bienveillance ni menace, commença par un salut que Philippe lui rendit
de loin.
Puis, fendant avec sa main le groupe qui l'entourait:
--Pardon, messieurs, dit Olivier; mais laissez-moi remplir un devoir de
politesse.
Et traversant l'espace compris entre la haie de droite et la haie de
gauche, il vint droit à Philippe qui ne bougeait pas.
--Monsieur de Taverney, dit-il en le saluant avec plus de civilité que
la première fois, je devais vous remercier de l'intérêt que vous avez
bien voulu prendre à ma santé, mais j'arrive seulement depuis hier.
Philippe rougit et le regarda, puis il baissa les yeux.
--J'aurai l'honneur, monsieur, continua Charny, de vous rendre visite
dès demain, et j'espère que vous ne m'aurez pas gardé rancune.
--Nullement, monsieur, répliqua Philippe.
Charny allait tendre sa main pour que Philippe y dépose la sienne,
lorsque le tambour annonça l'arrivée de la reine.
--Voici la reine, monsieur, dit lentement Philippe, sans avoir répondu
au geste amical de Charny.
Et il ponctua cette phrase par une révérence plus mélancolique que
froide.
Charny, un peu surpris, se hâta de rejoindre ses amis dans la haie à
droite.
Philippe demeura de son côté, comme s'il eût été en faction.
La reine approchait, on la vit sourire à plusieurs, prendre ou faire
prendre des places, car de loin elle avait aperçu Charny, et, ne le
quittant pas du regard, avec cette téméraire bravoure qu'elle mettait
dans ses amitiés, et que ses ennemis appelaient de l'impudeur, elle
prononça tout haut ces paroles:
--Demandez aujourd'hui, messieurs, demandez, je ne saurais rien refuser
aujourd'hui.
Charny fut pénétré jusqu'au fond du coeur par l'accent et par le sens de
ces mots magiques. Il tressaillit de plaisir, ce fut là son remerciement
à la reine.
Soudain, celle-ci fut tirée de sa douce mais dangereuse contemplation
par le bruit d'un pas, par le son d'une voix étrangère.
Le pas criait à sa gauche sur la dalle, la voix émue mais grave, disait:
--Madame!...
La reine aperçut Philippe; elle ne put réprimer un premier mouvement de
surprise en se voyant placée entre ces deux hommes, dont elle se
reprochait peut-être d'aimer trop l'un et pas assez l'autre.
--Vous! monsieur de Taverney, s'écria-t-elle en se remettant; vous! vous
avez quelque chose à me demander? Oh! parlez.
--Dix minutes d'audience au loisir de Votre Majesté, dit Philippe en
s'inclinant sans avoir désarmé la sévère pâleur de son front.
--À l'instant même, monsieur, répliqua la reine en jetant un regard
furtif sur Charny, qu'elle redoutait involontairement de voir si près de
son ancien adversaire; suivez-moi.
Et elle passa plus rapidement lorsqu'elle entendit le pas de Philippe
derrière le sien, et eut laissé Charny à sa place.
Elle continua cependant de faire sa moisson de lettres, de placets et de
suppliques, donna quelques ordres, et rentra chez elle.
Un quart d'heure après, Philippe était introduit dans la bibliothèque où
Sa Majesté recevait le dimanche.
--Ah! monsieur de Taverney, entrez, dit-elle en prenant le ton enjoué,
entrez et faites-moi de suite bon visage. Il faut vous le confesser,
j'ai une inquiétude chaque fois qu'un Taverney désire me parler. Vous
êtes de mauvais augure dans votre famille. Rassurez-moi vite, monsieur
de Taverney, en me disant que vous ne venez pas m'annoncer un malheur.
Philippe, plus pâle encore après ce préambule qu'il ne l'avait été
pendant la scène avec Charny, se contenta de répliquer, voyant combien
la reine mettait peu d'affection dans son langage:
--Madame, j'ai l'honneur d'affirmer à Votre Majesté que je ne lui
apporte cette fois qu'une bonne nouvelle.
