--Vous savez que vous avez ici beaucoup d'ennui.

--Oui, hélas!

--Et que pour vous distraire vous aviez désiré sortir.

--Ce à quoi vous m'avez aidée si amicalement.

--Vous savez aussi que je vous avais parlé de cet officier du gobelet,

un peu fou, mais très aimable, qui est amoureux de la reine, à qui vous

ressemblez un peu.

--Oui, je le sais.

--J'ai eu la faiblesse de vous proposer un divertissement innocent qui

consistait à nous amuser du pauvre garçon, et à le mystifier en lui

faisant croire à un caprice de la reine pour lui.

--Hélas! soupira Oliva.

--Je ne vous rappellerai pas les deux premières promenades que nous

fîmes la nuit, dans le jardin de Versailles, en compagnie de ce pauvre

garçon.

Oliva soupira encore.

--De ces deux nuits pendant lesquelles vous avez si bien joué votre

petit rôle que notre amant a pris la chose au sérieux.

--C'était peut-être mal, dit Oliva bien bas; car, en effet, nous le

trompions, et il ne le mérite pas; c'est un bien charmant cavalier.

--N'est-ce pas?

--Oh! oui.

--Mais attendez, le mal n'est pas encore là. Lui avoir donné une rose,

vous être laissé appeler majesté, avoir donné vos mains à baiser, ce

sont là des espiègleries.... Mais... ma petite Oliva, il paraît que ce

n'est pas tout.

Oliva rougit si fort que, sans la nuit profonde, Jeanne eût été forcée

de s'en apercevoir. Il est vrai qu'en femme d'esprit elle regardait le

chemin et non pas sa compagne.

--Comment... balbutia Nicole. En quoi... n'est-ce pas tout?

--Il y a eu une troisième entrevue, dit Jeanne.

--Oui, fit Oliva en hésitant; vous le savez, puisque vous y étiez.

--Pardon, chère amie, j'étais, comme toujours, à distance, guettant ou

faisant semblant de guetter pour donner plus de vérité à votre rôle. Je

n'ai donc pas vu ni entendu ce qui s'est passé dans cette grotte. Je ne

sais que ce que vous m'en avez raconté. Or, vous m'avez raconté, en

revenant, que vous vous étiez promenée, que vous aviez causé, que les

roses et les mains baisées avaient continué leur jeu. Moi, je crois tout

ce qu'on me dit, chère petite.

--Eh bien!... mais... fit en tremblant Oliva.

--Eh bien! ma toute aimable, il paraît que notre fou en dit plus que la

prétendue reine ne lui en a accordé.

--Quoi?

--Il paraît qu'enivré, étourdi, éperdu, il s'est vanté d'avoir obtenu de

la reine une preuve irrécusable d'amour partagé. Ce pauvre diable est

fou, décidément.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Oliva.

--Il est fou, d'abord parce qu'il ment, n'est-ce pas? dit Jeanne.

--Certes... balbutia Oliva.

--Vous n'eussiez pas, ma chère petite, voulu vous exposer à un danger

aussi terrible sans me le dire.

Oliva frissonna de la tête aux pieds.

--Quelle apparence, continua la terrible amie, que vous, qui aimez

monsieur Beausire, et qui m'avez pour compagne; que vous, qui êtes

courtisée par monsieur le comte de Cagliostro, et qui refusez ses soins,

vous ayez été, par caprice, donner à ce fou le droit... de... dire?...

Non, il a perdu la tête, je n'en démords pas.

--Enfin, s'écria Nicole, quel danger? Voyons!

--Le voici. Nous avons affaire à un fou, c'est-à-dire à un homme qui ne

craint rien et qui ne ménage rien. Tant qu'il ne s'agissait que d'une

rose donnée, que d'une main baisée, rien à dire; une reine a des roses

dans son parc, elle a des mains à la disposition de tous ses sujets;

mais, s'il était vrai qu'à la troisième entrevue.... Ah! ma chère enfant,

je ne ris plus depuis que j'ai cette idée-là.

