette assertion frappa le cardinal.
--Appelons madame de La Motte, dit-il fort troublé.
Et il sonna comme avait fait la reine.
Ses gens s'élancèrent à la poursuite de Jeanne, dont le carrosse ne
pouvait encore être très loin.
Cependant Boehmer et Bossange se blottissant comme des lièvres au gîte,
dans les promesses de la reine, répétaient:
--Où est le collier? Où est le collier?
--Vous allez me faire devenir sourd, dit le cardinal avec humeur. Le
sais-je moi, où est votre collier? Je l'ai remis moi-même à la reine,
voilà tout ce que je sais.
--Le collier! si nous n'avons pas l'argent; le collier! répétaient les
deux marchands.
--Messieurs, cela ne me regarde pas, répéta le cardinal hors de lui, et
prêt à jeter ces deux créanciers à la porte.
--Madame de La Motte! madame la comtesse! crièrent Boehmer et Bossange,
enroués à force de désespoir, c'est elle qui nous a perdus.
--Madame de La Motte est d'une probité que je vous défends de suspecter,
sous peine d'être roués dans mon hôtel.
--Enfin, il y a un coupable, dit Boehmer d'un ton lamentable, ces deux
faux ont été faits par quelqu'un?
--Est-ce par moi? dit monsieur de Rohan avec hauteur.
--Monseigneur, nous ne voulons pas le dire, certes.
--Eh bien, alors?
--Enfin, monseigneur, une explication, au nom du ciel.
--Attendez que j'en aie une moi-même.
--Mais, monseigneur, que répondre à la reine, car Sa Majesté crie aussi
bien haut contre vous.
--Et que dit-elle?
--Elle dit que c'est vous ou madame de La Motte qui avez le collier, non
pas elle.
--Eh bien! fit le cardinal, pâle de honte et de colère, allez dire à la
reine que.... Non, ne lui dites rien. Assez de scandale comme cela. Mais
demain... demain, entendez-vous, j'officie à la chapelle de Versailles;
venez, vous me verrez m'approcher de la reine, lui parler, lui demander
si elle n'a pas le collier en sa possession, et vous entendrez ce
qu'elle répondra; si, en face de moi, elle nie... alors, messieurs, je
suis Rohan, je paierai!
Et sur ces mots prononcés avec une grandeur dont la simple prose ne peut
donner une idée, le prince congédia les deux associés qui partirent à
reculons en se touchant le coude.
--À demain donc, balbutia Boehmer, n'est-ce pas, monseigneur?
--À demain, onze heures du matin, à la chapelle de Versailles, répondit
le cardinal.
Chapitre LXXV
Escrime et diplomatie
Le lendemain entrait à Versailles, vers dix heures, une voiture aux
armes de monsieur de Breteuil.
Ceux des lecteurs de ce livre qui se rappellent l'histoire de Balsamo et
de Gilbert n'auront pas oublié que monsieur de Breteuil, rival et ennemi
personnel de monsieur de Rohan, guettait depuis longtemps toutes les
occasions de porter un coup mortel à son ennemi.
La diplomatie est en ceci d'autant supérieure à l'escrime, que, dans
cette dernière science, une riposte bonne ou mauvaise doit être fournie
en une seconde, tandis que les diplomates ont quinze ans, plus s'il le
faut, pour combiner le coup qu'ils rendent et le faire le plus mortel
possible.
Monsieur de Breteuil avait fait demander, une heure avant, audience au
roi, et il trouva Sa Majesté qui s'habillait pour aller à la messe.
--Un temps superbe, dit Louis XVI tout joyeux, dès que le diplomate
entra dans son cabinet; un vrai temps d'Assomption: voyez donc, il n'y a
pas un nuage au ciel.
--Je suis bien désolé, sire, d'apporter un nuage à votre tranquillité,
répondit le ministre.
--Allons! s'écria le roi en renfrognant sa bonne mine, voilà que la
journée commence mal; qu'y a-t-il?
--Je suis bien embarrassé, sire, pour vous conter cela, d'autant que ce
n'est pas, au premier abord, une affaire du ressort de mon ministère.
C'est une sorte de vol, et cela regarderait le lieutenant de police.