--Ah! c'est une nouvelle! dit la reine.
--Hélas! oui, Votre Majesté.
--Ah! mon Dieu! répliqua-t-elle en reprenant cet air gai qui rendait
Philippe si malheureux, voilà que vous avez dit hélas! Pauvre que je
suis! dirait un Espagnol. Monsieur de Taverney a dit hélas!
--Madame, reprit gravement Philippe, deux mots vont rassurer si
pleinement Votre Majesté, que non seulement son noble front ne se
voilera pas aujourd'hui à l'approche d'un Taverney, mais ne se voilera
jamais par la faute d'un Taverney Maison-Rouge. À dater d'aujourd'hui,
madame, le dernier de cette famille à qui Votre Majesté avait daigné
accorder quelque faveur, va disparaître pour ne plus revenir à la cour
de France.
La reine, quittant soudain l'air enjoué qu'elle avait pris comme
ressource contre les émotions présumées de cette entrevue:
--Vous partez! s'écria-t-elle.
--Oui, Votre Majesté.
--Vous... aussi!
Philippe s'inclina.
--Ma soeur, madame, a déjà eu le regret de quitter Votre Majesté,
dit-il; moi, j'étais bien autrement inutile à la reine, et je pars.
La reine s'assit toute troublée en réfléchissant qu'Andrée avait demandé
ce congé éternel le lendemain d'une entrevue chez Louis, où monsieur de
Charny avait eu le premier indice de la sympathie qu'on ressentait pour
lui.
--Étrange! murmura-t-elle rêveuse, et elle n'ajouta plus un mot.
Philippe restait debout comme une statue de marbre, attendant le geste
qui congédie.
La reine sortant tout à coup de sa léthargie:
--Où allez-vous? dit-elle.
--Je veux aller rejoindre monsieur de La Pérouse, dit Philippe.
--Monsieur de La Pérouse est à Terre-Neuve en ce moment.
--J'ai tout préparé pour le rejoindre.
--Vous savez qu'on lui prédit une mort affreuse?
--Affreuse, je ne sais, dit Philippe, mais prompte, je le sais.
--Et vous partez?
Il sourit avec sa beauté si noble et si douce.
--C'est pour cela que je veux aller rejoindre La Pérouse, dit-il.
La reine retomba encore une fois dans son inquiet silence.
Philippe, encore une fois, attendit respectueusement.
Cette nature si noble et si brave de Marie-Antoinette se réveilla plus
téméraire que jamais.
Elle se leva, s'approcha du jeune homme, et lui dit en croisant ses bras
blancs sur sa poitrine:
--Pourquoi partez-vous?
--Parce que je suis très curieux de voyager, répondit-il doucement.
--Mais vous avez déjà fait le tour du monde, reprit la reine, dupe un
instant de ce calme héroïque.
--Du Nouveau Monde, oui, madame, continua Philippe, mais pas de l'ancien
et du nouveau ensemble.
La reine fit un geste de dépit et répéta ce qu'elle avait dit à Andrée.
--Race de fer, coeurs d'acier que ces Taverney. Votre soeur et vous,
vous êtes deux terribles gens, des amis qu'on finit par haïr. Vous
partez, non pas pour voyager, vous en êtes las, mais pour me quitter.
Votre soeur était, disait-elle, appelée par la religion, elle cache un
coeur de feu sous de la cendre. Enfin, elle a voulu partir, elle est
partie. Dieu la fasse heureuse! Vous! vous qui pourriez être heureux;
vous! vous voilà parti aussi. Quand je vous disais tout à l'heure que
les Taverney me portent malheur!
--Épargnez-nous, madame; si Votre Majesté daignait chercher mieux dans
nos coeurs, elle n'y verrait qu'un dévouement sans limites.