Oliva sentit ses dents se serrer de peur.

--Qu'arrivera-t-il donc, ma bonne amie? demanda-t-elle.

--Il arrivera d'abord que vous n'êtes pas la reine, pas que je sache, du

moins.

--Non.

--Et que, ayant usurpé la qualité de Sa Majesté pour commettre une...

légèreté de ce genre....

--Eh bien?

--Eh bien, cela s'appelle lèse-majesté. On mène les gens bien loin avec

ce mot-là.

Oliva cacha son visage dans ses mains.

--Après tout, continua Jeanne, comme vous n'avez pas fait ce dont il se

vante, vous en serez quitte pour le prouver. Les deux légèretés

précédentes seront punies de deux à quatre années de prison, et du

bannissement.

--Prison! bannissement! s'écria Oliva effarée.

--Ce n'est pas irréparable; mais moi je vais toujours prendre mes

précautions et me mettre à l'abri.

--Vous seriez inquiétée aussi?

--Parbleu! Est-ce qu'il ne me dénoncera pas tout de suite, cet insensé?

Ah! ma pauvre Oliva! c'est une mystification qui nous aura coûté cher.

Oliva se mit à fondre en larmes.

--Et moi, moi, dit-elle, qui ne puis jamais rester un moment tranquille!

Oh! esprit enragé! Oh! démon! Je suis possédée, voyez-vous. Après ce

malheur, j'en irai encore chercher un autre.

--Ne vous désespérez pas, tâchez seulement d'éviter l'éclat.

--Oh! comme je vais me renfermer chez mon protecteur. Si j'allais tout

lui avouer?

--Jolie idée! Un homme qui vous élève à la brochette, en vous

dissimulant son amour; un homme qui n'attend qu'un mot de vous pour vous

adorer, et auquel vous irez dire que vous avez commis cette imprudence

avec un autre. Je dis imprudence, notez bien cela; sans compter ce qu'il

soupçonnera.

--Mon Dieu! vous avez raison.

--Il y a plus: le bruit de cela va se répandre, la recherche des

magistrats éveillera les scrupules de votre protecteur. Qui sait si,

pour se mettre bien en cour, il ne vous livrera pas?

--Oh!

--Admettons qu'il vous chasse purement et simplement, que

deviendrez-vous?

--Je sais que je suis perdue.

--Et monsieur de Beausire, quand il apprendra cela, dit lentement

Jeanne, en étudiant l'effet de ce dernier coup.

Oliva bondit. D'un coup violent elle démolit tout l'édifice de sa

coiffure.

--Il me tuera. Oh! non, murmura-t-elle, je me tuerai moi-même.

Puis se tournant vers Jeanne.

--Vous ne pouvez pas me sauver, dit-elle avec désespoir, non, puisque

vous êtes perdue vous-même.

--J'ai, répliqua Jeanne, au fond de la Picardie, un petit coin de terre,

une ferme. Si l'on pouvait sans être vue gagner ce refuge avant l'éclat,

peut-être resterait-il une chance?

--Mais ce fou, il vous connaît, il vous trouvera toujours bien.

--Oh! vous partie, vous cachée, vous introuvable, je ne craindrais plus

le fou. Je lui dirais tout haut: Vous êtes un insensé d'avancer de

pareilles choses, prouvez-les: ce qui lui serait impossible; tout bas je

lui dirais: Vous êtes un lâche!

--Je partirai quand et comme il vous plaira, dit Oliva.

--Je crois que c'est sage, répliqua Jeanne.

--Faut-il partir tout de suite?

--Non, attendez que j'aie préparé toutes choses pour le succès.

Cachez-vous, ne vous montrez pas, même à moi. Déguisez-vous même en

regardant dans votre miroir.

--Oui, oui, comptez sur moi, chère amie.

--Et pour commencer, rentrons; nous n'avons plus rien à nous dire.

--Rentrons. Combien vous faut-il de temps pour vos préparatifs?