--Un vol! fit le roi. Vous êtes garde des Sceaux, et les voleurs
finissent toujours par rencontrer la justice. Cela regarde monsieur le
garde des Sceaux; vous l'êtes, parlez.
--Eh bien, sire, voici ce dont il s'agit. Votre Majesté a entendu parler
d'un collier de diamants?
--Celui de monsieur Boehmer.
--Oui, sire.
--Celui que la reine a refusé?
--Précisément.
--Refus qui m'a valu un beau vaisseau: le _Suffren_, dit le roi en se
frottant les mains.
--Eh bien! sire, dit le baron de Breteuil, insensible à tout le mal
qu'il allait faire, ce collier a été volé.
--Ah! tant pis, tant pis, dit le roi. C'était cher; mais les diamants
sont reconnaissables. Les couper serait perdre le fruit du vol. On les
laissera entiers, la police les retrouvera.
--Sire, interrompit le baron de Breteuil, ce n'est pas un vol ordinaire.
Il s'y mêle des bruits.
--Des bruits! que voulez-vous dire?
--Sire, on prétend que la reine a gardé le collier.
--Comment, gardé? C'est en ma présence qu'elle l'a refusé, sans même le
vouloir regarder. Folies, absurdités, baron; la reine n'a pas gardé le
collier.
--Sire, je ne me suis pas servi du mot propre; les calomnies sont
toujours si aveugles à l'égard des souverains, que l'expression est trop
blessante pour les oreilles royales. Le mot gardé....
--Ah çà! monsieur de Breteuil, dit le roi avec un sourire, on ne dit
pas, je suppose, que la reine ait volé le collier de diamants.
--Sire, dit vivement monsieur de Breteuil, on dit que la reine a repris
en dessous le marché rompu devant vous par elle; on dit, et ici je n'ai
pas besoin de répéter à Votre Majesté combien mon respect et mon
dévouement méprisent ces infâmes suppositions; on dit donc que les
joailliers ont, de Sa Majesté la reine, un reçu attestant qu'elle garde
le collier.
Le roi pâlit.
--On dit cela! répéta-t-il, que ne dit-on pas? mais cela m'étonne, après
tout, s'écria-t-il. La reine aurait acheté en dessous main le collier
que je ne la blâmerais point. La reine est une femme, le collier est une
pièce rare et merveilleuse.
«Dieu merci! la reine peut dépenser un million et demi à sa toilette, si
elle l'a voulu. Je l'approuverai, elle n'aura eu qu'un tort, celui de me
taire son désir. Mais ce n'est pas au roi de se mêler dans cette
affaire; elle regarde le mari. Le mari grondera sa femme s'il veut, ou
s'il peut, je ne reconnais à personne le droit d'intervenir, même avec
une médisance.
Le baron s'inclina devant ces paroles si nobles et si vigoureuses du
roi. Mais Louis XVI n'avait que l'apparence de la fermeté. Un moment
après l'avoir manifestée, il redevenait flottant, inquiet.
--Et puis, dit-il, que parlez-vous de vol?... Vous avez dit vol, ce me
semble?... S'il y avait vol, le collier ne serait point dans les mains
de la reine. Soyons logiques.
--Votre Majesté m'a glacé avec sa colère, dit le baron, et je n'ai pu
achever.
--Oh! ma colère!... Moi, en colère!... Pour cela, baron... baron....
Et le bon roi se mit à rire bruyamment.
--Tenez, continuez, et dites-moi tout; dites-moi même que la reine a
vendu le collier à des juifs. Pauvre femme, elle a souvent besoin
d'argent, et je ne lui en donne pas toujours.
--Voilà précisément ce que j'allais avoir l'honneur de dire à Votre
Majesté. La reine avait fait demander, il y a deux mois, cinq cent mille
livres par monsieur de Calonne, et Votre Majesté a refusé de signer.
--C'est vrai.
--Eh bien! sire, cet argent, _dit-on_, devait servir à payer le premier
quartier des échéances souscrites pour l'achat du collier. La reine
n'ayant pas eu d'argent a refusé de payer.
--Eh bien? dit le roi, intéressé peu à peu, comme il arrive quand au
doute succède un commencement de vraisemblance.