--Écoutez! s'écria la reine avec colère, vous êtes, vous, un quaker,
elle, une philosophe, des créatures impossibles; elle se figure le monde
comme un paradis, où l'on n'entre qu'à la condition d'être des saints;
vous, vous prenez le monde pour l'enfer, où n'entrent que les diables;
et tous deux vous avez fui le monde: l'un, parce que vous y trouvez ce
que vous ne cherchez pas; l'autre, parce que vous n'y trouvez pas ce que
vous cherchez. Ai-je raison? Eh! mon cher monsieur de Taverney, laissez
les humains être imparfaits, ne demandez aux familles royales que d'être
les moins imparfaites des races humaines; soyez tolérant, ou plutôt ne
soyez pas égoïste.
Elle accentua ces mots avec trop de passion. Philippe eut l'avantage.
--Madame, dit-il, l'égoïsme est une vertu, quand on s'en sert pour
rehausser ses adorations.
Elle rougit.
--Tout ce que je sais, dit-elle, c'est que j'aimais Andrée, et qu'elle
m'a quittée. C'est que je tenais à vous, et que vous me quittez. Il est
humiliant pour moi de voir deux personnes aussi parfaites, je ne
plaisante pas, monsieur, abandonner ma maison.
--Rien ne peut humilier une personne auguste comme vous, madame, dit
froidement Taverney; la honte n'atteint pas les fronts élevés comme est
le vôtre.
--Je cherche avec attention, poursuivit la reine, quelle chose a pu vous
blesser.
--Rien ne m'a blessé, madame, reprit vivement Philippe.
--Votre grade a été confirmé; votre fortune est en bon train; je vous
distinguais....
--Je répète à Votre Majesté que rien ne me plaît à la cour.
--Et si je vous disais de rester... si je vous l'ordonnais?...
--J'aurais la douleur de répondre par un refus à Votre Majesté.
La reine, une troisième fois, se plongea dans cette silencieuse réserve
qui était à sa logique ce que l'action de rompre est au ferrailleur
fatigué.
Et comme elle sortait toujours de ce repos par un coup d'éclat:
--Il y a peut-être quelqu'un qui vous déplaît ici? Vous êtes ombrageux,
dit-elle en attachant son regard clair sur Philippe.
--Personne ne me déplaît.
--Je vous croyais mal... avec un gentilhomme... monsieur de Charny...
que vous avez blessé en duel... fit la reine en s'animant par degrés. Et
comme il est simple que l'on fuie les gens qu'on n'aime pas, dès que
vous avez vu monsieur de Charny revenu, vous auriez désiré quitter la
cour.
Philippe ne répondit rien.
La reine, se trompant sur le compte de cet homme si loyal et si brave,
crut n'avoir affaire qu'à un jaloux ordinaire. Elle le poursuivit sans
ménagement.
--Vous savez d'aujourd'hui seulement, continua-t-elle, que monsieur de
Charny est de retour. Je dis d'aujourd'hui! et c'est aujourd'hui que
vous me demandez votre congé?
Philippe devint plus livide que pâle. Ainsi attaqué, ainsi foulé aux
pieds, il se releva cruellement.
--Madame, dit-il, c'est seulement d'aujourd'hui que je sais le retour de
monsieur de Charny, c'est vrai; seulement il y a plus longtemps que
Votre Majesté ne pense, car j'ai rencontré monsieur de Charny vers deux
heures du matin à la porte du parc correspondante aux bains d'Apollon.
La reine pâlit à son tour; et, après avoir regardé avec une admiration
mêlée de terreur la parfaite courtoisie que le gentilhomme conservait
dans sa colère:
--Bien! murmura-t-elle d'une voix éteinte; allez, monsieur, je ne vous
retiens plus.
Philippe salua pour la dernière fois et partit à pas lents.
La reine tomba foudroyée sur son fauteuil en disant:
--France! pays des nobles coeurs!