--Je ne sais; mais faites attention à une chose: d'ici au jour de votre

départ, je ne me montrerai pas à ma fenêtre. Si vous m'y voyez, comptez

que ce sera pour le jour même, et tenez-vous prête.

--Oui, merci, ma bonne amie.

Elles retournèrent lentement vers la rue Saint-Claude, Oliva n'osant

plus parler à Jeanne, Jeanne songeant trop profondément pour parler à

Oliva.

En arrivant, elles s'embrassèrent; Oliva demanda humblement pardon à son

amie de tout ce qu'elle avait causé de malheurs avec son étourderie.

--Je suis femme, répliqua madame de La Motte, en parodiant le poète

latin, et toute faiblesse de femme m'est familière.

Chapitre LXXII

La fuite

Ce qu'avait promis Oliva, elle le tint.

Ce qu'avait promis Jeanne, elle le fit.

Dès le lendemain, Nicole avait complètement dissimulé son existence à

tout le monde, nul ne pouvait soupçonner qu'elle habitait la maison et

la rue Saint-Claude.

Toujours abritée derrière un rideau ou derrière un paravent, toujours

calfeutrant la fenêtre, en dépit des rayons de soleil qui venaient

joyeusement y mordre.

Jeanne, qui, de son côté, préparait tout, sachant que le lendemain

devait amener l'échéance du premier paiement de cinq cent mille livres,

Jeanne s'arrangeait de façon à ne laisser derrière elle aucun endroit

sensible pour le moment où la bombe éclaterait.

Ce moment terrible était le dernier but de ses observations.

Elle avait calculé sagement l'alternative d'une fuite qui était facile,

mais cette fuite c'était l'accusation la plus positive.

Rester, rester immobile comme le duelliste sous le coup de l'adversaire;

rester avec la chance de tomber, mais aussi avec la chance de tuer son

ennemi, telle fut la détermination de la comtesse.

Voilà pourquoi, dès le lendemain de son entrevue avec Oliva, elle se

montra vers deux heures à sa fenêtre, pour indiquer à la fausse reine

qu'il était temps de s'apprêter le soir à prendre du champ.

Dire la joie, dire la terreur d'Oliva, ce serait impossible. Nécessité

de s'enfuir signifiait danger; possibilité de fuir signifiait salut.

Elle se mit à envoyer un baiser éloquent à Jeanne, puis fit ses

préparatifs en mettant dans son petit paquet quelque peu des effets

précieux de son protecteur.

Jeanne, après son signal, disparut de chez elle pour s'occuper de

trouver le carrosse auquel on remettrait la chère destinée de

mademoiselle Nicole.

Et puis ce fut tout--tout ce que le plus curieux observateur eût pu

démêler parmi les indices ordinairement significatifs de l'intelligence

des deux amies.

Rideaux fermés, fenêtre close, lumière tardivement errante. Puis, on ne

sait trop quels frôlements, quels bruits mystérieux, quels

bouleversements auxquels succéda l'ombre avec le silence.

Onze heures du soir sonnaient à Saint-Paul, et le vent de la rivière

amenait les coups lugubrement espacés jusqu'à la rue Saint-Claude,

lorsque Jeanne arriva dans la rue Saint-Louis avec une chaise de poste

attelée de trois vigoureux chevaux.

Sur le siège de cette chaise, un homme enveloppé dans un manteau

indiquait l'adresse au postillon.

Jeanne tira cet homme par le bord de son manteau, le fit arrêter au coin

de la rue du Roi-Doré.

L'homme vint parler à la maîtresse.

--Que la chaise reste ici, mon cher monsieur Réteau, dit Jeanne; une

demi-heure suffira. J'amènerai ici quelqu'un qui montera dans la

voiture, et que vous ferez mener en payant doubles guides à ma petite

maison d'Amiens.

--Oui, madame la comtesse.

--Là, vous remettrez cette personne à mon métayer Fontaine, qui sait ce

qui lui reste à faire.

--Oui, madame.

--J'oubliais... vous êtes armé, mon cher Réteau?

--Oui, madame.

--Cette dame est menacée par un fou.... Peut-être voudra-t-on l'arrêter

en chemin....

--Que ferai-je?

--Vous ferez feu sur quiconque empêcherait votre marche.

--Oui, madame.

--Vous m'avez demandé vingt louis de gratification pour ce que vous

savez, j'en donnerai cent, et je paierai le voyage que vous allez faire

à Londres, où vous m'attendrez avant trois mois.

--Oui, madame.

--Voici les cent louis. Je ne vous verrai sans doute plus, car il est

prudent pour vous de gagner Saint-Valery et de vous embarquer

sur-le-champ pour l'Angleterre.

--Comptez sur moi.

--C'est pour vous.

--C'est pour nous, dit monsieur Réteau en baisant la main de la

comtesse. Ainsi, j'attends.

--Et moi, je vais vous expédier la dame.

Réteau entra dans la chaise à la place de Jeanne, qui, d'un pied léger,

gagna la rue Saint-Claude et monta chez elle.

Tout dormait dans cet innocent quartier. Jeanne elle-même alluma la

bougie qui, levée au-dessus du balcon, devait être le signal pour Oliva

de descendre.

«Elle est fille de précaution», se dit la comtesse en voyant la fenêtre

sombre.

Jeanne leva et abaissa trois fois sa bougie.

Rien. Mais il lui sembla entendre comme un soupir ou un _oui_, lancé

imperceptiblement dans l'air, sous les feuillages de la fenêtre.

«Elle descendra sans avoir rien allumé, se dit Jeanne; ce n'est pas un

mal.»

Et elle descendit elle-même dans la rue.

La porte ne s'ouvrait pas. Oliva s'était sans doute embarrassée de

quelques paquets lourds ou gênants.

--La sotte, dit la comtesse en maugréant; que de temps perdu pour des

chiffons.

Rien ne venait. Jeanne alla jusqu'à la porte en face.

Rien. Elle écouta en collant son oreille aux clous de fer à large tête.

Un quart d'heure passa ainsi; la demie de onze heures sonna.

Jeanne s'écarta jusqu'au boulevard pour voir de loin si les fenêtres

s'éclairaient.

Il lui sembla voir se promener une clarté douce dans le vide des

feuilles sous les doubles rideaux.

--Que fait-elle! mon Dieu! que fait-elle, la petite misérable? Elle n'a

pas vu le signal, peut-être. Allons! du courage, remontons.

Et en effet, elle remonta chez elle pour faire jouer encore le

télégraphe de ses bougies.

Aucun signe ne répondit aux siens.

«Il faut, se dit Jeanne en froissant ses manchettes avec rage, il faut

que la drôlesse soit malade et ne puisse bouger. Oh! mais, qu'importe!

vive ou morte, elle partira ce soir.»

Elle descendit encore son escalier avec la précipitation d'une lionne

poursuivie. Elle tenait en main la clef qui tant de fois avait procuré à

Oliva la liberté nocturne.

Au moment de glisser cette clef dans la serrure de l'hôtel, elle

s'arrêta.

«Si quelqu'un était là-haut, près d'elle? pensa la comtesse.

«Impossible, j'entendrai les voix, et il sera temps de redescendre. Si

je rencontrais quelqu'un dans l'escalier.... Oh!»

Elle faillit reculer sur cette supposition périlleuse.

Le bruit du piétinement de ses chevaux sur le pavé sonore la décida.

--Sans péril, fit-elle, rien de grand! Avec de l'audace, jamais de

péril!

Elle fit tourner le pêne de la lourde serrure, et la porte s'ouvrit.

Jeanne connaissait les localités; son intelligence les lui eût révélées

lors même qu'en attendant Oliva chaque soir elle ne s'en fût pas rendu

compte. L'escalier étant à gauche, Jeanne se lança dans l'escalier.

Pas de bruit, pas de lumière, personne.