Chapitre LXXI
La jalousie du cardinal
Cependant le cardinal avait vu se succéder trois nuits bien différentes
de celles que son imagination faisait revivre sans cesse.
Pas de nouvelles de personne, pas l'espoir d'une visite! Ce silence
mortel après l'agitation de la passion, c'était l'obscurité d'une cave
après la joyeuse lumière du soleil.
Le cardinal s'était bercé d'abord de l'espoir que son amante, femme
avant d'être reine, voudrait connaître de quelle nature était l'amour
qu'on lui témoignait, et si elle plaisait après l'épreuve comme avant.
Sentiment tout à fait masculin, dont la matérialité devint une arme à
deux tranchants qui blessa bien douloureusement le cardinal lorsqu'elle
se retourna contre lui.
En effet, ne voyant rien venir, et n'entendant que le silence, comme dit
monsieur Delille, il craignit, l'infortuné, que cette épreuve ne lui eût
été défavorable à lui-même. De là, une angoisse, une terreur, une
inquiétude dont on ne peut avoir d'idée, si l'on n'a souffert de ces
névralgies générales qui font de chaque fibre aboutissant au cerveau un
serpent de feu, qui se tord ou se détend par sa propre volonté.
Ce malaise devint insupportable au cardinal; il envoya dix fois en une
demi-journée au domicile de madame de La Motte, dix fois à Versailles.
Le dixième courrier lui ramena enfin Jeanne, qui surveillait là-bas
Charny et la reine, et s'applaudissait intérieurement de cette
impatience du cardinal, à laquelle bientôt elle devrait le succès de son
entreprise.
Le cardinal, en la voyant, éclata.
--Comment, dit-il, vous vivez avec cette tranquillité! Comment! vous me
savez au supplice, et vous, qui vous dites mon amie, vous laissez ce
supplice aller jusqu'à la mort!
--Eh! monseigneur, répliqua Jeanne, patience, s'il vous plaît. Ce que je
faisais à Versailles, loin de vous, est bien plus utile que ce que vous
faisiez ici en me désirant.
--On n'est pas cruelle à ce point, dit Son Excellence, radoucie par
l'espoir d'obtenir des nouvelles. Voyons, que dit-on, que fait-on
là-bas?
--L'absence est un mal douloureux, soit qu'on en souffre à Paris, soit
qu'on la subisse à Versailles.
--Voilà ce qui me charme et je vous en remercie; mais....
--Mais?
--Des preuves!
--Ah! bon Dieu! s'écria Jeanne, que dites-vous là, monseigneur! des
preuves! Qu'est-ce que ce mot? Des preuves!... êtes-vous dans votre bon
sens, monseigneur, pour aller demander à une femme des preuves de ses
fautes?
--Je ne demande pas une pièce pour un procès, comtesse; je demande un
gage d'amour.
--Il me semble, fit-elle après avoir regardé Son Excellence d'une
certaine façon, que vous devenez bien exigeant, sinon bien oublieux.
--Oh! je sais ce que vous allez me dire, je sais que je devrais me tenir
fort satisfait, fort honoré; mais prenez mon coeur par le vôtre,
comtesse. Comment accepteriez-vous d'être ainsi jeté de côté après avoir
eu les apparences de la faveur?
--Vous avez dit les apparences, je crois? répliqua Jeanne du même ton
railleur.
--Oh! il est certain que vous pouvez me battre avec impunité, comtesse;
il est certain que rien ne m'autorise à me plaindre; mais je me
plains....
--Alors, monseigneur, je ne puis être responsable de votre
mécontentement, s'il n'a que des causes frivoles ou s'il n'a pas de
cause du tout.
--Comtesse, vous me traitez mal.
--Monseigneur, je répète vos paroles. Je suis votre discussion.
--Inspirez-vous de vous, au lieu de me reprocher mes folies; aidez-moi
au lieu de me tourmenter.