Elle arriva ainsi au palier de l'appartement de Nicole.

Là, sous la porte, on voyait la raie lumineuse; là, derrière cette

porte, on entendait le bruit d'un pas agité.

Jeanne, haletante, mais étranglant son souffle, écouta. On ne causait

pas. Oliva était donc bien seule, elle marchait, rangeait sans doute.

Elle n'était donc pas malade, et il ne s'agissait que d'un retard.

Jeanne gratta doucement le bois de la porte.

--Oliva! Oliva! dit-elle; amie! petite amie!...

Le pas s'approcha sur le tapis.

--Ouvrez! ouvrez! dit précipitamment Jeanne.

La porte s'ouvrit, un déluge de lumière inonda Jeanne, qui se trouva en

face d'un homme porteur d'un flambeau à trois branches. Elle poussa un

cri terrible en se cachant le visage.

--Oliva! dit cet homme, est-ce que ce n'est pas vous?

Et il leva doucement la mante de la comtesse.

--Madame la comtesse de La Motte, s'écria-t-il à son tour, avec un ton

de surprise admirablement naturel.

--Monsieur de Cagliostro! murmura Jeanne chancelante et près de

s'évanouir.

Parmi tous les dangers que Jeanne avait pu supposer, celui-là n'était

jamais apparu à la comtesse. Il ne se présentait pas bien effrayant au

premier abord, mais en réfléchissant un peu, en observant un peu l'air

sombre et la profonde dissimulation de cet homme étrange, le danger

devait paraître épouvantable.

Jeanne faillit perdre la tête, elle recula, elle eut envie de se

précipiter du haut en bas de l'escalier.

Cagliostro lui tendit poliment la main, en l'invitant à s'asseoir.

--À quoi dois-je l'honneur de votre visite, madame? dit-il d'une voix

assurée.

--Monsieur... balbutia l'intrigante, qui ne pouvait détacher ses yeux de

ceux du comte, je venais... je cherchais....

--Permettez, madame, que je sonne pour faire châtier ceux de mes gens

qui ont la maladresse, la grossièreté de laisser se présenter seule une

femme de votre rang.

Jeanne trembla. Elle arrêta la main du comte.

--Il faut, continua celui-ci imperturbablement, que vous soyez tombée à

ce drôle d'Allemand qui est mon suisse, et qui s'enivre. Il ne vous aura

pas connue. Il aura ouvert sa porte sans rien dire, sans rien faire; il

aura dormi après avoir ouvert.

--Ne le grondez pas, monsieur, articula plus librement Jeanne, qui ne

soupçonna pas le piège, je vous en prie.

--C'est bien lui qui a ouvert, n'est-ce pas, madame?

--Je crois que oui.... Mais vous m'avez promis de ne pas le gronder.

--Je tiendrai ma parole, dit le comte en souriant. Seulement, madame,

veuillez vous expliquer maintenant.

Et une fois cette échappée donnée, Jeanne, qu'on ne soupçonnait plus

d'avoir ouvert elle-même la porte, pouvait mentir sur l'objet de sa

visite. Elle n'y manqua pas.

--Je venais, dit-elle fort vite, vous consulter, monsieur le comte, sur

certains bruits qui courent.

--Quels bruits, madame?

--Ne me pressez pas, je vous prie, dit-elle en minaudant; ma démarche

est délicate....

«Cherche! Cherche! pensait Cagliostro; moi j'ai déjà trouvé.»

--Vous êtes un ami de Son Éminence monseigneur le cardinal de Rohan, dit

Jeanne.

«Ah! ah! pas mal, pensa Cagliostro. Va jusqu'au bout du fil que je

tiens; mais plus loin je te le défends.»

--Je suis en effet, madame, assez bien avec Son Éminence, dit-il.

--Et je venais, continua Jeanne, me renseigner prés de vous sur....

--Sur! dit Cagliostro avec une nuance d'ironie.