--Je ne puis vous aider là où je ne vois rien à faire.
--Vous ne voyez rien à faire? dit le cardinal en appuyant sur chaque
mot.
--Rien.
--Eh bien! madame, dit monsieur de Rohan avec véhémence, tout le monde
ne dit peut-être pas la même chose que vous.
--Hélas! monseigneur, nous voici arrivés à la colère, et nous ne nous
comprenons plus. Votre Excellence me pardonnera de le lui faire
observer.
--En colère! oui.... Votre mauvaise volonté m'y pousse, comtesse.
--Et vous ne calculez pas si c'est de l'injustice?
--Oh! non pas! Si vous ne me servez plus, c'est parce que vous ne pouvez
faire autrement, je le vois bien.
--Vous me jugez bien; pourquoi alors m'accuser?
--Parce que vous devriez me dire toute la vérité, madame.
--La vérité! je vous ai dit celle que je sais.
--Vous ne me dites pas que la reine est une perfide, qu'elle est une
coquette, qu'elle pousse les gens à l'adorer, et qu'elle les désespère
après.
Jeanne le regarda d'un air surpris.
--Expliquez-vous, dit-elle en tremblant, non de peur, mais de joie.
En effet, elle venait d'entrevoir dans la jalousie du cardinal une issue
que la circonstance ne lui eût peut-être pas donnée pour sortir d'une
aussi difficile position.
--Avouez-moi, continua le cardinal, qui ne calculait plus avec sa
passion, avouez, je vous en supplie, que la reine refuse de me voir.
--Je ne dis pas cela, monseigneur.
--Avouez que si elle ne me repousse pas de son plein gré, ce que
j'espère encore, elle m'évince pour ne pas alarmer quelque autre amant,
à qui mes assiduités auront donné l'éveil.
--Ah! monseigneur, s'écria Jeanne d'un ton si merveilleusement mielleux
qu'elle laissait soupçonner bien plus encore qu'elle ne voulait
déguiser.
--Écoutez-moi, reprit monsieur de Rohan, la dernière fois que j'ai vu Sa
Majesté, je crois avoir entendu marcher dans le massif.
--Folie.
--Et je dirai tout ce que je soupçonne.
--Ne dites pas un mot de plus, monseigneur, vous offensez la reine; et,
d'ailleurs, s'il était vrai qu'elle fût assez malheureuse pour craindre
la surveillance d'un amant, ce que je ne crois pas, seriez-vous assez
injuste pour lui faire un crime du passé qu'elle vous sacrifie?
--Le passé! le passé! Voilà un grand mot, mais qui tombe, comtesse, si
ce passé est encore le présent et doit être le futur.
--Fi! monseigneur; vous me parlez comme à un courtier qu'on accuserait
d'avoir procuré une mauvaise affaire. Vos soupçons, monseigneur, sont
tellement blessants pour la reine, qu'ils finissent par l'être pour moi.
--Alors, comtesse, prouvez-moi....
--Ah! monseigneur, si vous répétez ce mot-là, je prendrai l'injure pour
mon compte.
--Enfin!... m'aime-t-elle un peu?
--Mais il y a une chose bien simple, monseigneur, répliqua Jeanne, en
montrant au cardinal sa table et tout ce qu'il fallait pour écrire.
Mettez-vous là et demandez-le-lui à elle-même.
Le cardinal saisit avec transport la main de Jeanne:
--Vous lui remettrez ce billet? dit-il.
--Si je ne lui remettais, qui donc s'en chargerait?
--Et... vous me promettez une réponse?
--Si vous n'aviez pas de réponse, comment sauriez-vous à quoi vous en
tenir?
--Oh! à la bonne heure, voilà comme je vous aime, comtesse.
--N'est-ce pas, fit-elle avec son fin sourire.
Il s'assit, prit la plume et commença un billet. Il avait la plume
éloquente, monsieur de Rohan, la lettre facile; cependant il déchira dix
feuilles avant de se plaire à lui-même.