--Je vous ai dit que ma position est délicate, monsieur, n'en abusez

pas. Vous ne devez pas ignorer que monsieur de Rohan me témoigne quelque

affection, et je voudrais savoir jusqu'à quel point je puis compter....

Enfin, monsieur, vous lisez, dit-on, dans les plus épaisses ténèbres des

esprits et des coeurs.

--Encore un peu de clarté, madame, dit le comte, pour que je sache mieux

lire dans les ténèbres de votre coeur et de votre esprit.

--Monsieur, on dit que Son Éminence aime ailleurs; que Son Éminence aime

en haut lieu.... On dit même....

Ici Cagliostro fixa sur Jeanne, qui faillit tomber renversée, un regard

plein d'éclairs.

--Madame, dit-il, je lis en effet dans les ténèbres; mais pour bien

lire, j'ai besoin d'être aidé. Veuillez répondre aux questions que

voici:

«Comment êtes-vous venue me chercher ici? Ce n'est pas ici que je

demeure.

Jeanne frémit.

--Comment êtes-vous entrée ici? car il n'y a ni suisse ivre, ni valets,

dans cette partie de l'hôtel.

«Et si ce n'est pas moi que vous veniez chercher, qu'y cherchez-vous?

«Vous ne répondez pas? fit-il à la tremblante comtesse; je vais donc

aider votre intelligence.

«Vous êtes entrée avec une clef que je sens là dans votre poche; la

voici.

«Vous veniez chercher ici une jeune femme que, par bonté pure, je

cachais chez moi.

Jeanne chancela comme un arbre déraciné.

--Et... quand cela serait? dit-elle tout bas, quel crime aurais-je

commis? N'est-il pas permis à une femme de venir voir une femme?

Appelez-la, elle vous dira si notre amitié n'est pas avouable....

--Madame, interrompit Cagliostro, vous me dites cela parce que vous

savez bien qu'elle n'est plus ici.

--Qu'elle n'est plus ici!... s'écria Jeanne épouvantée. Oliva n'est plus

ici?

--Oh! fit Cagliostro, vous ignorez peut-être qu'elle est partie, vous

qui avez aidé à l'enlèvement?

--À l'enlèvement! moi! moi! s'écria Jeanne qui reprit espoir. On l'a

enlevée et vous m'accusez?

--Je fais plus, je vous convaincs, dit Cagliostro.

--Prouvez! fit impudemment la comtesse.

Cagliostro prit un papier sur une table et le montra:

«Monsieur et généreux protecteur, disait le billet adressé à Cagliostro,

pardonnez-moi de vous quitter; mais avant tout j'aimais monsieur de

Beausire; il vient, il m'emmène, je le suis. Adieu. Recevez l'expression

de ma reconnaissance.»

--Beausire!... dit Jeanne pétrifiée, Beausire.... Lui qui ne savait pas

l'adresse d'Oliva!

--Oh! que si fait, madame, répliqua Cagliostro en lui montrant un second

papier qu'il tira de sa poche; tenez, j'ai ramassé ce papier dans

l'escalier en venant ici rendre ma visite quotidienne. Ce papier sera

tombé des poches de monsieur Beausire.

La comtesse lut en frissonnant:

«Monsieur de Beausire trouvera mademoiselle Oliva rue Saint-Claude, au

coin du boulevard; il la trouvera et l'emmènera sur-le-champ. C'est une

amie bien sincère qui le lui conseille. Il est temps.»

--Oh! fit la comtesse en froissant le papier.

--Et il l'a emmenée, dit froidement Cagliostro.

--Mais qui a écrit ce billet? dit Jeanne.

--Vous, apparemment, vous l'amie sincère d'Oliva.

--Mais comment est-il entré ici? s'écria Jeanne, en regardant avec rage

son impassible interlocuteur.

--Est-ce qu'on n'entre pas avec votre clef? dit Cagliostro à Jeanne.

--Mais puisque je l'ai, monsieur Beausire ne l'avait pas.

--Quand on a une clef, on peut en avoir deux, répliqua Cagliostro en la

regardant en face.