--Si vous allez toujours de ce train, dit Jeanne, vous n'arriverez
jamais.
--C'est que, voyez-vous, comtesse, je me défie de ma tendresse; elle
déborde malgré moi; elle fatiguerait peut-être la reine.
--Ah! fit Jeanne avec ironie, si vous lui écrivez en homme politique,
elle vous répondra un billet de diplomate. Cela vous regarde.
--Vous avez raison, et vous êtes une vraie femme, coeur et esprit.
Tenez, comtesse, pourquoi aurions-nous un secret pour vous qui avez le
nôtre?
Elle sourit.
--Le fait est, dit-elle, que vous n'avez que peu de chose à me cacher.
--Lisez par-dessus mon épaule, lisez aussi vite que j'écrirai, si c'est
possible; car mon coeur est brûlant, ma plume va dévorer le papier.
Il écrivit, en effet; il écrivit une lettre tellement ardente, tellement
folle, tellement pleine de reproches amoureux et de compromettantes
protestations, que lorsqu'il eut fini, Jeanne, qui suivait sa pensée
jusqu'à sa signature, se dit à elle-même:
«Il vient d'écrire ce que je n'eusse osé lui dicter.»
Le cardinal relut et dit à Jeanne:
--Est-ce bien ainsi?
--Si elle vous aime, répliqua la traîtresse, vous le verrez demain;
maintenant tenez-vous en repos.
--Jusqu'à demain, oui.
--Je n'en demande pas plus, monseigneur.
Elle prit le billet cacheté, se laissa embrasser sur les yeux par
monseigneur, et rentra chez elle vers le soir.
Là, déshabillée, rafraîchie, elle se mit à songer.
La situation était telle que depuis le début elle se l'était promise à
elle-même.
Encore deux pas, elle touchait le but.
Lequel des deux valait-il mieux choisir pour bouclier: de la reine ou du
cardinal?
Cette lettre du cardinal le mettait dans l'impossibilité d'accuser
jamais madame de La Motte, le jour où elle le forcerait de rembourser
les sommes dues pour le collier.
En admettant que le cardinal et la reine se vissent pour s'entendre,
comment oseraient-ils perdre madame de La Motte dépositaire d'un secret
aussi scandaleux.
La reine ne ferait pas d'éclat, et croirait à la haine du cardinal; le
cardinal croirait à la coquetterie de la reine; mais le débat, s'il yen
avait, aurait lieu à huis clos, et madame de La Motte seulement
soupçonnée prendrait ce prétexte pour s'expatrier en réalisant la belle
somme d'un million et demi.
Le cardinal saurait bien que Jeanne avait pris ces diamants, la reine le
devinerait bien; mais à quoi leur servirait d'ébruiter une alerte si
étroitement liée à celle du parc et des bains d'Apollon?
Seulement, ce n'était pas assez d'une lettre pour établir tout ce
système de défense. Le cardinal avait de bonnes plumes, il écrirait sept
à huit fois encore.
Quant à la reine, qui sait si dans ce moment même elle ne forgeait pas,
avec monsieur de Charny, des armes pour Jeanne de La Motte!
Tant de trouble et de détours aboutissaient, comme pis-aller, à une
fuite, et Jeanne échafaudait d'avance ses degrés.
D'abord l'échéance, dénonciation des joailliers. La reine allait droit à
monsieur de Rohan.
Comment?
Par l'entremise de Jeanne, cela était inévitable. Jeanne prévenait le
cardinal et l'invitait à payer. S'il s'y refusait, menace de publier les
lettres; il payait.
Le paiement fait, plus de péril. Quant à l'éclat public, restait à vider
la question d'intrigue. Sur ce point, satisfaction absolue. L'honneur
d'une reine et d'un prince de l'église, au prix d'un million et demi,
c'était trop bon marché, Jeanne croyait être sûre d'en avoir trois
millions quand elle voudrait.