--Vous avez là des pièces convaincantes, répondit lentement la comtesse,

tandis que moi je n'ai que des soupçons.

--Oh! j'en ai aussi, dit Cagliostro, et qui valent bien les vôtres,

madame.

En disant ces mots, il la congédia par un geste imperceptible.

Elle se mit à descendre; mais le long de cet escalier désert, sombre,

qu'elle avait monté, elle trouva vingt bougies et vingt laquais espacés,

devant lesquels Cagliostro l'appela hautement et à dix reprises: Madame

la comtesse de La Motte.

Elle sortit, soufflant la fureur et la vengeance, comme le basilic

souffle le feu et le poison.

Chapitre LXXIII

La lettre et le reçu

Le lendemain de ce jour était le dernier délai du paiement fixé par la

reine elle-même aux joailliers Boehmer et Bossange.

Comme la missive de Sa Majesté leur recommandait la circonspection, ils

attendirent que les cinq cent mille livres leur arrivassent.

Et comme chez tous les commerçants, si riches qu'ils soient, c'est une

grave affaire qu'une rentrée de cinq cent mille livres, les associés

préparèrent un reçu de la plus belle écriture de la maison.

Le reçu resta inutile; personne ne vint l'échanger contre les cinq cent

mille livres.

La nuit se passa fort cruellement pour les joailliers dans l'attente

d'un messager presque invraisemblable. Cependant la reine avait des

idées extraordinaires; elle avait besoin de se cacher; son courrier

n'arriverait peut-être qu'après minuit.

L'aube du lendemain détrompa Boehmer et Bossange de leurs chimères.

Bossange prit sa résolution et se rendit à Versailles dans un carrosse

au fond duquel l'attendait son associé.

Il demanda d'être introduit auprès de la reine. On lui répondit que s'il

n'avait pas de lettre d'audience, il n'entrerait pas.

Étonné, inquiet, il insista; et comme il savait son monde, et comme il

avait eu le talent de placer çà et là, dans les antichambres, quelque

petite pierre de rebut, on le protégea pour le mettre sur le passage de

Sa Majesté lorsqu'elle reviendrait de se promener dans Trianon.

En effet, Marie-Antoinette, toute frémissante encore de cette entrevue

avec Charny où elle s'était faite amante sans devenir maîtresse,

Marie-Antoinette revenait, le coeur plein de joie et l'esprit tout

radieux, lorsqu'elle aperçut la figure un peu contrite et toute

respectueuse de Boehmer.

Elle lui fit un sourire qu'il interpréta de la façon la plus heureuse,

et il se hasarda à demander un moment d'audience que la reine lui promit

pour deux heures, c'est-à-dire après son dîner. Il alla porter cette

excellente nouvelle à Bossange qui attendait dans la voiture, et qui,

souffrant d'une fluxion, n'avait pas voulu montrer à la reine une figure

disgracieuse.

--Nul doute, se dirent-ils, en commentant les moindres gestes, les

moindres mots de Marie-Antoinette, nul doute que Sa Majesté n'ait en son

tiroir la somme qu'elle n'aura pu avoir hier; elle a dit à deux heures,

parce que à deux heures elle sera seule.

Et ils se demandèrent, comme les compagnons de la fable, s'ils

emporteraient la somme en billets, en or ou en argent.

Deux heures sonnèrent, le joaillier fut à son poste; on l'introduisit

dans le boudoir de Sa Majesté.

--Qu'est-ce encore, Boehmer, dit la reine du plus loin qu'elle

l'aperçut, est-ce que vous voulez me parler bijoux? Vous avez du

malheur, vous savez?

Boehmer crut que quelqu'un était caché, que la reine avait peur d'être

entendue. Il prit donc un air d'intelligence pour répondre en regardant

autour de lui:

--Oui, madame.

--Que cherchez-vous là? dit la reine surprise. Vous avez quelque secret,

hein?

Il ne répondit rien, un peu suffoqué qu'il était par cette

dissimulation.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 13 / 27 段