Et pourquoi Jeanne était-elle sûre de son fait quant à la question
d'intrigue?
C'est que le cardinal avait la conviction d'avoir vu trois nuits de
suite la reine dans les bosquets de Versailles, et que nulle puissance
au monde ne prouverait au cardinal qu'il s'était trompé. C'est qu'une
seule preuve existait de la supercherie, une preuve vivante,
irrécusable, et que cette preuve, Jeanne allait la faire disparaître du
débat.
Arrivée à ce point de sa méditation, elle s'approcha de la fenêtre, elle
vit Oliva tout inquiète, toute curieuse à son balcon.
«À nous deux», pensa Jeanne, en saluant tendrement sa complice.
La comtesse fit à Oliva le signe convenu pour qu'elle descendît le soir.
Toute joyeuse après avoir reçu cette communication officielle, Oliva
rentra dans sa chambre; Jeanne reprit ses méditations.
Briser l'instrument quand il ne peut plus servir, c'est l'habitude de
tous les gens d'intrigue; seulement, la plupart échouent, soit en
brisant cet instrument de manière à lui faire pousser un gémissement qui
trahit le secret, soit en le brisant assez incomplètement pour qu'il
puisse servir à d'autres.
Jeanne pensa que la petite Oliva, toute au plaisir de vivre, ne se
laisserait pas briser comme il le faudrait sans pousser une plainte.
Il était nécessaire d'imaginer pour elle une fable qui la décidât à
fuir; une autre qui lui permît de fuir très volontiers.
Les difficultés surgissaient à chaque pas; mais certains esprits
trouvent à résoudre les difficultés autant de plaisir que certains
autres à fouler des roses.
Oliva, si fort charmée qu'elle fût de la société de sa nouvelle amie,
n'était charmée que relativement, c'est-à-dire qu'entrevoyant cette
liaison au travers des vitres de sa prison, elle la trouvait délicieuse.
Mais la sincère Nicole ne dissimulait pas à son amie qu'elle eût mieux
aimé le grand jour, les promenades au soleil, toutes les réalités enfin
de la vie, que ces promenades nocturnes et cette fictive royauté.
Les à-peu-près de la vie, c'étaient Jeanne, ses caresses et son
intimité; la réalité de la vie, c'était de l'argent et Beausire.
Jeanne, qui avait étudié à fond cette théorie, se promit de l'appliquer
à la première occasion.
En se résumant, elle donna pour thème à son entretien avec Nicole la
nécessité de faire disparaître absolument la preuve des supercheries
criminelles commises dans le parc de Versailles.
La nuit vint, Oliva descendit. Jeanne l'attendait à la porte.
Toutes deux remontant la rue Saint-Claude jusqu'au boulevard désert,
allèrent gagner leur voiture, qui, pour mieux les laisse causer,
marchait au pas dans le chemin qui va circulairement à Vincennes.
Nicole, bien déguisée dans une robe simple et sous une ample calèche,
Jeanne vêtue en grisette, nul ne les pouvait reconnaître. Il eût fallu
d'ailleurs pour cela plonger dans le carrosse, et la police seule avait
ce droit. Rien n'avait encore donné l'éveil à la police.
En outre, cette voiture, au lieu d'être un carrosse uni, portait sur ses
panneaux les armes de Valois, respectables sentinelles dont aucune
violence d'agent n'aurait osé forcer la consigne.
Oliva commença par couvrir de baisers Jeanne, qui les lui rendit avec
usure.
--Oh! que je me suis ennuyée, s'écria Oliva; je vous cherchais, je vous
invoquais.
--Impossible, mon amie, de vous venir voir, j'eusse couru alors et vous
eusse fait courir un trop grand danger.
--Comment cela? dit Nicole étonnée.
--Un danger terrible, chère petite, et dont je frémis encore.
--Oh! contez cela bien vite!